Chapter 11
--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu souffriras.
--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours si bonne pour moi.
--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»
Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du comte.
«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te feront mourir de peine!
--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...
ANFRY
Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
BLAISE
Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
ANFRY
Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
BLAISE
Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
XVIII
LA COMTESSE DE TRÉNILLY
La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses paroles.
«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»
La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.
«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.
Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant la cause de sa tristesse.
«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui offririez.
--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
LE COMTE
Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
JULES
Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
LE COMTE
Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»
Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère et pensive.
«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
LA COMTESSE
Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et attristées.
LE COMTE
En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous êtes tous trois comme des âmes en peine?
--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre connaissance, interrompit le comte en riant.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai faire respecter.
--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme, car Hélène et Jules sont très décidés...
--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec vivacité.
--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa souffrance.»
La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec effort:
«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
XIX
L'ENTORSE
Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied était enflé.
«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon médecin? demanda le comte avec anxiété.
--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
LE COMTE
Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans médecin.
MADAME ANFRY
Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
LE COMTE
Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez besoin.
MADAME ANFRY
Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
BLAISE
Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.
LE COMTE
Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
BLAISE
Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
LE COMTE
Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la récompense.»
Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.
«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
MADAME ANFRY
Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.
BLAISE
Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
MADAME ANFRY
Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»
Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena voir son fils.
Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.
«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.
--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de la plus vive douleur.
«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner les tempes et le front.»
Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur une chaise; l'émotion avait été trop vive.
«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en passant.»
Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une bouteille.
«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et le visage baigné de larmes.
--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes avec du vinaigre.»
Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de lui pour rappeler ses souvenirs.
«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma retraite de première communion qui commence dans huit jours!
--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
Et M. Taillefort salua et s'en alla.
Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur pied.
--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en réponds.
--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.
--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre garçon.»
Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.
Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint après le dîner savoir des nouvelles du malade.
«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme il est pâle!
MADAME ANFRY
Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.
LE COMTE, _avec inquiétude_
Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.
MADAME ANFRY
C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est pourquoi il est si pâle.
LE COMTE, _d'une voix émue_
Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
XX
L'EPREUVE
Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de ses enfants.
«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.
HÉLÈNE
Je suis prête, maman.
LA COMTESSE, _dictant_
«Mon cher Blaise...»
Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.
LA COMTESSE
As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
HÉLÈNE
Non, maman; j'ai été surprise...
LA COMTESSE, _avec calme_
Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage; Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons plus au désir de te voir...»
Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
LA COMTESSE
Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir, et que demain...»
Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le comte se lève.
LA COMTESSE, _toujours avec calme_
«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»
La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
LA COMTESSE
Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
LE COMTE, _d'un air de reproche_
Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
LA COMTESSE
Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.
LE COMTE
Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.
LA COMTESSE
Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
HÉLÈNE
Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait dire oui.
JULES
Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
LA COMTESSE
Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de lui.
--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter ce pauvre enfant.»
La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui dormait encore paisiblement.