Pauvre Blaise

Chapter 10

Chapter 104,133 wordsPublic domain

Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira en sanglotant.

«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?

--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.

--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le resserrer.»

XVI

L'OBÉISSANCE

Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.

«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez mes enfants.

--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais offensé le bon Dieu.

LA COMTESSE, _souriant_

A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au point de vous comprendre.

--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.

LA COMTESSE

Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.»

Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui les attendait.

LE COMTE

Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre amélioration?

JULES

Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.

--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.

HÉLÈNE

Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.

LE COMTE

Et ici?

HÉLÈNE

Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de Jules.

LE COMTE

Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras plus peur de moi, je pense?

--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.

JULES

Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il était son vrai père.

--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je voudrais voir cela.

LE COMTE

Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.

HÉLÈNE

Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que Blaise osât embrasser papa!

JULES

Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un véritable ami.

LE COMTE

A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.

JULES

Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.

HÉLÈNE

Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.

LE COMTE

A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu Hélène.»

Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.

Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:

«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»

Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux firent voir à Jules que son père pensait comme lui.

«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son fils.

Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute pensive dans sa chambre.

«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de Jules; je ne puis m'en aller avant.»

Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.

Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.

«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez nous.»

Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au jardin.

LE COMTE

Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?

ANFRY

Il y a longtemps, monsieur le comte.

LE COMTE

Où est-il allé?

ANFRY

A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.

LE COMTE

Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de force et de consolations.»

Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»

Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.

HÉLÈNE

Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?

BLAISE

Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime tant?

--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en lui serrant les mains.

--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout haut?

LE COMTE

Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.

BLAISE

Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...

JULES

Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?

BLAISE

Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce, je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.

--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne m'échappent en route.

JULES

Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant de Blaise.

LE COMTE

Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois heures.

BLAISE

C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.

LE COMTE

Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon ami.»

XVII

LA CORRESPONDANCE

«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.

Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la décacheter, tout surpris d'en recevoir une.

«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.

--Ah! voyons donc! Que te dit-il?»

Blaise lut tout haut:

«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité; avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.

«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»

«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu changer la couleur des souris.

ANFRY

C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.

BLAISE

C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des animaux.

ANFRY

Vas-tu répondre à M. Jacques?

BLAISE

Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.

ANFRY

Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.

BLAISE

Je n'y manquerai point, papa.»

Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:

«Mon cher Monsieur Jacques,

«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus dévouée.

«Votre humble et obéissant serviteur,

«BLAISE ANFRY.»

A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un domestique entra chez Anfry.

«Mme la comtesse demande Blaise.

--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.

--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»

--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.

--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins que je pourrai.»

Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air froid et hautain:

«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?

--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»

En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa visite.

Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.

«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.

Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.

«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.

--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.

--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?

--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.

--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce noble et généreux enfant!»

Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours Blaise de ses deux mains.

«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.

--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant qu'en résistant.