Pauline, ou la liberté de l'amour
Part 6
--Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau, s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.
Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits étaient à point et débuta:
--Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...
--Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne.
--Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.
--Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry.
Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet.
--Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au courant!
La Sénéchale soupirait avec confusion:
--Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature!
--Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison?
--Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne.
--L'amant, un de nos officiers les plus distingués...
--Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise.
--Le comte Victor des Urgettes.
Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite.
--Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant avec vivacité,
--Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il: mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement. Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir. Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première, le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme, que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry. Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il; je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est passé.
La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses gros yeux indignés; Julienne riait.
--Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry?
--Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.
--Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit?
--Tout à fait.
--Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il? demanda Mme Sermais.
--La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le regrette.
--C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé?
--Tout ce qu'il y a de plus prouvé.
Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon.
--Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette dame.
--C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.
Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune remarque.
--J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette femme n'aura pas le front de se présenter quelque part.
--Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse.
--Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais.
--Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
--A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas, il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin, Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il?
--Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office trop tard pour nous arrêter.
--De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre. Je ne vous félicite pas.
--Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue.
Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit de prétendre à aucun ménagement.
Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse.
--Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon.
Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne s'en fût point formalisé.
Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne:
--Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.
La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation. Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait.
Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu:
--Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin de vous pour me reconduire.
Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants sourires.
Mais, à ce moment même, Chandivier arriva.
--Suis-je libre maintenant? demanda Réderic.
--Oui, dit Julienne.
Elle ajouta à voix basse:
--Venez dîner ce soir.
Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal.
--Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial.
Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire passer dans son fumoir.
--Qu'y a-t-il?
--Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin, elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!... Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie. Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une seconde paire de chevaux.
Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu.
Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne, occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des considérations absorbantes.
--Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.
--Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée. J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs, on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer sous les fourches caudines des lois.
--Vous avez aimé?
--Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais fait.
--Vous êtes heureux!
--Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.
--Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?
--Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement. Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que calmes.
--N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse des passions, si fertile en naufrages?
--Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir? Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être; nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à Dieu.
--Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.
--C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y conformer?
--A s'y conformer librement.
--Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette. Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu, c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas qu'aimer librement vous rendrait meilleure?
--C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises pensées et de nos bassesses.
--Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!
--Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres créatures de chair.
--Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature. Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants, celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités? La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence; elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme; j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme. De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement. Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à découvert.
Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.
A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.
Toute tremblante, elle ne put que murmurer:
--Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.
Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange.
--Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de confiance.
Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un engagement.
--Après-demain, dit-elle.
Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là.
«Comme Julienne!»
Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne!
Odon et la vicomtesse partirent.
--Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas entendu une phrase.
Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.
--Quoi, plus personne? s'écria Chandivier.
--Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.
--C'est juste. Que faites-vous maintenant?
--Mais, nous rentrons ensemble.
--Je veux bien. Est-il tard?
--Oui, et nous avons du monde à dîner.
--Qui ça?
--Réderic.
--Et Sénéchal? On ne le voit plus.
--Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux.
--Avez-vous votre coupé?
--Oui.
--Alors, vous m'emmenez.
Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée pensive sur le seuil du salon:
--Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour de deux époux assortis, il n'y a encore que ça!
VI
Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin, que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient. Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve dément et demeurerait un rêve.
Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent l'amitié.
--Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils.
--Qui ça? La marchande de gâteaux?
--Non, un monsieur.
--Comment s'appelle-t-il?
Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui.
--Tu sera bien poli avec lui.
--Faudra-t-il lui réciter une fable?
--S'il le demande, oui.
Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne avec un battement de coeur.
C'était Odon.
A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil.
«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant, quelle malédiction!»
--C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation de colère dans la voix.
Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la présence de l'enfant.
«S'il savait!» pensa-t-elle.
Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial, l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait.
«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait Pauline désolée.
Ce fut l'enfant qui les tira de peine.
Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en face:
--Je vous aime beaucoup.
--Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais pourquoi m'aimez-vous?
Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément:
--Parce que je vous aime.
Odon sourit.
--Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que les grandes personnes seraient en peine de trouver.
Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.
--Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à l'enfant.
--J'aime ceux qui aiment maman.
--Croyez-vous donc que j'aime votre mère?
--Mais oui, vous en avez l'air.
--Vous n'êtes pas jaloux?
--Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer.
--Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde si généreusement?
--Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss Dobby.
Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:
--Quel charmant petit garçon!
Lorsqu'ils furent seuls: