Pauline, ou la liberté de l'amour
Part 5
--Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte, comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit: «Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez, dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons. Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait «sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle, de venir crier: «Il en a menti!»
--Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux.
--Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient guéri.
--On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour.
--Est-ce alors la peine de changer?
--On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue.
--Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage.
--Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux?
--Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière à dessiller mes yeux d'observateur.
--Me suis-je fait remarquer?
--De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites intrigues.
--Et d'elle?
--Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle!
--Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine, et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus en plus l'amour qui élève.
--Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange, mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi, ni Mme Facial qui la ressusciterez.
--Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme. Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection.
--A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des séraphins du paradis. Je t'envie.
--C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un nouveau coeur, prêt à fonctionner.
--Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs brisés!
--Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance.
--Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres morceaux.
--C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon.
--Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante, un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné. L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse, joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut. La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même; je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien porté.
--C'est que tu ne connais pas le véritable amour.
--Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes, vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement; aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable, et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour.
--Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même. Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie.
--Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant. Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes dithyrambes d'aujourd'hui?
--Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme, c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer. Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait, évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut.
--Le coup de la grâce!
--Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour, il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il n'aspire qu'à aimer.
--Le coup de grâce!
--Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement, avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre sans amour avec une femme.
--Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en serai guéri?
--C'est étrange!
--Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est toi qui es exceptionnel.
Ils arrivaient sur le boulevard.
--Nous prenons l'apéritif? dit Réderic.
--Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir?
--Quelle question! Chez les Chandivier.
Ils s'assirent à la terrasse d'un café.
--L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon.
--Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe!
V
--Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir?
--Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de mes relations.
--Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait.
--C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend.
--La société est bien polie.
--Aurons-nous M. Chandivier?
--Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul.
--Paul? demanda Pauline.
--Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul.
--Ah! Et celle de Sénéchal probablement?
--Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un des pavots les plus hauts en fleur.
--Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense.
--Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre?
--Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà.
--En fait d'hommes, c'est tout?
--Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui! à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux. Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire.
--Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en privent!
--Oui, mais avec les femmes des autres.
--Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples filles.
--Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes, elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre.
--Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et le respect des femmes.
--Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont dangereux.
--En connaissez-vous?
--Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise, soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis.
--Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline.
--Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter son prochain en riant!
--Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait.
--Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main.
Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient présentés:
--Pourquoi donc? demanda-t-il.
--Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour, ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense.
--Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère.
--C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent. Qu'en dites-vous, Pauline?
Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme sujette aux susceptibilités.
--Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que vous êtes l'ennemie de la coquetterie.
--C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce et trop hautaine pour l'être par méchanceté.
--Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout coquettement, le bien et le mal.
--Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne.
--Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon coquet qu'un autre.
--Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle impertinence!
Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine.
--Bonjour, mesdames, tous mes respects.
Et serrant la main de Réderic:
--Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures pour leur être agréable. Voyez donc!
Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir, au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs.
--Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne.
--N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes.
--Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict quart d'heure de politesse.
--Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline.
--Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne.
--Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer.
Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant:
--Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent.
Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes.
Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de produire.
La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste, aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite.
--Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez que je n'aime pas à sortir seule.
Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de se comprendre.
Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère, et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose.
Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes, dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait s'arrêter l'intrusion du monde.
Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris, altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour avec tant d'élévation.
La conversation continuait, et Odon en était à des récits humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique. Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série de cancans qu'elle affilait.
--Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle?
On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés.
--Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale!
--Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché.
--C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer, c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain, certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas dit que le scandale éclate par notre faute.
--Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer peut-être un mal irréparable.
--En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec sévérité.
--Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines.
Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs:
--Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout.
--Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.