Pauline, ou la liberté de l'amour
Part 4
--En effet, car la pièce est bien construite. Vous avez donc entendu Francillon déclarer la guerre à son mari. S'il la trompe, elle le trompera: ou plutôt elle le déshonorera, ne songeant nullement à le tromper, puisque son premier soin, une fois souillée, sera de lui faire un récit complet de l'adultère. Au bal de l'Opéra où elle vient de se rendre, seule, suivant de près son écervelé de Lucien, elle a toutes les facilités du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne maîtresse, ce qui, paraît-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle tiendra parole. Elle se jette à la tête du premier venu, l'emmène souper en cabinet particulier, dans le restaurant même où Lucien termine la fête avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout à celui-ci avec de tels détails qu'il lui est impossible de douter de son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les choses s'arrangent. Francine n'a été, matériellement, la maîtresse de personne. Mais, dans la réalité, elle n'aurait pu faire autrement que d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comédie ne s'en dégage pas moins avec une implacable rigueur. La thèse, Madame, ce n'est pas, comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des maîtresses, mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des maîtresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilité absolue du mariage qui est représentée ici comme la loi. Ailleurs, dans des pièces que vous vous rappelez probablement, le même auteur, qui semble s'être donné pour mission de diriger la société moderne dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui lui est infidèle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs encore, il veut que l'homme vierge épouse la femme vierge. Que devient l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit: les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est pas une matière inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler, engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la vie elle-même, la passion, avec toute sa mobilité, ses métamorphoses, ses secousses et son incertitude, le mouvement perpétuel de notre âme en quête du bonheur, l'agitation folle de l'être dans sa course vers l'idéal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi aussi, j'applaudis.
Très surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait à peine et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-même. Il lui semblait qu'il la pénétrât, qu'il lût en elle, pour pouvoir conformer ses paroles à sa pensée et se rendre sympathique, et que, de ce fait étrange, une intimité subite vînt de se former entre elle et lui.
Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner.
--Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas. Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui dont il est question dans la pièce, on ne peut que souscrire aux angoisses de l'épouse et à son héroïque résolution. Car là, il y a véritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent, aime aussi sa femme, et cette maîtresse qu'il va rejoindre n'est pour lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme est inexcusable de se conduire comme il fait.
--Mais certainement, Madame a raison, s'écria Sénéchal qui avait entendu ces dernières phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange, que ce grand sot de Lucien abandonnât impunément son exquise Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne fortune de plaire à une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire le plus flatteur à l'adresse de Julienne, on mérite tous les châtiments si on ne la cultive pas avec dévotion.
--Que vous devenez sentimental, mon cher sénateur! dit Julienne. Il faut vous soigner.
--Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupté à l'entretenir.
--Et vous, Réderic, que pensez-vous des infidélités de Monsieur Francillon? dit Julienne.
Réderic, debout derrière la chaise de Julienne, tordait sa moustache avec humeur.
--Je n'ai pas écouté la pièce, répondit-il.
--Comme vous êtes désagréable, ce soir, observa-t-elle.
--Il y a de quoi.
Le vicomte de Béhutin restait impassible.
--Si Francillon écrase tellement de sa supériorité l'insipide demoiselle qui lui est préférée, dit Odon, c'est pour le seul intérêt de la pièce, et il ne s'ensuit pas que la thèse soit plus juste. Ne peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie, que la femme intéressante, la femme qui aime, la femme séduisante et noble soit justement l'illégitime? Lucien serait-il encore inexcusable, si c'était Francillon sa maîtresse, si c'était Francillon qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre à la maison quelque peu captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple? Ne voyez-vous pas que la thèse du mariage indissoluble s'effondrerait alors dans l'absurde?
--Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.
--Et il faut présenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le rendre acceptable.
--En effet.
--Ce qui revient à dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible: celle de l'amour.
--Et le mariage?
--Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, dès qu'il n'est pas l'amour, est immoral.
--C'est une conclusion à laquelle nous ne sommes pas habituées, nous autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque.
--Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obéit point à des lois humaines et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que l'amour libre seul est moral.
--Ce qu'il fallait démontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments, monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu'à vous entendre on se laisserait aller à vivre comme des sauvages.
--Votre présence, Madame, suffirait cependant à établir l'immense avantage de la civilisation.
Tous sourirent; Julienne pinça les lèvres; Pauline fut incroyablement heureuse de cette impertinente riposte.
La sonnette de l'entr'acte mit fin à l'entretien.
«C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de conversation, s'est emparé de moi!» pensait Pauline, tandis qu'Odon prenait congé d'elle.
Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, légèrement troublé, se disait:
«Je vais l'aimer... je l'aime déjà... O mon pauvre coeur!»
Un instant, Julienne et Pauline se trouvèrent seules.
--Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un clignement d'oeil intrigué.
Pauline eut envie de la souffleter.
--Indifférent, répondit-elle.
Chandivier arrivait tout essoufflé. Dans le couloir, il rencontra Facial.
--Je viens de voir Rébecca. Nous soupons après le théâtre. Vous en êtes?
Facial fronça le sourcil.
--Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme marié, moi.
--Et moi, donc?
--Que faites-vous de Mme Chandivier?
--Oh! un de ces messieurs la reconduira.
Ils reprirent leurs places.
Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota:
--Vous allez voir la scène du deux: vous m'en direz des nouvelles!
Le rideau se leva.
IV
Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait que penser à Pauline.
«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais. Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes: j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement découvert: c'était plus fort que moi.»
Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan.
«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.»
L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il l'entendait encore lui dire:
--«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.»
«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être, aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.»
Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois joyeux et triste.
«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier. N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en moins souffrir.»
Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient accrochés tant de souvenirs.
«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité? Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment, je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai, je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide, brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu, belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux. Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles... Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue, c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents. Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens... Non, assez, fermons cela: c'est inutile.»
L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste. Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain que l'amour existât.
«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.»
Et Odon se reprit à penser à Pauline.
«Je la reverrai.»
La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui parut le plus prompt.
«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas, a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement, comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur? Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien senti, et que j'ai senti qu'elle sentait!
Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas venu de lettres.
--Il n'en est venu qu'une, ce matin.
--Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise?
--Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever.
Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale tombait sur son coeur. Il lut:
«Monsieur de Rocrange,
»Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre. Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières. Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée: néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable: mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement; c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays, avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas: laissez-moi seule à mon cilice.
»MARIE DE ROCRANGE.»
Odon rejeta la lettre avec humeur.
Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange!
Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline.
Quel malencontreux souvenir que son mariage!
Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents, aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique. Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait, à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences. Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla s'enterrer en province.
Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée.
Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la plus humble des petites amies que le hasard lui avait données?
Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure.
Puis, il s'habilla pour sortir.
--Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en entrant. Comment vas-tu?
--Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui.
--Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois?
--J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble.
Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami.
--Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé.
--Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon.
--C'est Julienne.
--Alors, ton rival? Sénéchal?
--Dégommé depuis hier.
--Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps!
--Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir.
--Ça t'amuse?
--Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une autre! Nous en sommes tous réduits là.
--Tu n'es pas jaloux?
--Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart.
--Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes.