Pauline, ou la liberté de l'amour

Part 20

Chapter 202,092 wordsPublic domain

Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses tempes. Ce n'était plus son fils.

Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.

--Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir. J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée. J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.

Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.

--Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des choses à vous dire.

Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.

--J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme, mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?

Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent au hasard de ses lèvres.

--Oui... oui... je vous... je te remercie...

--Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle affection.

--Tu as... raison, balbutia Pauline.

--Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.

--C'est juste...

Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.

--Vous êtes souffrante?

--Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...

--Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me voir.

Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:

--Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous prendrons le thé. Au revoir.

Et avec une aimable sollicitude:

--Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.

Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté, ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang.

Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.

«Odon! Odon!»

Ce cri plaintif rayait son âme.

Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.

Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des larmes, quelques larmes... ce serait doux...

Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.

Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.

Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple nom:

DE ROCRANGE

Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:

ODON DE ROCRANGE

_Né à Paris le..._

_Mort à Grasse, le..._

A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à Mme de Rocrange.

Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.

Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.

Elle ne priait pas.

Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de mystérieuses correspondances.

Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.

Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:

--Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous vous retiriez.

Pauline se leva et se retira.

Elle sortit du cimetière.

Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues. Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde. Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui paraissaient surgir devant elle de dessous terre.

Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à respirer.

Une voix prononça à côté d'elle:

--Notre-Dame!

La même voix dit encore:

--Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.

Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber, alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.

Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage. Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs feuilles jaunies.

Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières? Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi? N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la rue... Il y avait des affiches lumineuses...

REBECCA REBECCA REBECCA

_dans son grand succès_

LE MUSEAU DE DODORE

Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il lui suffisait de savoir qu'elle marchait.

Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas».

Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue où demeurait son fils.

Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le consoler.

Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.

«Marcelin! Marcelin!»

Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier.

Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence.

Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup d'oeil par l'interstice des rideaux.

Marcelin était là...

Mais il n'était pas seul...

Il était avec une femme... une femme en chemise...

Julienne!...

Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de Pauline.

Et la pauvre femme s'éloigna...

Elle s'éloigna...

MERCVRE DE FRANCE

=Fondé en 1672=

(_Série moderne_)

15, RVE DE L'ÉCHAVDÉ.--PARIS

paraît tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'année 4 volumes in-8, avec tables.

ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POÈMES, MUSIQUE, ÉTUDES CRITIQUES TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX

Rédacteur en Chef: ALFRED VALLETTE

_CHRONIQUES MENSUELLES_

_Épilogues_ (actualité): Remy de Gourmont; _Les Romans_: Rachilde _Les Poèmes_: Francis Vielé-Griffin; _Littérature_: Pierre Quillard; _Théâtre_ (publié), _Histoire_: Louis Dumur; _Philosophie_: Louis Weber _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville _Economie sociale_: Christian Beck _Esotérisme et Spiritisme_: Jacques Brieu _Journaux et Revues_: Robert de Souza _Les Théâtres_ (représentations): A.-Ferdinand Herold _Musique_: Charles-Henry Hirsch; _Art_: André Fontainas _Lettres allemandes_: Henri Albert; _Lettres anglaises_: H.-D. Davray _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont _Lettres Portugaises_: Philéas Lebesgue; _Échos Divers_: Mercure

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