Pauline, ou la liberté de l'amour
Part 12
--Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes. Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses. Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue. M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu?
--Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes de moi!
--Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes, sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du coeur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement.
--Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon.
--Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme.
--Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est rien, rien, rien.
--J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un instant.
--Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire encore à ton incroyable héroïsme.
--Pourquoi nous épuiser à dénouer le noeud gordien, lorsqu'il est si simple de le trancher?
--Si simple: à condition d'en avoir le courage.
--Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de Dieu qui nous bénira.
--Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent en nous cette liberté! Nous la prenons.
--Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse et légère, comme si j'avais à recommencer la vie.
Odon reprit gravement:
--C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable.
--L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable.
--Tes relations?
--Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités.
--Tes parents?
--Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien.
--Ton mari?
--Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé, tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement, perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère. Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère. Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus abominable encore, je vais à mon amant.
La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un instant dans l'esprit de Rocrange.
«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse.
Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux, un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle?
--N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il.
--Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre souffrira plus que son coeur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour qui n'a pas connu le réel amour.
--Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité?
--Rien d'extraordinaire.
--Se battra-t-il?
--Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement notre situation par le divorce.
--Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant?
--Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité.
C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur, moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant, et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude emplissait son coeur! Il éprouvait cette grande volupté de ne pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre, qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de calculs, où les seules fibres du coeur les attachaient plus sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits caducs à leurs divins épanchements.
Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment Pauline... Oh! c'était impossible!...
--Ton fils? bégaya-t-il.
Le visage de Pauline ne se troubla pas.
--Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mère bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié? Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle l'édifice présomptueux de notre amour?
Odon attendait, haletant.
En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père est vivant.
Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication filiale.
Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler, pleurer, se tordre les mains.
Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu qu'elle avait à faire à son amant.
Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle prononça enfin:
--Mon mari n'est pas le père de mon enfant.
Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes.
--Que dis-tu? fit-il, avec effort.
Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation semblait produire sur Odon.
Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de rauques exclamations.
--Odon! Odon! gémit Pauline consternée.
Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:
--Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un autre amant que moi?
Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une pareille passion.
--Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi? Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de déchirer mon coeur effroyablement.
Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se sentait défaillir.
Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable. Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme possible:
--Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun rôle dans la mémoire de mon coeur. J'avais encore moins à te parler de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route, si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne. Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère, je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité, fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon, Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi!
Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge par le renouvellement qu'apporte tout amour.
--Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste encore.
Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât l'injustice de sa douleur.
Pauline continua:
--Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon passé?
--C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: pardonne-moi.
--Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie était de l'amour.
--Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée, mais à leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi, Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.
La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent pas moins le coeur.
--Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à m'ériger.
--Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les conséquences.
--Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise.
Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer, prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée, croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins, car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein, à douter que sa réalisation fût possible sur la terre.
Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails, le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente sympathie.
--Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de ce calvaire.
La pitié gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et l'indigence du sort qu'elle avait subi.
--Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il, lorsqu'elle eut fini.
--Il y a huit ans.
--Et depuis?
--Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans deux bras amis.
--N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un autre homme?
--Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre. Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs, ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en adoration devant sa bonté et sa puissance.
--O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse. Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais, voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh! pardonne, pardonne!
Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son coeur.
Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna.
Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe; et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.
Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé, elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection suprême.
--Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.
--O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et de mensonge.
--L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on comprend si peu, l'honneur même l'exige.
--Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous serons heureux!
--Je le veux, Odon.