Pauline, ou la liberté de l'amour

Part 11

Chapter 113,763 wordsPublic domain

--Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras libre!

--Libre... Évidemment je serai libre.

--Nous pourrons faire la noce ensemble.

Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil:

Il fouille, il fouille, L'museau d'Dodore, Il fouille, il fouille, Il fouille encore, Troulaïtou, Il fouill' partout!

Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.

Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain, s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques brocards à l'adresse de son ami:

--Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...

--A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche d'allusions.

--Oh! pas à vous.

--Je l'espère bien.

--Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air de jouer quelques vilains tours.

--Qui donc?

--Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?

Julienne éclata de rire.

--Tiens! tiens! Contez-moi ça?

--Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.

--Quelle idée! Je ne sais rien.

--Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez pas...

--Bon! Vous allez soupçonner Pauline?

Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.

--La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.

--Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?

--Eh! J'en ai peut-être.

--Je suis curieuse de les connaître.

Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut de brusquer.

--Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?

Julienne dissimula un sourire et dit:

--Non.

--Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.

--Que les hommes sont bêtes!

Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent, j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.

Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était instruite.

Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide, inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses conseils.

Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:

--Quel est ton ami le plus intime, Paul?

--Je n'en ai point.

--Et après?

--Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.

--Tous tes amis ont des maîtresses?

--Probablement.

--Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?

--Je ne sais pas.

--Tu sais.

--Je te jure que je ne sais pas.

Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui, son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:

--Moi, je le sais.

--Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le sourcil.

--Oui.

--Eh bien, qui?

--Pauline.

Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il faisait, s'écria:

--Ce n'est pas vrai!

--Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.

Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.

Elle reprit:

--J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.

--Alors, tu n'en es pas sûre?

--Si, mais je veux que tu l'avoues.

Réderic garda le silence.

--Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire une lettre anonyme?

--Oui.

--Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.

Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:

--C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.

Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.

--Et maintenant, des détails! fit-elle.

--Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été joué.

Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.

Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon? Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas presque décidée à le provoquer elle-même?

Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.

«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»

Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.

Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de suite:

«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»

Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita. Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à Pauline malgré elle!

--Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir soigneusement au courant de tes moindres découvertes.

Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample provende.

Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements, les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.

--Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du résultat de son ambassade.

--Quel est l'heureux coquin?

--Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, s'il n'y avait pas une part d'imprévu.

--Qui tenez-vous donc?

--Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.

En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.

--Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre. Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.

Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:

«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)... amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en finir...»

--C'est de ta femme? demanda Chandivier.

--Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la prendre maintenant?

--Je vais te le dire.

--Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?

--J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je ne me suis pas occupé de toi!

--31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom... le nom du misérable?

--Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...

Chandivier se frappa tout à coup le front.

--Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure là?

Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée, le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.

--Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi... Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles d'ailleurs il ne s'est pas rendu.

--Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je pas deviné...

Il essuya son crâne moite de sueur.

--Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.

--De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe pas; sois calme.

--Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.

13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au concierge.

--M. de Rocrange?

--C'est ici.

--Est-il chez lui?

--Non, monsieur.

--Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?

--Cinq cents francs.

--En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous savez en justice?

--Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à témoigner en justice.

--C'est bien.

--Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de chambre vous ouvrira.

Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une après l'autre, posément.

XI

Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société; il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle que le défi aux moeurs, c'était la mort civile? Il la supplia de prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter. Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues.

Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable. Il crut même qu'elle souffrait physiquement.

--Je suis inquiet de votre santé, dit-il.

--O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne. Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant. Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour. Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime, et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter, ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez! j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'oeil de Dieu.

--Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de notre condition terrestre!

--Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison.

Odon sourit.

--Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline, comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt, malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu, et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi.

--J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre, l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de coeur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre! Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à «l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir! Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur» est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature.

Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle, spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir complètement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir?

--Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,--car il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur sort serait décidé--pauvre enfant, je voudrais vous décourager de votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion, qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante, déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous: où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés, anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte cause; le monstre les a étreints et broyés.

Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits elle-même déjà cent fois.

Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant. Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à l'entêter davantage.

Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'écria:

--Tu ne m'aimes pas!

Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le temps de prononcer un mot.