Pauline et Pascal Bruno

Part 24

Chapter 243,856 wordsPublic domain

Deux autres hommes succédèrent aux hommes tués, et furent tués à leur tour; l'échelle semblait avoir la fatale propriété de l'arche, à peine y avait-on porté la main, que l'on tombait mort. Les escaladeurs, laissant leur échelle, se retirèrent une seconde fois, envoyant une décharge aussi inutile que les autres.

Cependant ceux qui attaquaient la porte frappaient à coups redoublés; de leur côté, les chiens hurlaient affreusement de momens en momens, les coups devenaient plus sourds et les aboiemens plus acharnés. Enfin un battant de la porte fut enfoncé, deux ou trois hommes pénétrèrent par cette ouverture; mais à leurs cris de détresse leurs camarades jugèrent qu'ils étaient aux prises avec des ennemis plus terribles qu'ils ne les avaient jugés d'abord; il n'y avait pas moyen de tirer sur les chiens sans tuer les hommes. Une partie des assiégeans pénétra donc successivement par l'ouverture, la cour s'emplit bientôt, et alors commença une espèce de combat du cirque, entre les soldats de milice et les quatre molosses qui défendaient avec acharnement l'escalier étroit qui conduisait au premier étage de la forteresse. Tout-à-coup la porte placée au haut de cet escalier, s'ouvrit, et le baril de poudre préparé par Bruno, bondissant de marche en marche, vint éclater comme un obus au milieu de cette tuerie.

L'explosion fut terrible, un mur s'écroula, tout ce qui était dans la cour fut pulvérisé.

Il y eut un moment de stupeur parmi les assiégeans; cependant les deux troupes s'étaient réunies et elles présentaient encore un effectif de plus de trois cents combattans. Un sentiment profond de honte prit cette multitude, de se voir ainsi tenue en échec par un seul homme; les chefs en profitèrent pour l'encourager. A leur voix, les assiégeans se formèrent en colonne; une brèche était pratiquée par la chute du mur, ils marchèrent vers elle en bon ordre, et, se déployant dans toute sa largeur, la franchirent sans obstacle, pénétrèrent dans la cour et se trouvèrent en face de l'escalier. Là, il y eut encore un moment d'hésitation. Enfin quelques-uns commencèrent à le gravir aux encouragemens de leurs camarades; les autres les suivirent, l'escalier fut envahi, et bientôt les premiers eussent voulu reculer que la chose ne leur eût plus été possible; ils furent donc forcés d'attaquer la porte; mais, contre leur attente, la porte céda sans résister. Les assiégeans se répandirent alors avec de grands cris de victoire dans la première chambre. En ce moment, la porte de la seconde s'ouvrit et les miliciens aperçurent Bruno assis sur un baril de poudre et tenant un pistolet de chaque main; en même temps le Maltais, épouvanté, s'élança par la porte ouverte, en s'écriant avec un accent de vérité qui ne laissait aucun doute:

--Arrière! tous, arrière! la forteresse est minée; si vous faites un pas de plus, nous sautons!....

La porte se referma comme par enchantement; les cris de victoire se changèrent en cris de terreur; on entendit toute cette multitude se précipiter par l'escalier étroit qui conduisait à la cour; quelques-uns sautèrent par les fenêtres; il semblait à tous ces hommes qu'ils sentaient trembler la terre sous leurs pieds. Au bout de cinq minutes, Bruno se retrouva maître de nouveau de la forteresse; quant au Maltais, il avait profité de l'occasion pour se retirer.

Pascal, n'entendant plus aucun bruit, se leva et alla vers une fenêtre; le siége était converti en blocus; des postes étaient établis en face de toutes les issues, et ceux qui les composaient s'étaient mis à l'abri du feu de la place derrière des charrues et des tonneaux; il était évident qu'un nouveau plan de campagne venait d'être adopté.

--Il paraît qu'ils comptent nous prendre par famine, dit Bruno.

--Les chiens! répondit Ali.

--N'insulte pas les pauvres bêtes qui sont mortes en me défendant, dit en souriant Bruno, et appelle les hommes des hommes.

--Père! s'écria Ali.

--Eh bien?

--Vois-tu?

--Quoi?

--Cette lueur?...

--En effet, que signifie-t-elle?... Ce n'est point encore le jour qui s'élève; d'ailleurs, elle vient du nord et non de l'orient.

--C'est le feu qui est au village, dit Ali.

--Sang du Christ! est-ce vrai?...

En ce moment, on commença à entendre de grands cris de détresse... Bruno s'élança vers la porte et se trouva face à face avec le Maltais.

--C'est vous, commandeur? s'écria Pascal.

--Oui, c'est moi... moi-même... Ne vous trompez pas et ne me prenez pas pour un autre. Je suis un ami.

--Soyez le bien venu: que se passe-t-il?

--Il se passe que, désespérant de vous prendre, ils ont mis le feu au village, et qu'ils ne l'éteindront que lorsque les paysans consentiront à marcher contre vous: quant à eux, ils en ont assez.

--El les paysans?

--Refusent.

--Oui... oui... je le savais d'avance: ils laisseraient plutôt brûler toutes leurs maisons que de toucher un cheveu de ma tête... C'est bien, commandeur; retournez vers ceux qui vous envoient, et dites-leur d'éteindre l'incendie.

--Comment cela?

--Je me rends.

--Tu te rends, père? s'écria Ali.

--Oui... mais j'ai donné ma parole de ne me rendre qu'à un seul homme, et je ne me rendrai qu'à lui: qu'on éteigne donc l'incendie comme j'ai dit, et qu'on aille me chercher cet homme à Messine.

--Et cet homme, quel est-il?

--C'est Paolo Tommasi, le brigadier de la gendarmerie.

--Avez-vous autre chose à demander?

--Une seule, répondit Bruno; et il parla bas au Maltais.

--J'espère que ce n'est pas ma vie que tu demandes? dit Ali.

--Ne t'ai-je pas prévenu que j'aurais peut-être besoin de toi après ma mort?

--Pardon, père, je l'avais oublié.

--Allez, commandeur, et faites ce que je vous ai dit; si je vois le feu s'éteindre, c'est que mes conditions seront acceptées.

--Vous ne m'en voulez pas de ce que je me suis chargé de la commission?

--Ne vous ai-je pas dit que je vous gardais pour parlementaire?

--C'est juste.

--A propos, dit Pascal, combien de maisons brûlées?

--Il y en avait déjà deux quand je suis venu vers vous.

--Il y a trois cent quinze onces dans cette bourse; vous les distribuerez entre les propriétaires. Au revoir.

--Adieu.

Le Maltais sortit.

Bruno jeta loin de lui ses pistolets, revint s'asseoir sur son baril de poudre, et tomba dans une rêverie profonde; quant au jeune Arabe, il alla s'étendre sur sa peau de tigre et resta immobile en fermant les yeux comme s'il dormait. Peu à peu la lueur de l'incendie s'éteignit: les conditions étaient acceptées.

Au bout d'une heure à peu près, la porte de la chambre s'ouvrit; un homme parut sur le seuil, et, voyant que ni Bruno ni Ali ne s'apercevaient de son arrivée, il se mit à tousser avec affectation: c'était un moyen d'annoncer sa présence qu'il avait vu employer avec succès au théâtre de Messine.

Bruno se retourna.

--Ah! c'est vous, brigadier? dit-il en souriant; c'est un plaisir de vous envoyer chercher, vous ne vous faites pas attendre.

--Oui... ils m'ont rencontré à un quart de lieue d'ici sur la route, comme je venais avec ma compagnie... et ils m'ont dit que vous me demandiez.

--C'est vrai: j'ai voulu vous prouver que j'étais homme de mémoire.

--Pardieu! je le savais bien.

--Et comme je vous ai promis de vous faire gagner les trois mille ducats en question, j'ai voulu vous tenir parole.

--Sacredieu!... sacredieu!!... sacredieu!!!... dit le brigadier avec une énergie croissante.

--Qu'est-ce que cela veut dire, camarade?

--Ça veut dire... ça veut dire... que j'aimerais mieux gagner ces trois mille ducats d'une autre manière.... à autre chose.... à la loterie, par exemple.

--Et pourquoi cela?

--Parce que vous êtes un brave, et que les braves sont rares.

--Bah! que vous importe?... c'est de l'avancement pour vous, brigadier.

--Je le sais bien, répondit Paolo d'un air profondément désespéré: ainsi, vous vous rendez?

--Je me rends.

--A moi?

--A vous.

--Parole?

--Parole. Vous pouvez donc éloigner toute cette canaille, à laquelle je ne veux pas avoir affaire?

Paolo Tommasi alla à la fenêtre.

--Vous pouvez vous retirer tous, cria-t-il; je réponds du prisonnier: allez annoncer sa prise à Messine.

Les miliciens poussèrent de grands cris de joie.

--Maintenant, dit Bruno au brigadier, si vous voulez vous mettre à table, nous achèverons le souper qui a été interrompu par ces imbéciles.

--Volontiers, répondit Paolo, car je viens de faire huit lieues en trois heures, et je meurs de faim et de soif.

--Eh bien! dit Bruno, puisque vous êtes en si bonnes dispositions et que nous n'avons plus qu'une nuit à passer ensemble, il faut la passer joyeuse.--Ali, va chercher ces dames.--En attendant, brigadier, continua Bruno en remplissant deux verres, à vos galons de maréchal-des-logis!

Cinq jours après les événemens que nous venons de raconter, le prince de Carini apprit, en présence de la belle Gemma, qui venait d'achever sa pénitence au couvent de la Visitation, et qui, depuis huit jours seulement, était rentrée dans le monde, que ses ordres étaient enfin exécutés, et que Pascal Bruno avait été pris et conduit dans les prisons de Messine.

--C'est bien, dit-il; que le prince de Goto paie les trois mille ducats promis, qu'il lui fasse faire son procès et qu'on l'exécute.

--Oh! dit Gemma avec cette voix douce et caressante à laquelle le prince ne savait rien refuser, j'aurais été bien curieuse de voir cet homme que je ne connais pas, et dont on raconte des choses si bizarres!

--Qu'à cela ne tienne, mon bel ange, répondit le prince; nous le ferons pendre à Palerme!

XI.

Selon la promesse qu'il avait faite à sa maîtresse, le prince de Carini avait ordonné de transférer le condamné de Messine à Palerme, et Pascal Bruno avait été amené à grand renfort de gendarmerie dans la prison de la ville, qui était située derrière le Palazzo-Reale et qui attenait à l'hôpital des Fous.

Vers le soir du deuxième jour, un prêtre descendit dans son cachot; Pascal se leva en voyant entrer l'homme de Dieu; cependant, contre son attente, il refusa de se confesser; le prêtre insista, mais rien ne put déterminer Pascal à accomplir cet acte de religion. Le prêtre, voyant qu'il ne pouvait vaincre cette obstination, lui en demanda la cause.

--La cause, lui dit Bruno, est que je ne veux pas faire un sacrilége...

--Comment cela, mon fils?

--La première condition d'une bonne confession n'est-elle pas, non-seulement l'aveu de ses crimes à soi, mais encore l'oubli des crimes des autres?

--Sans doute, et il n'y a point de confession parfaite sans cela.

--Eh bien! dit Bruno, je n'ai pas pardonné; ma confession serait donc mauvaise, et je ne veux pas faire une mauvaise confession....

--Ne serait-ce pas plutôt, dit le prêtre, que vous avez des crimes si énormes à avouer, que vous craignez qu'ils ne dépassent le pouvoir de la rémission humaine? Rassurez-vous, Dieu est miséricordieux, et il y a toujours espérance là où il y a repentir.

--Cependant, mon père, si, entre votre absolution et la mort, une mauvaise pensée me venait que je n'aie pas la force de vaincre...

--Le fruit de votre confession serait perdu, dit le prêtre.

--Il est donc inutile que je me confesse, dit Pascal, car cette mauvaise pensée me viendra.

--Ne pouvez-vous la chasser de votre esprit?

Pascal sourit.

--C'est elle qui me fait vivre, mon père; sans cette pensée infernale, sans ce dernier espoir de vengeance, croyez-vous que je me serais laissé traîner en spectacle à cette multitude? Non point, je me serais déjà étranglé avec la chaîne qui m'attache. J'y étais décidé à Messine, j'allais le faire, lorsque l'ordre de me transporter à Palerme est arrivé. Je me suis douté qu'_Elle_ avait voulu me voir mourir.

--Qui?

--_Elle._

--Mais si vous mourez ainsi, sans repentir, Dieu sera sans miséricorde.

--Mon père, _Elle_ aussi mourra sans repentir, car _Elle_ mourra au moment où elle s'y attendra le moins; _Elle_ aussi mourra sans prêtre et sans confession; _Elle_ aussi trouvera comme moi Dieu sans miséricorde, et nous serons damnés ensemble.

En ce moment un geôlier entra.

--Mon père, dit-il, la chapelle ardente est préparée.

--Persistez-vous dans votre refus, mon fils? dit le prêtre.

--J'y persiste, répondit tranquillement Bruno.

--Alors, je ne retarderai pas la messe des morts, que je vais dire pour vous, par de plus longues instances; d'ailleurs j'espère que, pendant que vous l'écouterez, l'esprit de Dieu vous visitera et vous inspirera de meilleures pensées.

--C'est possible, mon père, mais je ne le crois pas.

Les gendarmes entrèrent, détachèrent Bruno, le conduisirent à l'église de Saint-François-de-Sales, qui est en face de la prison, et qui était ardemment éclairée; c'est là qu'il devait, selon l'usage, entendre la messe des morts et passer la nuit en prières, car l'exécution était fixée pour le lendemain à huit heures du matin. Un anneau de fer était scellé à un pilier du chœur; Pascal fut attaché à cet anneau par une chaîne qui lui ceignait le corps, mais qui était assez longue cependant pour qu'il pût atteindre le seuil de la balustrade où les fidèles venaient s'agenouiller pour recevoir la communion.

Au moment où la messe commençait, des gardiens de l'hôpital des Fous apportèrent une bière qu'ils placèrent au milieu de l'église; elle renfermait le corps d'une aliénée décédée dans la journée, et le directeur avait pensé à faire profiter la morte du bénéfice de la messe dite pour celui qui allait mourir. D'ailleurs, c'était pour le prêtre une économie de temps et de peine, et comme cette disposition arrangeait tout le monde, elle ne souffrit pas la plus petite difficulté. Le sacristain alluma deux cierges, l'un à la tête, l'autre au pied du cercueil, et le sacrifice divin commença; Pascal l'écouta tout entier avec recueillement.

Lorsqu'il fut fini, le prêtre descendit vers lui et lui demanda s'il était dans des dispositions meilleures; mais le condamné lui répondit que, malgré la messe qu'il avait entendue, malgré les prières dont il l'avait accompagnée, ses sentimens de haine étaient toujours les mêmes. Le prêtre lui annonça que le lendemain, à sept heures du matin, il reviendrait lui demander si une nuit de solitude et de recueillement dans une église et en face de la croix n'avait point amené quelque changement dans ses projets de vengeance.

Bruno resta seul. Alors il tomba dans une rêverie profonde. Toute sa vie repassa devant ses yeux, depuis cet âge de la première enfance où l'on commence à se rappeler; il chercha en vain dans cet âge ce qu'il avait pu faire pour mériter la destinée qui attendait sa jeunesse. Il n'y trouva rien qu'une obéissance filiale et sainte aux parens que le Seigneur lui avait donnés. Il se rappela cette maison paternelle si tranquille et si heureuse d'abord, et qui tout-à-coup était devenue, sans qu'il en sût encore la cause, si pleine de larmes et de douleurs; il se rappela le jour où son père était sorti avec un stylet, et était rentré plein de sang; il se rappela la nuit pendant laquelle celui à qui il devait la vie avait été arrêté comme il venait de l'être, où on l'avait conduit, lui enfant, dans une chapelle ardente pareille à celle où il était maintenant renfermé, et le moment où il trouva dans cette chapelle un homme enchaîné comme lui. Il lui sembla que c'était une fatale influence, un hasard capricieux, une victorieuse supériorité du mal sur le bien, qui avaient ainsi mené au pire toutes les choses de sa famille. Alors il ne comprit plus rien aux promesses de félicité que le ciel fait aux hommes; il chercha vainement dans sa vie une apparition de cette Providence tant vantée; et, pensant qu'en ce moment suprême quelque chose de cet éternel secret lui serait révélé peut-être, il se précipita le front contre terre, adjurant Dieu, avec toutes les voix de son âme, de lui dire le mot de cette énigme terrible, de soulever un pan de ce voile mystérieux, et de se montrer à lui comme un père ou comme un tyran. Cette espérance fut vaine, tout resta muet, si ce n'est la voix de son cœur, qui répétait sourdement: Vengeance! vengeance! vengeance!...

Alors il pensa que la mort était peut-être chargée de lui répondre, et que c'était dans ce but de révélation qu'un cadavre avait été apporté près de lui, tant il est vrai que l'homme le plus infime fait de sa propre existence le centre de la création, croit que tout se rattache à son être, et que sa misérable personne est le pivot autour duquel tourne l'univers. Il se releva donc lentement, plus sombre et plus pâle de sa lutte avec sa pensée que de sa lutte avec l'échafaud, et tourna les yeux vers ce cadavre; c'était celui d'une femme.

Pascal frissonna sans savoir pourquoi; il chercha les traits du visage[21] de cette femme, mais un coin du linceul était retombé sur sa figure et la voilait. Tout-à-coup un souvenir instinctif lui rappela Teresa, Teresa qu'il n'avait pas vue depuis le jour où il avait rompu avec les hommes et avec Dieu; Teresa qui était devenue folle, et qui, depuis trois ans, habitait la maison des aliénés, d'où sortait cette bière et ce cadavre; Teresa, sa fiancée, avec laquelle il se retrouvait peut-être au pied de l'autel, où il avait espéré si longtemps la conduire, et où ils venaient enfin, par une amère dérision de la destinée, se rejoindre, elle morte et lui près de mourir. Un plus long doute lui fut insupportable, il s'avança vers le cercueil pour s'assurer de la réalité; mais tout-à-coup il se sentit arrêter par le milieu du corps: c'était sa chaîne qui n'était point assez longue pour qu'il pût atteindre le cadavre, et qui le retenait scellé à son pilier; il étendit les bras vers lui, mais il s'en fallait de quelques pieds qu'il ne pût l'atteindre. Il chercha s'il ne trouverait pas à la portée de sa main une chose quelconque, à l'aide de laquelle il pût écarter ce coin de voile, mais il ne vit rien; il épuisa tout le souffle de sa poitrine pour soulever ce suaire, mais ce suaire demeura immobile comme un pli de marbre. Alors il se retourna avec un mouvement de rage intime, impossible à décrire, saisit sa chaîne à deux mains, et, dans une secousse où il rassembla toutes les forces de son corps, il essaya de la briser: les anneaux étaient solidement rivés les uns aux autres, la chaîne résista. Alors la sueur d'une rage impuissante glaça son front; il revint s'asseoir au pied de son pilier, laissa tomber sa tête dans ses mains et resta immobile, muet comme la statue de l'abattement, et lorsque le prêtre revint le lendemain matin, il le retrouva dans la même posture.

[21] En Italie on expose les morts à visage découvert; ce n'est qu'au moment de descendre le cadavre en terre qu'on cloue le couvercle du cercueil.

L'homme de Dieu s'avança vers lui, serein et calme comme il convenait à sa mission de paix et à son ministère de réconciliation; il crut que Pascal dormait, et lui posa la main sur l'épaule. Pascal tressaillit et leva la tête.

--Eh bien! mon fils, dit le prêtre, êtes-vous prêt à vous confesser? je suis prêt à vous absoudre...

--Tout à l'heure je vous répondrai, mon père; mais d'abord, rendez-moi un dernier service, dit Bruno.

--Lequel? parlez.

Bruno se leva, prit le prêtre par la main, le conduisit près du cercueil, dont il s'approcha lui-même autant que sa chaîne le lui permit; puis lui montrant le cadavre:

--Mon père, lui dit-il, voulez-vous lever le coin du linceul qui me cache la figure de cette femme?

Le prêtre leva le coin du linceul; Pascal ne s'était pas trompé; cette femme, c'était Teresa. Il la regarda un instant avec une tristesse profonde, puis il fit signe au prêtre de laisser retomber le suaire. Le prêtre obéit.

--Eh bien! mon fils, lui dit-il, la vue de cette femme vous a-t-elle inspiré de pieuses pensées?

--Cette femme et moi, mon père, répondit Bruno, nous étions nés pour être heureux et innocens; _Elle_ l'a faite parjure, et moi meurtrier; _Elle_ nous a conduits, cette femme par le chemin de la folie, et moi par celui du désespoir, à la tombe où nous descendrons tous deux aujourd'hui... Que Dieu lui pardonne, s'il l'ose; mais moi, je ne lui pardonne pas!

En ce moment les gardes entrèrent, qui venaient chercher Pascal pour le conduire à l'échafaud.

XII.

Le ciel était magnifique, l'air limpide et transparent; Palerme se réveillait comme pour une fête: on avait donné congé aux colléges et aux séminaires, et la population tout entière semblait réunie dans la rue de Tolède, que le condamné devait parcourir dans toute sa longueur pour se rendre de l'église de Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit, à la place de la Marine, où devait avoir lieu l'exécution. Les fenêtres des premiers étages étaient garnies de femmes que la curiosité avait tirées de leur lit à l'heure où ordinairement elles y sommeillaient encore; l'on voyait comme des ombres s'agiter dans leurs galeries grillées[22] les religieuses des différens couvens de Palerme et de ses environs, et sur les toits plats de la ville une dernière population aérienne ondoyait comme un champ de blé. A la porte de l'église, le condamné trouva la charrette conduite par des mules; elle était précédée par la confrérie des pénitens blancs, dont le premier portait la croix et les quatre derniers la bière, et suivie par le bourreau à cheval et tenant un drapeau rouge; derrière le bourreau, ses deux aides venaient à pied; puis enfin, derrière les aides, une autre confrérie de pénitens noirs fermait le cortége, qui s'avançait entre une double haie de miliciens et de soldats, tandis que sur les flancs, au milieu de la foule, couraient des hommes revêtus d'une longue robe grise, la tête couverte d'un capuchon troué aux yeux et à la bouche, tenant d'une main une clochette, de l'autre une escarcelle, et faisant la quête pour délivrer du purgatoire l'âme du criminel encore vivant. Le bruit, au reste, s'était répandu parmi toute cette foule que le condamné n'avait pas voulu se confesser; et cette réaction contre toutes les idées religieuses adoptées donnait plus de poids encore à ces rumeurs d'un pacte infernal conclu entre Bruno et l'ennemi du genre humain, qui s'étaient répandues dès le commencement de son entrée dans la carrière qu'il avait si promptement et si largement parcourue; un sentiment de terreur planait donc sur toute cette population curieuse, mais muette, et aucune vocifération, aucun cri, aucun murmure ne troublaient les chants de mort que faisaient entendre les pénitens blancs qui formaient la tête du cortége, et les pénitens noirs qui en étaient la queue: derrière ces derniers, et à mesure que le condamné s'avançait dans la rue de Tolède, les curieux se joignaient au cortége et l'accompagnaient vers la place de la marine: quant à Pascal, il était le seul qui parût parfaitement calme au milieu de cette population agitée, et il regardait la foule qui l'entourait, sans humilité comme sans ostentation, et en homme qui, connaissant les devoirs des individus envers la société, et les droits de la société contre les individus, ne se repent pas d'avoir oublié les uns, et ne se plaint pas qu'elle venge les autres.

[22] A Palerme, les religieuses, qui ne peuvent pas se mêler aux fêtes mondaines, y prennent part cependant par la vue. Tout couvent un peu riche possède en location un étage donnant ordinairement sur la rue de Tolède: c'est de ces fenêtres grillées, où elles se rendent par des routes souterraines qui ont quelquefois un quart de lieue de longueur, et qui communiquent du couvent à la maison louée, que les saintes recluses regardent les fêtes sacrées et profanes.