Pauline et Pascal Bruno

Part 22

Chapter 223,804 wordsPublic domain

Parmi les groupes qui circulaient dans ces allées et dans ces salons, il y en avait un surtout qui attirait plus particulièrement les regards de la foule; c'était celui qui s'était formé à la suite de la belle comtesse Gemma, et qu'elle entraînait après elle comme un astre fait de ses satellites: elle venait d'arriver à l'instant même avec une société de cinq personnes, qui avait adopté, ainsi qu'elle, le costume des jeunes femmes et des jeunes seigneurs qui, dans la magnifique page écrite par le pinceau d'Orgagna sur les murs du Campo-Santo de Pise, chantent et se réjouissent pendant que la mort vient frapper à leur porte. Cet habit du treizième siècle, si naïf et si élégant à la fois, semblait choisi exprès pour faire ressortir l'exquise proportion de ses formes, et elle s'avançait au milieu d'un murmure d'admiration, conduite par le prince de Butera lui-même, qui, déguisé en mandarin, l'avait reçue à la porte d'entrée et la précédait pour la présenter, disait-il, à la fille de l'empereur de la Chine. Comme on présumait que c'était quelque surprise nouvelle ménagée par l'amphitryon, on suivait avec empressement le prince, et le cortége se grossissait à chaque pas. Il s'arrêta à l'entrée d'une pagode gardée par deux soldats chinois, qui, sur un signe, ouvrirent la porte d'un appartement entièrement décoré d'objets exotiques, et au milieu duquel, sur une estrade, était assise, dans un costume magnifique de Chinoise, qui avait à lui seul coûté trente mille francs, la princesse de Butera, qui, dès qu'elle aperçut la comtesse, vint au-devant d'elle suivie de toute une cour d'officiers, de mandarins et de magots, plus brillans, plus rébarbatifs, ou plus bouffons les uns que les autres. Cette apparition avait quelque chose de si oriental et de si fantastique, que toute cette société, si habituée cependant au luxe et à la magnificence, se récria d'étonnement. On entourait la princesse, on touchait sa robe brodée de pierreries, on faisait sonner les clochettes d'or de son chapeau pointu, et un instant l'attention abandonna la belle Gemma pour se concentrer entièrement sur la maîtresse de la maison. Chacun la complimentait et l'admirait, et parmi les complimenteurs et les admirateurs les plus exagérés était le capitaine Altavilla, que le prince avait continué de recevoir à ses dîners, à la grande désolation de son maître-d'hôtel, et qui, comme déguisement sans doute, avait revêtu son grand uniforme.

--Eh bien! dit le prince de Butera à la comtesse de Castelnuovo, que dites-vous de la fille de l'empereur de la Chine?

--Je dis, répondit Gemma, qu'il est fort heureux pour sa majesté Ferdinand IV que le prince de Carini soit à Messine en ce moment, attendu qu'avec le cœur que je lui connais, il pourrait bien, pour un regard de la fille, livrer la Sicile au père, ce qui nous forcerait de faire de nouvelles vêpres contre les Chinois.

En ce moment, le prince de Moncada-Paterno, vêtu en brigand calabrais, s'approcha de la princesse.

--Sa Hautesse me permettra-t-elle, en ma qualité de connaisseur, d'examiner son magnifique costume?

--Sublime fille du Soleil, dit le capitaine Altavilla, désignant le prince, prenez garde à vos clochettes d'or, car je vous préviens que vous avez affaire à Pascal Bruno.

--La princesse serait peut-être plus en sûreté près de Pascal Bruno, dit une voix, que près de certain _santafede_ de ma connaissance. Pascal Bruno est un meurtrier et non un filou, un bandit et non un coupeur de bourses.

--Bien répondu, dit le prince de Butera. Le capitaine se mordit les lèvres.

--A propos, continua le prince de la Cattolica, savez-vous sa dernière prouesse?

--A qui?

--A Pascal Bruno.

--Non; qu'a-t-il fait?

--Il a arrêté le convoi d'argent que le prince de Carini envoyait à Palerme.

--Ma rançon! dit le prince de Paterno.

--Oh! mon Dieu, oui, excellence, vous êtes voué aux infidèles.

--Diable! pourvu que le roi n'exige pas que je lui en tienne compte une seconde fois! reprit Moncada.

--Que votre excellence se rassure, dit la même voix qui avait déjà répondu à Altavilla: Pascal Bruno n'a pris que trois mille onces.

--Et comment savez-vous cela, seigneur Albanais? dit le prince de la Cattolica, qui se trouvait près de celui qui avait parlé, lequel était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans portant le costume de Vina[19].

[19] Colonie albanaise qui a émigré lors de la prise de Constantinople par Mahomet II, et qui a religieusement conservé le costume de ses ancêtres.

--Je l'ai entendu dire, répondit négligemment le Grec en jouant avec son yatagan; d'ailleurs, si votre excellence désire des renseignemens plus positifs, voici un homme qui peut lui en donner.

Celui qu'on désignait ainsi à la curiosité publique n'était autre que notre ancienne connaissance Paolo Tommasi, qui, esclave de sa consigne, s'était fait conduire, aussitôt son arrivée, chez la comtesse de Castelnuovo, et qui, ne la trouvant pas chez elle, et la sachant à la fête, s'était servi de sa qualité d'envoyé du vice-roi pour pénétrer dans les jardins du prince de Butera; en un instant, il se trouva le centre d'un immense cercle et l'objet de mille questions. Mais Paolo Tommasi était, comme nous l'avons vu, un brave qui ne s'effarouchait pas facilement; il commença donc par remettre la lettre du prince à la comtesse.

--Prince, dit Gemma, après avoir lu la missive qu'elle venait de recevoir, vous ne vous doutiez pas que vous me donniez une fête d'adieu; le vice-roi m'ordonne de me rendre à Messine, et, en fidèle sujette que je suis, je me mettrai en route dès demain. Merci, mon ami, continua-t-elle en donnant sa bourse à Paolo Tommasi; maintenant vous pouvez vous retirer.

Tommasi essaya de profiter de la permission de la comtesse, mais il était trop bien entouré pour battre facilement en retraite. Il lui fallut se rendre à discrétion, et la condition de sa liberté fut le récit exact de sa rencontre avec Pascal Bruno.

Il la raconta, il faut lui rendre justice, avec toute la simple naïveté du vrai courage; il dit, sans rien ajouter, à ses auditeurs, comment il avait été fait prisonnier, comment il avait été conduit à la forteresse de Castelnuovo, comment il avait tiré, sans résultat, sur le bandit, et comment enfin celui-ci l'avait renvoyé en lui faisant cadeau d'un magnifique cheval en remplacement de celui qu'il avait perdu: tout le monde écouta ce récit, empreint de vérité, avec le silence de l'attention et de la foi, à l'exception du capitaine Altavilla, qui éleva quelques doutes sur la véracité de l'honnête brigadier; mais heureusement pour Paolo Tommasi, le prince de Butera lui-même vint à son secours.

--Je parierais, dit-il, que rien n'est plus vrai que ce que vient de dire cet homme, car tous ces détails me paraissent être parfaitement dans le caractère de Pascal Bruno.

--Vous le connaissez donc? dit le prince de Moncada-Paterno.

--J'ai passé une nuit avec lui, répondit le prince de Butera.

--Et où cela?

--Sur vos terres.

Alors ce fut le tour du prince; il raconta comment Pascal et lui s'étaient rencontrés au châtaignier des cent chevaux; comment lui, le prince de Butera, lui avait offert du service qu'il avait refusé, et comment il lui avait prêté trois cents onces. A ce dernier trait, Altavilla ne put retenir son hilarité.

--Et vous croyez qu'il vous les rendra, monseigneur? lui dit-il.

--J'en suis sûr, répondit le prince.

--Pendant que nous y sommes, interrompit la princesse de Butera, y a-t-il quelqu'un encore dans la société qui ait vu Pascal Bruno, et qui lui ait parlé? j'adore les histoires de brigands, elles me font mourir de peur.

--Il y a encore la comtesse Gemma de Castelnuovo, dit l'Albanais.

Gemma tressaillit; tous les regards se tournèrent vers elle comme pour l'interroger.

--Serait-ce vrai? s'écria le prince.

--Oui, répondit en tressaillant Gemma, mais je l'avais oublié.

--Il s'en souvient, lui, murmura le jeune homme.

On se pressa autour de la comtesse, qui voulut en vain s'en défendre; il lui fallut, à son tour, raconter la scène par laquelle nous avons ouvert ce récit, dire comment Bruno avait pénétré dans sa chambre, comment le prince avait tiré sur lui, et comment celui-ci, pour se venger, avait pénétré dans la villa, le jour de la noce, et tué le mari de Teresa; cette histoire était la plus terrible de toutes, aussi laissa-t-elle dans l'esprit des auditeurs une profonde émotion. Quelque chose comme un frisson courait par toute cette assemblée, et n'étaient ces toilettes et ces parures, on n'aurait pas cru assister à une fête.

--Sur mon honneur, dit le capitaine Altavilla, rompant le premier silence, le bandit vient de commettre son plus grand crime en attristant ainsi la fête de notre hôte: j'aurais pu lui pardonner ses autres méfaits, mais celui-ci, je jure par mes épaulettes que j'en tirerai vengeance; et, à compter de ce moment, je me voue à sa poursuite.

--Parlez-vous sérieusement, capitaine Altavilla? dit l'Albanais.

--Oui, sur mon honneur; et j'affirme ici que je ne désire rien tant que de me trouver face à face avec lui.

--C'est chose possible, dit froidement l'Albanais.

--A celui qui me rendrait ce service, continua Altavilla, je donnerais....

--C'est inutile de fixer une récompense, capitaine, je connais un homme qui vous rendra ce service pour rien.

--Et cet homme, où pourrai-je le rencontrer? reprit Altavilla en affectant un sourire de doute.

--Si vous voulez me suivre, je m'engage à vous le dire. Et à ces mots l'Albanais s'éloigna comme pour inviter le capitaine à marcher derrière lui.

Le capitaine hésita un instant, mais il s'était trop avancé pour reculer; tous les yeux étaient tournés vers lui, il comprit que la moindre faiblesse le perdrait de réputation; d'ailleurs, il prenait la proposition pour une plaisanterie.

--Allons, s'écria-t-il, tout pour l'honneur des dames! Et il suivit l'Albanais.

--Savez-vous quel est ce jeune seigneur déguisé en Grec? dit d'une voix tremblante la comtesse au prince de Butera.

--Non, sur mon âme, répondit le prince; quelqu'un le sait-il?

Chacun se regarda, mais personne ne répondit.

--Avec votre permission, dit Paolo Tommasi en portant la main à son chapeau, je le sais, moi.

--Et quel est-il, mon brave brigadier?

--Pascal Bruno, monseigneur!

La comtesse jeta un cri et s'évanouit. Cet incident mit fin à la fête.

Une heure après, le prince de Butera était retiré dans sa chambre, et mettait, assis devant son bureau, ordre à quelques papiers, lorsque le maître-d'hôtel entra d'un air triomphant.

--Qu'y a-t-il, Giacomo? dit le prince.

--Je vous l'avais bien dit, monseigneur...

--Voyons, que m'avais-tu dit?

--Que votre bonté l'encourageait.

--Qui donc?

--Le capitaine Altavilla.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Ce qu'il a fait, monseigneur?... D'abord, votre excellence se rappelle que je l'ai prévenue qu'il mettait régulièrement son couvert d'argent dans sa poche.

--Oui, après?

--Pardon, et votre excellence a répondu que tant qu'il n'y mettrait que le sien il n'y avait rien à dire.

--Je me le rappelle.

--Eh bien! aujourd'hui, monseigneur, il paraît qu'il y a mis non-seulement le sien, mais encore celui de ses voisins; car il en manque huit.

--Alors, c'est autre chose, dit le prince.

Il prit une feuille de papier et écrivit:

«Le prince Hercule de Butera a l'honneur de prévenir le capitaine Altavilla que, ne dînant plus chez lui, et se voyant privé, par cette circonstance fortuite, du plaisir de le recevoir désormais, il le prie d'accepter la bagatelle qu'il lui envoie comme une faible indemnité du dérangement que cette détermination causera dans ses habitudes.»

--Tenez, continua le prince, en remettant cinquante onces au majordome[20], vous porterez demain cette lettre et cet argent au capitaine Altavilla.

[20] 630 francs.

Giacomo, qui savait qu'il n'y avait rien à dire quand le prince avait parlé, s'inclina et sortit; le prince continua de ranger tranquillement ses papiers; puis, au bout de dix minutes, entendant quelque bruit à la porte de son cabinet, il leva la tête et aperçut une espèce de paysan calabrais debout sur le seuil de son appartement, et tenant son chapeau d'une main et un paquet de l'autre.

--Qui va là? dit le prince.

--Moi, monseigneur, dit une voix.

--Qui, toi?

--Pascal Bruno.

--Et que viens-tu faire?

--D'abord, monseigneur, dit Pascal Bruno s'avançant et renversant son chapeau plein d'or sur le bureau, d'abord je viens vous apporter les trois cents onces que vous m'avez si obligeamment prêtées; elles ont eu la destination que je vous avais indiquée: l'auberge brûlée est rebâtie.

--Ah! ah! tu es homme de parole; eh bien! j'en suis aise.

Pascal s'inclina.

--Puis, ajouta-t-il après une courte pause, je viens vous rendre huit couverts d'argent à vos armes et à votre chiffre, et que j'ai trouvés dans la poche du capitaine, qui vous les avait probablement volés.

--Pardieu! dit le prince, il est curieux que ce soit par toi qu'ils me reviennent. Et maintenant, qu'y a-t-il dans ce paquet?

--Il y a dans ce paquet, dit Bruno, la tête d'un misérable qui a abusé de votre hospitalité, et que je vous apporte comme une preuve du dévoûment que je vous ai juré.

A ces mots, Pascal Bruno dénoua le mouchoir, et prenant la tête du capitaine Altavilla par les cheveux, il la posa toute sanglante sur le bureau du prince.

--Que diable veux-tu que je fasse d'un pareil cadeau? dit le prince.

--Ce qu'il vous plaira, monseigneur, répondit Pascal Bruno. Puis il s'inclina et sortit.

Le prince de Butera, resté seul, demeura un instant les yeux fixés sur cette tête, se balançant sur son fauteuil et sifflant son air favori; puis il sonna: le majordome reparut.

--Giacomo, dit le prince, il est inutile que vous alliez demain matin chez le capitaine Altavilla; déchirez la lettre gardez les cinquante onces, et jetez cette charogne sur le fumier.

VIII.

A l'époque où se passent les événemens que nous racontons, c'est-à-dire vers le commencement de l'année 1804, la Sicile était dans cet état presque sauvage dont l'ont tirée à moitié le séjour du roi Ferdinand et l'occupation des Anglais; la route qui va aujourd'hui de Palerme à Messine, en passant par Taormine et Catane, n'était point encore faite, et la seule qui fût, nous ne disons pas bonne, mais praticable, pour se rendre d'une capitale à l'autre, était celle qui longeait la mer, passait par Termini et Céfalu, et qui, abandonnée pour sa nouvelle rivale, n'est plus guère fréquentée aujourd'hui que par les artistes qui vont y chercher les magnifiques points de vue qu'elle déroule à chaque instant. Les seules manières de voyager sur cette route, où aucun service de poste n'était établi, étaient donc, autrefois comme maintenant, le mulet, la litière à deux chevaux, ou sa propre voiture avec des relais envoyés à l'avance, et disposés de quinze lieues en quinze lieues, de sorte qu'au moment de partir pour Messine, où le prince de Carini lui avait écrit de le venir joindre, la comtesse Gemma de Castelnuovo fut forcée de choisir entre ces trois moyens. Le voyage à mulet était trop fatigant pour elle; le voyage en litière, outre les inconvéniens de ce mode de transport, dont le principal est la lenteur, offre encore le désagrément de donner le mal de mer: la comtesse se décida donc sans hésitation aucune pour la voiture, et envoya d'avance des chevaux de relais qui devaient l'attendre aux quatre différentes stations qu'elle comptait faire en route, c'est-à-dire à Termini, à Céfalu, à Sainte-Agathe et à Melazzo.

Outre cette première précaution, qui regardait purement et simplement le transport, le courrier était chargé d'en prendre une seconde, qui était celle d'agglomérer sur les points précités la plus grande quantité de vivres possible, précaution importante et que nous ne saurions trop recommander à ceux qui voyagent en Sicile, où l'on ne trouve littéralement rien à manger dans les hôtelleries, et où, généralement ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, mais au contraire les voyageurs qui nourrissent les aubergistes. Aussi la première recommandation qu'on vous fait en arrivant à Messine, et la dernière qu'on reçoit en quittant cette ville, point ordinaire du départ, est celle de se munir de provisions, d'acheter une batterie de cuisine, et de louer un cuisinier; tout ceci augmente habituellement votre suite de deux mulets et d'un homme qui, estimés modestement au même prix, vous font un surcroît de dépense de trois ducats par jour. Quelques Anglais expérimentés ajoutent à ce bagage un troisième mulet qu'ils chargent d'une tente, et il faut bien que nous avouions ici, malgré notre prédilection pour ce magnifique pays, que cette dernière précaution, pour être moins indispensable que les autres, n'en est pas moins bonne à prendre, vu l'état déplorable des auberges qu'on trouve sur les routes, et qui, tout en manquant des animaux les plus nécessaires aux premiers besoins de la vie, sont fabuleusement peuplées de tous ceux qui ne sont bons qu'à la tourmenter. La multiplicité des derniers est si grande que j'ai vu des voyageurs qui étaient tombés malades par défaut de sommeil, et la pénurie des premiers est si grande, que j'ai rencontré des Anglais qui, après avoir épuisé leurs provisions, délibéraient gravement s'ils ne mangeraient pas leur cuisinier, qui leur était devenu complétement inutile. Voilà où était réduite, en l'an de grâce 1804, la fertile et blonde Sicile, qui, du temps d'Auguste, nourrissait Rome avec le superflu de ses douze millions d'habitans.

Je ne sais si c'était un savant connaissant à fond la Sicile antique, mais à coup sûr c'était un observateur sachant bien sa Sicile moderne que celui dont on préparait le souper à l'auberge _della Croce_, auberge qui venait d'être rebâtie à neuf avec les trois cents onces du prince de Butera, et qui était située sur la route de Palerme à Messine, entre Ficarra et Patti; l'activité de l'aubergiste et de sa femme, qui, dirigée par un étranger, s'exerçait à la fois sur du poisson, du gibier et de la volaille, prouvait que celui pour lequel la friture, les fourneaux et la broche étaient mis en réquisition, tenait non-seulement à ne pas manquer du nécessaire, mais encore n'était pas ennemi du superflu. Il venait de Messine, voyageait avec une voiture et des chevaux à lui, s'était arrêté là, parce que le site lui plaisait, et avait tiré de son caisson tout ce qui était nécessaire à un véritable sybarite et à un touriste consommé, depuis les draps jusqu'à l'argenterie, depuis le pain jusqu'au vin. A peine arrivé, il s'était fait conduire à la meilleure chambre, avait allumé des parfums dans une cassolette d'argent, et attendait que son dîner fût prêt, couché sur un riche tapis turc, et fumant dans une chibouque d'ambre le meilleur tabac du mont Sinaï.

Il était occupé à suivre avec la plus grande attention les nuages de fumée odorante qui s'échappaient de sa bouche et allaient se condenser au plafond, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, et que l'aubergiste, suivi d'un domestique à la livrée de la comtesse, s'arrêta sur le seuil.

--Excellence! dit le digne homme s'inclinant jusqu'à terre.

--Qu'y a-t-il? répondit sans se retourner le voyageur avec un accent maltais fortement prononcé.

--Excellence, c'est la princesse Gemma de Castelnuovo...

--Eh bien?

--Dont la voiture est forcée de s'arrêter dans ma pauvre auberge, parce que l'un de ses chevaux boite si bas qu'elle ne peut continuer sa route.

--Après?

--Et qui comptait, ne prévoyant pas cet accident en partant ce matin de Sainte-Agathe, aller coucher ce soir à Melazzo, où l'attendent ses relais, de sorte qu'elle n'a avec elle aucune provision.

--Dites à la comtesse que mon cuisinier et ma cuisine sont à ses ordres.

--Mille grâces, au nom de ma maîtresse, excellence, dit le domestique; mais comme la comtesse sera sans doute forcée de passer la nuit dans cette auberge, attendu qu'il faudra aller chercher le relais à Melazzo et le ramener ici, et qu'elle n'a pas plus de provisions de nuit que de provisions de jour, elle fait demander à votre excellence si elle aurait la galanterie de...

--Que la comtesse fasse mieux, interrompit le voyageur; qu'elle accepte mon appartement, tout préparé qu'il est. Quant à moi, qui suis un homme habitué à la fatigue et aux privations, je me contenterai de la première chambre venue. Descendez donc prévenir la comtesse qu'elle peut monter, et que l'appartement est libre, tandis que notre digne hôte va me placer du mieux qu'il lui sera possible. A ces mots, le voyageur se leva et suivit l'aubergiste: quant au domestique, il redescendit immédiatement pour accomplir sa commission.

Gemma accepta l'offre du voyageur comme une reine à qui son sujet fait hommage, et non comme une femme à qui un étranger rend service; elle était tellement habituée à voir tout plier à sa volonté, tout céder à sa voix, tout obéir à son geste, qu'elle trouva parfaitement simple et naturelle l'extrême galanterie du voyageur. Il est vrai qu'elle était si ravissante, lorsqu'elle s'achemina vers la chambre, appuyée sur le bras de sa camérière, que tout devait s'incliner devant elle; elle portait un costume de voyage de la plus grande élégance, en forme d'amazone, court, collant sur les bras et sur la poitrine, et rattaché devant par des brandebourgs de soie; autour de son cou était roulé, de peur du froid des montagnes, un ornement encore inconnu chez nous, où depuis il a été si répandu: c'était un boa de martre que le prince de Carini avait acheté d'un marchand maltais qui l'avait rapporté de Constantinoplc; sur sa tête était un petit bonnet de velours noir de fantaisie, pareil à une coiffe du moyen-âge, et de cette coiffe tombaient de longs et magnifiques cheveux bouclés à l'anglaise. Cependant, si préparée qu'elle fût à trouver une chambre prête à la recevoir, elle ne put s'empêcher de s'étonner en entrant du luxe avec lequel le voyageur inconnu avait combattu la pauvreté de l'appartement; tous les ustensiles de toilette étaient d'argent; le linge qui couvrait la table était d'une finesse extrême, et les parfums orientaux qui brûlaient sur la cheminée semblaient faits pour embaumer un sérail.

--Mais vois donc, Gidsa, si je ne suis pas prédestinée, dit la comtesse; un domestique maladroit ferre mal mes chevaux, je suis forcée de m'arrêter, et un bon génie, qui me voit dans l'embarras, bâtit sur ma route un palais de fée.

--Madame la comtesse n'a-t-elle point quelque soupçon sur ce génie inconnu?

--Non, vraiment.

--Pour moi, il me semble que madame la comtesse devrait deviner.

--Je vous jure, Gidsa, dit la comtesse se laissant tomber sur une chaise, que je suis dans l'ignorance la plus parfaite. Voyons, que pensez-vous donc?...

--Mais je pense... Que madame me pardonne, quoique ma pensée soit bien naturelle...

--Parlez!

--Je pense que son altesse le vice-roi, sachant madame la comtesse en route, n'aura pas eu la patience d'attendre son arrivée, et que....

--Oh! mais vous avez là une idée merveilleusement juste, et c'est probable..... Au fait, qui donc, si ce n'était lui, aurait préparé, pour me la céder, une chambre avec tant de recherches? Cependant écoutez, il faut vous taire. Si c'est une surprise que Rodolfo me ménage, je veux m'y abandonner entièrement, je ne veux pas perdre une des émotions que me causera sa présence inattendue. Ainsi il est convenu que ce n'est pas lui, que cet étranger est un voyageur inconnu. Ainsi donc, gardez vos probabilités et laissez-moi avec mon doute. D'ailleurs, si c'était lui, c'est moi qui aurais deviné sa présence, et non pas vous..... Qu'il est bon pour moi, mon Rodolfo!... comme il pense à tout!... comme il m'aime!..

--Et ce dîner préparé avec tant de soin, croyez-vous....?