Part 20
La cérémonie terminée, la noce redescendit à Palerme, où des voitures attendaient les convives pour les conduire au village de Carini, fief princier dont Rodolfo tirait son nom et son titre. Là, par les soins de la comtesse, tous les apprêts d'un repas magnifique avaient été faits; les paysans des environs avaient été invités; il en était venu de deux ou trois lieues à la ronde, de Montreale, de Capaci et de Favarota; et parmi toutes ces jeunes paysannes qui avaient fait assaut de coquetterie villageoise, on reconnaissait celles de _Piana de Greci_ à leur costume moraïte, qu'elles ont religieusement conservé, quoique la colonie qui le leur a légué et qui le tenait de ses pères ait quitté depuis douze cents ans la terre natale pour une nouvelle patrie.
Des tables étaient dressées sur une esplanade ombragée par des chênes verts et des pins parasols, embaumée par les orangers et les citronniers, et ceinte par des haies de grenadiers et de figuiers d'Inde, double bienfait de la Providence, qui, pensant à la faim et à la soif du pauvre, a semé ces arbres comme une manne sur toute l'étendue de la Sicile. On arrivait à cette esplanade par un chemin bordé d'aloës, dont les fleurs géantes, qui semblent de loin des lances de cavaliers arabes, renferment un fil plus brillant et plus solide que celui du chanvre et du lin; et tandis qu'au midi la vue était bornée par le palais, au-dessus de la terrasse duquel s'élevait la chaîne de montagnes qui sépare l'île en trois grandes régions, à l'occident, au nord et à l'est, à l'extrémité de trois vallées on revoyait trois fois cette magnifique mer de Sicile qu'à ses teintes variées on eût prise pour trois mers; car, grâce à un jeu de lumière produit par le soleil qui commençait à disparaître à l'horizon, du côté de Palerme elle était d'un bleu d'azur; autour de l'île des Femmes, elle roulait des vagues d'argent, tandis qu'elle brisait des flots d'or liquide contre les rochers de Saint-Vito.
Au moment du dessert, et lorsque le festin nuptial était dans toute sa joie, les portes du château s'ouvrirent, et Gemma, appuyée sur l'épaule du prince, précédée de deux domestiques portant des torches, et suivie d'un monde de valets, descendit l'escalier de marbre de la villa et s'avança sur l'esplanade. Les paysans voulurent se lever, mais le prince leur fit signe de ne pas se déranger. Gemma et lui commencèrent le tour des tables et finirent par s'arrêter derrière les fiancés. Alors un domestique tendit une coupe d'or, Gaëtano la remplit de vin de Syracuse, le domestique présenta la coupe à Gemma, Gemma fit un vœu en faveur des nouveaux époux, effleura de ses lèvres la coupe d'or et la passa au prince, qui, la vidant d'un trait, y versa une bourse pleine d'onces[14], et la fit porter à Teresa, dont c'était le présent de noce; au même instant les cris de vive le prince de Carini! vive la comtesse de Castel-Nuovo! se firent entendre; l'esplanade s'illumina comme par enchantement, et les nobles visiteurs se retirèrent, laissant après eux, comme une apparition céleste, de la lumière et de la joie.
[14] Monnaie dont chaque pièce vaut trois ducats.
A peine étaient-ils rentrés dans le château avec leur suite, qu'une musique se fit entendre; les jeunes gens quittèrent les tables et coururent à l'endroit préparé pour la danse. Comme d'habitude, Gaëtano allait ouvrir le bal avec sa fiancée, et déjà il s'avançait vers elle, lorsqu'un étranger arrivant par le chemin des Aloës, parut sur l'esplanade: c'était Pascal Bruno, vêtu du costume calabrais que nous avons déjà détaillé; seulement, une paire de pistolets et un poignard étaient passés à sa ceinture, et sa veste, jetée sur son épaule droite, comme une pelisse de hussard, laissait voir la manche ensanglantée de sa chemise. Teresa fut la première qui l'aperçut: elle jeta un cri, et, fixant sur lui ses yeux épouvantés, elle resta pâle et droite comme à l'aspect d'une apparition. Chacun se retourna vers le nouveau venu, et toute cette foule demeura dans l'attente, silencieuse et muette, devinant qu'il allait se passer quelque chose de terrible.--Pascal Bruno marcha droit à Teresa, et, s'arrêtant devant elle, il croisa les bras et la regarda fixement.
--C'est vous, Pascal? murmura Teresa.
--Oui, c'est moi, répondit Bruno d'une voix rauque: j'ai appris à Bauso, où je vous attendais, que vous alliez vous marier à Carini, et je suis venu à temps, je l'espère, pour danser la première tarentelle avec vous.
--C'est le droit du fiancé, interrompit Gaëtano s'approchant.
--C'est le droit de l'amant, répondit Bruno. Allons, Teresa, c'est le moins que vous puissiez faire pour moi, ce me semble.
--Teresa est ma femme, s'écria Gaëtano en étendant le bras vers elle.
--Teresa est ma maîtresse, dit Pascal en lui tendant la main.
--Au secours! cria Teresa.
Gaëtano saisit Pascal au collet; mais au même instant il poussa un cri et tomba, le poignard de Pascal enfoncé jusqu'au manche dans la poitrine. Les hommes firent un mouvement pour s'élancer vers le meurtrier, qui tira froidement un pistolet de sa ceinture et l'arma; puis, avec son pistolet, il fit signe aux musiciens de commencer l'air de la tarentelle. Ils obéirent machinalement: chacun demeura immobile.
--Allons, Teresa! dit Bruno.
Teresa n'était plus un être vivant, mais un automate dont le ressort était la peur. Elle obéit, et cette horrible danse près d'un cadavre dura jusqu'à la dernière mesure. Enfin les musiciens s'arrêtèrent, et comme si cette musique eût seule soutenu Teresa, elle tomba évanouie sur le corps de Gaëtano.
--Merci, Teresa, dit le danseur la regardant d'un œil sec; c'est tout ce que je voulais de toi. Et maintenant, s'il est quelqu'un ici qui désire savoir mon nom, afin de me retrouver autre part, je m'appelle Pascal Bruno.
--Fils d'Antonio Bruno, dont la tête est dans une cage de fer au château de Bauso, dit une voix.
--C'est cela même, répondit Pascal; mais si vous désirez l'y voir encore, hâtez-vous, car elle n'y restera pas longtemps, je vous le jure!
A ces mots, Pascal disparut sans qu'il prît envie à personne de le suivre; d'ailleurs, soit crainte, soit intérêt, tout le monde s'occupait de Gaëtano et de Teresa.
L'un était mort, l'autre était folle.
Le dimanche suivant était le jour de la fête de Bauso: tout le village était en joie, on buvait à tous les cabarets, on tirait des boîtes à tous les coins de rue. Les rues étaient pavoisées et bruyantes, et, entre toutes, celle qui montait au château était pleine de monde qui s'était amassé pour voir les jeunes gens tirer à la cible. C'était un amusement qui avait été fort encouragé par le roi Ferdinand IV, pendant son séjour forcé en Sicile; et plusieurs de ceux qui se livraient en ce moment à cet exercice avaient eu récemment, à la suite du cardinal Ruffo, occasion de déployer leur adresse sur les patriotes napolitains et les républicains français; mais pour le moment, le but était redevenu une simple carte, et le prix un gobelet d'argent. La cible était placée directement au-dessous de la cage de fer où était la tête d'Antonio Bruno, à laquelle on ne pouvait atteindre que par un escalier qui, de l'intérieur de la forteresse, conduisait à une fenêtre en dehors de laquelle était scellée cette cage. Les conditions du tirage étaient, au reste, des plus simples; on n'avait besoin, pour faire partie de la société, que de verser dans la caisse commune, qui devait servir à payer le prix du gobelet d'argent, la modique somme de deux carlins pour chaque coup que l'on désirait tirer, et l'on recevait en échange un numéro amené au hasard, qui fixait l'ordre dans lequel le tour devait arriver; les moins adroits prenaient jusqu'à dix, douze et quatorze balles; ceux qui comptaient sur leur habileté se bornaient à cinq ou six. Au milieu de tous ces bras tendus et de toutes ces voix confuses, un bras s'étendit qui jeta deux carlins, et une voix se fit entendre qui demanda une seule balle. Chacun se retourna étonné de cette pauvreté ou de cette confiance. Ce tireur qui demandait une seule balle, c'était Pascal Bruno.
Quoique depuis quatre ans il n'eût point paru dans le village, chacun le reconnut; mais nul ne lui adressa la parole. Seulement, comme on le savait le chasseur le plus habile de toute la contrée, on ne s'étonna point qu'il n'eût pris qu'une seule balle: elle portait le nº 11. Le tir commença.
Chaque coup était accueilli par des rires ou par des acclamations; et au fur et à mesure que les premières balles s'épuisaient les rires devenaient moins bruyans. Quant à Pascal, appuyé triste et pensif sur sa carabine anglaise, il ne paraissait prendre aucune part à l'enthousiasme ou à l'hilarité de ses compatriotes; enfin son tour vint; on appela son nom; il tressaillit et leva la tête comme s'il ne s'attendait pas à cet appel; mais, se rassurant aussitôt, il vint prendre place derrière la corde tendue qui servait de barrière. Chacun le suivit des yeux avec anxiété: aucun tireur n'avait excité un tel intérêt ni produit un pareil silence.
Pascal lui-même paraissait sentir toute l'importance du coup de fusil qu'il allait tirer, car il se posa d'aplomb, la jambe gauche en avant, et assurant son corps sur la jambe droite, il épaula avec soin, et prenant sa ligne d'en bas, il leva lentement le canon de sa carabine; tout le monde le suivait des yeux, et ce fut avec étonnement qu'on le vit dépasser la hauteur de la cible, et, se levant toujours ne s'arrêter que dans la direction de la cage de fer: arrivés là, le tireur et le fusil restèrent un instant immobiles comme s'ils étaient de pierre; enfin le coup partit, et la tête, enlevée de la cage de fer[15], tomba du haut du mur au pied de la cible!... Un frisson courut parmi les assistans, et aucun cri n'accueillit cette preuve d'adresse.
[15] Les cages en fer dans lesquelles on expose les têtes en Italie n'ont pas de treillage.
Au milieu de ce silence, Pascal Bruno alla ramasser la tête de son père, et prit, sans dire un mot et sans regarder une seule fois derrière lui, le sentier qui conduisait aux montagnes.
V.
Un an à peine s'était écoulé depuis les événemens que nous venons de raconter dans notre précédent chapitre, et déjà toute la Sicile, de Messine à Palerme, de Céfalu au cap Passaro, retentissait du bruit des exploits du bandit Pascal Bruno. Dans les pays comme l'Espagne et l'Italie, où la mauvaise organisation de la société tend toujours à repousser en bas ce qui est né en bas, et où l'âme n'a pas d'ailes pour soulever le corps, un esprit élevé devient un malheur pour une naissance obscure; comme il tend toujours à sortir du cercle politique et intellectuel où le hasard l'a enfermé, comme il marche incessamment vers un but dont mille obstacles le séparent, comme il voit sans cesse la lumière, et qu'il n'est point destiné à l'atteindre, il commence par espérer et finit par maudire. Alors il entre en révolte contre cette société pour laquelle Dieu a fait deux parts si aveugles, l'une de bonheur, l'autre de souffrances; il réagit contre cette partialité céleste et s'établit de sa propre autorité le défenseur du faible et l'ennemi du puissant. Voilà pourquoi le bandit espagnol et italien est à la fois si poétique et si populaire: c'est que, d'abord, c'est presque toujours quelque grande douleur qui l'a jeté hors de la voie; c'est qu'ensuite son poignard et sa carabine tendent à rétablir l'équilibre divin faussé par les institutions humaines.
On ne s'étonnera donc pas qu'avec ses antécédens de famille, son caractère aventureux, son adresse et sa force extraordinaire, Pascal Bruno soit devenu si rapidement le personnage bizarre qu'il voulait être. C'est que, si l'on peut parler ainsi, il s'était établi le justicier de la justice; c'est que, par toute la Sicile, et spécialement dans Bauso et ses environs, il ne se commettait pas un acte arbitraire qui pût échapper à son tribunal: et, comme presque toujours ses arrêts atteignaient les forts, il avait pour lui tous les faibles. Ainsi, lorsqu'un bail exorbitant avait été imposé par un riche seigneur à quelque pauvre fermier, lorsqu'un mariage était sur le point de manquer par la cupidité d'une famille, lorsqu'une sentence inique allait frapper un innocent, sur l'avis qu'il en recevait, Bruno prenait sa carabine, détachait quatre chiens corses, qui formaient sa seule bande, montait sur son cheval de Val-de-Noto, demi-arabe et demi-montagnard comme lui, sortait de la petite forteresse de Castel-Nuovo, dont il avait fait sa résidence, allait trouver le seigneur, le père ou le juge, et le bail était diminué, le mariage conclu, le prisonnier élargi. On comprendra donc facilement que tous ces hommes auxquels il était venu en aide lui payaient leur bonheur en dévoûment, et que toute entreprise dirigée contre lui échouait, grâce à la surveillance reconnaissante des paysans, qui le prévenaient aussitôt, par les signes convenus, des dangers qui le menaçaient.
Puis, des récits bizarres commençaient à circuler dans toutes les bouches; car plus les esprits sont simples, plus ils sont portés à croire au merveilleux. On disait que, dans une nuit d'orage, où toute l'île avait tremblé, Pascal Bruno avait passé un pacte avec une sorcière, et qu'il avait obtenu d'elle, en échange de son âme, d'être invisible, d'avoir la faculté de se transporter en un instant d'un bout de l'île à l'autre, et de ne pouvoir être atteint ni par le plomb, ni par le fer, ni par le feu. Le pacte, disait-on, devait durer pendant trois ans, Bruno ne l'ayant signé que pour accomplir une vengeance à laquelle ce terme, tout restreint qu'il paraissait, était suffisant. Quant à Pascal, loin de détruire ces soupçons, il comprenait qu'ils lui étaient favorables, et tâchait, au contraire, de leur donner de la consistance. Ses relations multipliées lui avaient souvent fourni des moyens de faire croire à son invisibilité en le mettant au fait de circonstances qu'on devait penser lui être parfaitement inconnues. La rapidité de son cheval, à l'aide duquel, le matin, il se trouvait à des distances incroyables des lieux où on l'avait vu le soir, avait convaincu de sa faculté locomotive; enfin, une circonstance dont il avait tiré parti avec l'habileté d'un homme supérieur, n'avait laissé aucun doute sur son invulnérabilité. La voici:
Le meurtre de Gaëtano avait fait grand bruit, et le prince de Carini avait donné des ordres à tous les commandans de compagnie, afin qu'ils tâchassent de s'emparer de l'assassin, qui, du reste, offrait beau jeu à ceux qui le poursuivaient par l'audace de sa conduite. Ils avaient, en conséquence, transmis ces ordres à leurs agens, et le chef de la justice de Spadafora fut prévenu un matin que Pascal Bruno était passé dans le village pendant la nuit pour aller à Divieto. Il plaça, les deux nuits suivantes, des hommes en embuscade sur la route, pensant qu'il reviendrait par le même chemin qu'il avait suivi en allant, et que, pour son retour, il profiterait de l'obscurité.
Fatigués d'avoir veillé deux nuits, le matin du troisième jour, qui était un dimanche, les miliciens se réunirent à un cabaret situé à vingt pas de la route; ils étaient en train d'y déjeuner, lorsqu'on leur annonça que Pascal Bruno descendait tranquillement la montagne, du côté de Divieto. Comme ils n'avaient pas le temps d'aller reprendre leur embuscade, ils attendirent où ils étaient, et lorsqu'il ne fut plus qu'à cinquante pas de l'auberge, ils sortirent et se rangèrent en bataille devant la porte, sans cependant paraître faire attention à lui. Bruno vit tous ces préparatifs d'attaque sans paraître s'en inquiéter, et au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui aurait été facile, il mit son cheval au galop et continua sa route. Lorsque les miliciens virent quelle était son intention, ils préparèrent leurs armes, et, au moment où il passait devant eux, toute la compagnie le salua d'une décharge générale; mais ni le cheval, ni le cavalier n'en furent atteints, et l'homme et l'animal sortirent sains et saufs du tourbillon de fumée qui les avait un instant enveloppés. Les miliciens se regardèrent en secouant la tête, et allèrent raconter au chef de la justice de Spadafora ce qui venait de leur arriver.
Le bruit de cette aventure se répandit le même soir à Bauso, et quelques imaginations, plus actives que les autres, commencèrent à penser que Pascal Bruno était enchanté, et que le plomb et le fer s'aplatissaient et s'émoussaient en frappant contre lui. Le lendemain, cette assertion fut confirmée par une preuve irrécusable: on trouva accrochée à la porte du juge de Bauso, la veste de Pascal Bruno percée de treize coups de feu, et contenant dans ses poches les treize balles aplaties. Quelques esprits forts soutinrent bien, et parmi ceux-ci était César Alletto, notaire à Calvaruso, de la bouche duquel nous tenons ces détails, que c'était le bandit lui-même qui, échappé miraculeusement à la fusillade, et voulant mettre à profit cette circonstance, avait suspendu sa veste à un arbre, et avait tiré les treize coups de feu dont elle portait la marque; mais la majorité n'en demeura pas moins convaincue de l'enchantement, et la crainte qu'inspirait déjà Pascal s'en augmenta considérablement. Cette crainte était telle, et Bruno était si convaincu que des classes inférieures elle avait gagné les classes supérieures, que, quelques mois avant l'époque où nous sommes arrivés, ayant eu besoin, pour une de ses œuvres philantropiques (il s'agissait de rebâtir une auberge brûlée), de deux cents onces d'or, il s'était adressé au prince de Butera pour faire l'emprunt de cette somme, lui indiquant un endroit de la montagne où il irait la prendre, en l'invitant à l'y enfouir exactement, afin que, pendant une nuit qu'il désignait au prince, il pût l'aller chercher; en cas de non exécution de cette invitation, qui pouvait passer pour un ordre, Bruno prévenait le prince que c'était une guerre ouverte entre le roi de la montagne et le seigneur de la plaine; mais que si, au contraire, le prince avait l'obligeance de lui faire le prêt, les deux cents onces d'or lui seraient fidèlement rendues sur la première somme qu'il enlèverait au trésor royal.
Le prince de Butera était un de ces types comme il n'en existe plus guère dans nos époques modernes: c'était un reste de la vieille seigneurie sicilienne, aventureuse et chevaleresque comme ces Normands qui ont fondé leur constitution et leur société. Il s'appelait Hercule, et semblait taillé sur le modèle de son antique patron. Il assommait un cheval rétif d'un coup de poing, brisait sur son genou une barre de fer d'un demi-pouce d'épaisseur, et tordait une piastre. Un événement où il avait fait preuve d'un grand sang-froid, l'avait rendu l'idole du peuple de Palerme. En 1770, le pain avait manqué dans la ville, une émeute s'en était suivie; le gouverneur en avait appelé à l'_ultima ratio_, le canon était braqué dans la rue de Tolède, le peuple marchait sur le canon, et l'artilleur, la mèche à la main, allait tirer sur le peuple, lorsque le prince de Butera alla s'asseoir sur la bouche de la pièce, comme il aurait fait sur un fauteuil, et de là commença un discours tellement éloquent et rationnel, que le peuple se retira à l'instant même, et que l'artilleur, la mèche et le canon rentrèrent vierges à l'arsenal. Mais ce n'était pas encore à ce seul motif qu'il devait sa popularité.
Tous les matins il allait se promener sur la terrasse qui dominait la place de la Marine, et comme, au point du jour, les portes de son palais étaient ouvertes pour tout le monde, il y trouvait toujours nombreuse compagnie de pauvres gens; il portait ordinairement pour cette tournée un grand gilet de peau de daim, dont les immenses poches devaient tous les matins être remplies, par son valet de chambre, de carlins et de demi-carlins qui disparaissaient jusqu'au dernier pendant cette promenade, et cela avec une manière de faire et de dire qui n'appartenait qu'à lui: de sorte qu'il semblait toujours prêt à assommer ceux auxquels il faisait l'aumône.
--Excellence, disait une pauvre femme entourée de sa famille, ayez pitié d'une pauvre mère qui a cinq enfans.
--Belle raison! répondait le prince en colère: est-ce moi qui te les ai faits?--Et, avec un geste menaçant, il laissait tomber dans son tablier une poignée de monnaie.
--Signor principe, disait un autre, je n'ai pas de quoi manger.
--Imbécile! répondait le prince en lui allongeant un coup de poing qui le nourrissait pour huit jours, est-ce que je fais du pain, moi? va-t'en chez le boulanger[16].
[16] Voir pour plus amples détails sur cet homme singulier, dont j'ai trouvé la mémoire si vivante en Sicile qu'on le croirait mort d'hier, les souvenirs si spirituels et si amusans de Palmieri de Micciché.
Aussi quand le prince passait par les rues, toutes les têtes se découvraient, comme lorsque monsieur de Beaufort passait par les halles; mais, plus puissant encore que le frondeur français, il n'aurait eu qu'un mot à dire pour se faire roi de Sicile; il n'en eut jamais l'idée, et il resta prince de Butera, ce qui valait bien autant.
Cette libéralité avait cependant trouvé un censeur, et cela dans la maison même du prince: ce censeur était son maître d'hôtel. On doit comprendre qu'un homme du caractère que nous avons essayé d'indiquer devait surtout appliquer à ses dîners ce luxe et cette magnificence qui lui étaient si naturels; aussi tenait-il littéralement table ouverte, et tous les jours avait-il à sa table vingt-cinq ou trente convives au moins, parmi lesquels sept ou huit lui étaient toujours inconnus, tandis que d'autres s'y asseyaient au contraire avec la régularité de pensionnaires de table d'hôte. Parmi ces derniers, il y avait un certain capitaine Altavilla, qui avait gagné ses épaulettes en suivant le cardinal Ruffo de Palerme à Naples, et qui était revenu de Naples à Palerme avec une pension de mille ducats. Malheureusement, le capitaine avait le défaut d'être tant soit peu joueur, ce qui eût rendu sa retraite insuffisante à ses besoins, s'il n'avait trouvé deux moyens à l'aide desquels son traitement trimestriel était devenu la part la moins importante de son revenu: le premier de ces moyens, et celui-là, comme je l'ai dit, était à la portée de tout le monde, le premier de ces moyens, dis-je, était de dîner tous les jours chez le prince, et le second, de mettre religieusement, chaque jour, en se levant de table, son couvert d'argent dans sa poche. Cette manœuvre dura quelque temps sans que cette soustraction quotidienne fût remarquée: mais si bien garnis que fussent les dressoirs du prince, on commença de s'apercevoir qu'il s'y formait des vides. Les soupçons du majordome tombèrent aussitôt sur le santa-fede[17]; il l'épia avec attention, et il ne lui fallut qu'une surveillance de deux ou trois jours pour changer ses soupçons en certitude. Il en avertit aussitôt le prince, qui réfléchit un moment, puis qui répondit que, tant que le capitaine ne prendrait que son couvert, il n'y avait rien à dire; mais que, s'il mettait dans sa poche ceux de ses voisins, il verrait alors à prendre une résolution. En conséquence, le capitaine Altavilla était resté un des hôtes les plus assidus de son excellence le prince Hercule de Butera.
[17] On appelait santa fede ceux qui avaient suivi le cardinal Ruffo dans la conquête de Naples.
Ce dernier était à Castrogiovanni, où il avait une villa, lorsqu'on lui apporta la lettre de Bruno; il la lut et demanda si le messager attendait la réponse. On lui dit que non, et il mit la lettre dans sa poche avec le même sang-froid que si c'était une missive ordinaire.