Part 2
Trois ou quatre jours après cet événement, et la veille de mon départ, je résolus de faire une dernière visite aux côtes que j'allais quitter: je fis appareiller le bateau que j'avais loué pour un mois, comme à Paris on loue un remise; puis, voyant le ciel pur et la journée à peu près certaine, je fis porter à bord mon dîner, mon bristol et mes crayons, et je mis à la voile, composant à moi seul tout mon équipage.
--En effet, interrompis-je, je connais tes prétentions comme marin, et je me rappelle que tu as fait ton apprentissage entre le pont des Tuileries et le pont de la Concorde, dans une embarcation au pavillon d'Amérique.
--Oui, continua Alfred en souriant; mais cette fois ma prétention faillit m'être fatale: d'abord tout alla bien; j'avais une petite barque de pêcheur à une seule voile, que je pouvais manœuvrer du gouvernail; le vent venait du Havre et me faisait glisser sur la mer à peine agitée avec une rapidité vraiment merveilleuse. Je fis ainsi à peu près huit ou dix lieues dans l'espace de trois heures; puis tout-à-coup le vent tomba, et l'Océan devint calme comme un miroir. J'étais justement en face de l'embouchure de l'Orne: j'avais à ma droite le raz de Langrune et les rochers de Lyon, et à ma gauche les ruines d'une espèce d'abbaye attenante au château de Burcy; c'était un paysage tout composé; je n'avais qu'à copier pour faire un tableau. J'abattis ma voile et je me mis à l'ouvrage.
J'étais tellement occupé de mon dessin, que je ne saurais dire depuis combien de temps je travaillais, lorsque je sentis passer sur mon visage une de ces brises chaudes qui annoncent l'approche d'un orage; en même temps la mer changea de couleur, et, de verte qu'elle était, devint gris de cendre. Je me retournai vers le large: un éclair sillonnait le ciel couvert de nuages si noirs et si pressés, qu'il sembla fendre une chaîne de montagnes; je jugeai qu'il n'y avait pas un instant à perdre: le vent, comme je l'avais espéré en venant le matin, avait tourné avec le soleil; je hissai ma petite voile et je mis le cap sur Trouville, en serrant la côte afin de m'y faire échouer en cas de danger. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, que je vis ma voile fasier contre le mât; j'abattis aussitôt l'un et l'autre, car je me défiais de ce calme apparent. En effet, au bout d'un instant, plusieurs courans se croisèrent, la mer commença à clapoter, un coup de tonnerre se fit entendre; c'était un avertissement à ne pas mépriser: en effet, la bourrasque s'approchait avec la rapidité d'un cheval de course. Je mis bas mon habit, je pris un aviron de chaque main et je commençai à ramer vers le rivage.
J'avais à peu près deux lieues à faire avant de l'atteindre; heureusement c'était l'heure du flux, et, quoique le vent fût contraire, ou plutôt qu'il n'y eût réellement point de vent, mais seulement des rafales qui se croisaient en tous sens, la vague me poussait vers la terre. De mon côté, je faisais merveille en ramant de toutes mes forces; cependant la tempête allait encore plus vite que moi, de sorte qu'elle me rejoignit. Pour comble de disgrâce, la nuit commençait à tomber; cependant j'espérais encore toucher le rivage avant que l'obscurité fût complète.
Je passai une heure terrible: mon bateau, soulevé comme une coquille de noix, suivait toutes les ondulations des vagues, remontant et retombant avec elles. Je ramais toujours; mais voyant bientôt que je m'épuisais inutilement, et prévoyant le cas où je serais obligé de me sauver à la nage, je tirai mes deux avirons de leurs crochets, je les jetai au fond de la barque, auprès de la voile et du mât, et, ne gardant que mon pantalon et ma chemise, je me débarrassai de tout ce qui pouvait gêner mes mouvemens. Deux ou trois fois je fus sur le point de me jeter à la mer; mais la légèreté de la barque même me sauva; elle flottait comme un liége, et n'embarquait pas une goutte d'eau; seulement il y avait à craindre que d'un moment à l'autre elle ne chavirât; une fois je crus sentir qu'elle touchait; mais la sensation fut si rapide et si légère, que je n'osai l'espérer. L'obscurité était d'ailleurs tellement profonde, que je ne pouvais distinguer à vingt pas devant moi; de sorte que j'ignorais à quelle distance j'étais encore du rivage. Tout-à-coup, j'éprouvai une violente secousse: il n'y avait plus de doute cette fois, j'avais touché; mais était-ce contre un rocher? était-ce contre le sable? Une vague m'avait remise à flot, et pendant quelques minutes je me trouvai emporté avec une nouvelle violence. Enfin la barque fut poussée en avant avec tant de force, que, lorsque la mer se retira, la quille se trouva engravée. Je ne perdis pas un instant, je pris mon paletot et sautai par-dessus bord, abandonnant tout le reste; j'avais de l'eau seulement jusqu'aux genoux, et, avant que la vague, que je voyais revenir comme une montagne, m'eût rejoint, j'étais sur la grève.
Tu comprends que je ne perdis pas de temps: je mis mon paletot sur mes épaules, et je m'avançai rapidement vers la côte. Bientôt je sentis que je glissais sur ces cailloux ronds, qu'on appelle du galet, et qui indiquent les limites du flux; je continuai de monter quelque temps encore; le terrain avait de nouveau changé de nature; je marchais dans ces grandes herbes qui poussent sur les dunes: je n'avais plus rien à craindre, je m'arrêtai.
C'est une magnifique chose que la mer vue la nuit à la lueur de la foudre et pendant une tempête: c'est l'image du chaos et de la destruction; c'est le seul élément à qui Dieu ait donné le pouvoir de se révolter contre lui en croisant ses vagues avec ses éclairs. L'Océan semblait une immense chaîne de montagnes mouvantes, aux sommets confondus avec les nuages, et aux vallées profondes comme des abîmes; à chaque éclat de tonnerre, une lueur blafarde serpentait de ces cimes à ces profondeurs, et allait s'éteindre dans des gouffres aussitôt fermés qu'ouverts, aussitôt ouverts que fermés. Je contemplais avec une terreur pleine de curiosité ce spectacle prodigieux, que Vernet voulut voir et regarda inutilement du mât du vaisseau où il s'était fait attacher; car jamais pinceau humain n'en pourra rendre l'épouvantable grandiose et la terrible majesté. Je serais resté toute la nuit peut-être, immobile, écoutant et regardant, si je n'avais senti tout-à-coup de larges gouttes de pluie fouetter mon visage. Quoique nous ne fussions encore qu'au milieu de septembre, les nuits étaient déjà froides; je cherchais dans mon esprit où je pourrais trouver un abri contre cette pluie: je me souvins alors des ruines que j'avais aperçues de la mer, et qui ne devaient pas être éloignées du point de la côte où je me trouvais. En conséquence, je continuai de monter par une pente rapide; bientôt je me trouvai sur une espèce de plateau; j'avançais toujours, car j'apercevais devant moi une masse noire que je ne pouvais distinguer, mais qui, quelle qu'elle fût, devait m'offrir un couvert. Enfin un éclair brilla, je reconnus le porche dégradé d'une chapelle; j'entrai, et je me trouvai dans un cloître; je cherchai l'endroit le moins écroulé, et je m'assis dans un angle à l'ombre d'un pilier, décidé à attendre là le jour; car, ne connaissant pas la côte, je ne pouvais me hasarder par le temps qu'il faisait à me mettre en quête d'une habitation. D'ailleurs j'avais, dans mes chasses de la Vendée et des Alpes, dans une chaumière bretonne ou dans un chalet suisse, passé vingt nuits plus mauvaises encore que celle qui m'attendait; la seule chose qui m'inquiétait était un certain tiraillement d'estomac qui me rappelait que je n'avais rien pris depuis dix heures du matin, quand tout-à-coup je me rappelai que j'avais dit à madame Oseraie de songer aux poches de mon paletot: j'y portai vivement la main; ma brave hôtesse avait suivi ma recommandation: je trouvai dans l'une un petit pain et dans l'autre une gourde pleine de rhum. C'était un souper parfaitement adapté à la circonstance: aussi, à peine l'eus-je achevé, que je sentis une douce chaleur renaître dans mes membres, qui commençaient à s'engourdir; mes idées, qui avaient pris une teinte sombre dans l'attente d'une veille affamée, se ranimèrent dès que le besoin fut éteint; je sentis le sommeil qui allait venir, conduit par la lassitude: je m'enveloppai dans mon paletot, je m'établis contre mon pilier, et bientôt je m'assoupis, bercé par le bruit de la mer qui venait se briser contre le rivage et le sifflement du vent qui s'engouffrait dans les ruines.
Je dormais depuis deux heures à peu près, lorsque je fus réveillé par le bruit d'une porte qui se refermait en grinçant sur ses gonds et en battant la muraille. J'ouvris d'abord les yeux tout grands, comme il arrive lorsqu'on est tiré d'un sommeil inquiet; puis je me levai aussitôt, en prenant la précaution instinctive de me cacher derrière mon pilier..... Mais j'eus beau regarder autour de moi, je ne vis rien, je n'entendis rien; cependant je n'en restai pas moins sur mes gardes, convaincu que le bruit qui m'avait réveillé s'était bien réellement fait entendre, et que l'illusion d'un rêve ne m'avait pas trompé.
III.
L'orage était apaisé, et, quoique le ciel fût toujours chargé de nuages noirs, de temps en temps, dans leur intervalle, la lune parvenait à glisser un de ses rayons. Pendant un de ces momens de clarté rapide que l'obscurité venait bientôt éteindre, je détournai mes regards de cette porte que je croyais avoir entendue crier, pour les étendre autour de moi. J'étais, comme j'avais cru le distinguer malgré les ténèbres, au milieu d'une vieille abbaye en ruines: autant qu'on en pouvait juger par les restes encore debout, je me trouvais dans la chapelle: à ma droite et à ma gauche s'étendaient les deux corridors du cloître, soutenus par des arcades basses et cintrées, tandis qu'en face, quelques pierres brisées et posées à plat au milieu de grandes herbes indiquaient le petit cimetière où les anciens habitans de ce cloître venaient se reposer de la vie au pied de la croix de pierre, mutilée et veuve de son Christ, mais encore debout.
Tu le sais, continua Alfred, et tous les hommes véritablement braves l'avoueront, les influences physiques ont un immense pouvoir sur les impressions de l'âme. Je venais d'échapper, la veille, à un orage terrible; j'étais arrivé à moitié glacé au milieu de ruines inconnues; je m'étais endormi d'un sommeil de fatigue, troublé bientôt par un bruit extraordinaire dans cette solitude; enfin, à mon réveil, je me trouvais sur le théâtre même de ces vols et de ces assassinats qui, depuis deux mois, désolaient la Normandie; je m'y trouvais seul, sans armes, et, comme je te le dis, dans une de ces dispositions d'esprit où les antécédens physiques empêchent le moral engourdi de reprendre toute son énergie. Tu ne trouveras donc rien d'étonnant à ce que tous ces récits du coin du feu me revinssent en mémoire et à ce que je restasse immobile et debout contre mon pilier, au lieu de me recoucher et d'essayer de me rendormir. Au reste, ma conviction était si grande, qu'un bruit humain m'avait réveillé, que, tout en interrogeant les ténèbres des corridors et l'espace plus éclairé du cimetière, mes yeux revenaient constamment se fixer sur cette porte enfoncée dans la muraille, où j'étais certain que quelqu'un était entré: vingt fois j'eus le désir d'aller écouter à cette porte si je n'entendrais pas quelque bruit qui pût éclaircir mes doutes; mais il fallait, pour arriver jusqu'à elle, franchir un espace que les rayons de la lune éclairaient en plein. Or, d'autres hommes pouvaient comme moi être cachés dans ce cloître, et n'échapper à mes regards que comme j'échappais aux leurs, c'est-à-dire en restant dans l'ombre et sans mouvement. Néanmoins, au bout d'un quart d'heure, tout ce désert était redevenu si calme et si silencieux, que je résolus de profiter du premier moment où un nuage obscurcirait la lune, pour franchir l'intervalle de quinze à vingt pas qui me séparait de cet enfoncement, et aller écouter à cette porte: ce moment ne se fit pas attendre; la lune se voila bientôt, et l'obscurité fut si profonde, que je pensai pouvoir me hasarder sans danger à accomplir ma résolution. Je me détachai donc lentement de ma colonne, à laquelle jusque-là j'étais resté adhérent comme une sculpture gothique; puis, de pilier en pilier, retenant mon haleine, écoutant à chaque pas, je parvins enfin jusqu'au mur du corridor. Je le suivis un instant en m'appuyant contre lui; enfin j'arrivai aux degrés qui conduisaient sous la voûte, je descendis trois marches, et je touchai la porte.
Pendant dix minutes j'écoutai sans rien entendre, et peu à peu ma première conviction s'éteignit pour faire place au doute. J'en revenais à croire qu'un rêve m'avait trompé, et que j'étais le seul habitant de ces ruines qui m'avaient offert un asile: j'allais quitter la porte et rejoindre mon pilier, lorsque la lune reparut en éclairant de nouveau l'espace qu'il me fallait traverser pour retourner à mon poste; j'allais me mettre en route, malgré cet inconvénient, qui pour moi avait cessé d'en être un, lorsqu'une pierre se détacha de la voûte et tomba. J'entendis le bruit qu'elle fit, et, quoique j'en connusse la cause, je tressaillis comme à un avertissement, et, au lieu de suivre mon premier sentiment, je demeurai encore un instant dans l'ombre que projetait la voûte en avançant au-dessus de ma tête. Tout-à-coup je crus distinguer derrière moi un bruit lointain et prolongé, pareil à celui que ferait une porte en se fermant au fond d'un souterrain; bientôt des pas éloignés encore se firent entendre, puis se rapprochèrent; on montait l'escalier profond auquel appartenaient les trois marches que j'avais descendues. En ce moment la lune disparut de nouveau. D'un seul bond je m'élançai dans le corridor, et, à reculons, les bras étendus derrière moi, l'œil fixé sur l'enfoncement que je venais de quitter, je regagnai ma colonne protectrice, et je repris ma place. Au bout d'un instant, le même grincement qui m'avait réveillé se fit entendre de nouveau; la porte s'ouvrit et se referma; puis un homme parut, sortant à moitié de l'ombre, s'arrêta un instant pour écouter et regarder autour de lui; et, voyant que tout était tranquille, il entra dans le corridor et s'avança vers l'extrémité opposée à celle où je me trouvais. Il n'eut pas fait dix pas que je le perdis de vue, tant l'obscurité était épaisse. Au bout d'un instant la lune reparut de nouveau, et à l'extrémité du petit cimetière j'aperçus le mystérieux inconnu, une bêche à la main. Il enleva une ou deux pelletées de terre, jeta un objet que je ne pus distinguer dans le trou qu'il avait creusé, et, sans doute pour que toute trace de ce qu'il venait de faire fût cachée aux hommes, il laissa retomber sur l'endroit auquel il avait confié son dépôt la pierre d'une tombe qu'il avait soulevée. Ces précautions prises, il regarda de nouveau autour de lui, et, ne voyant rien, n'entendant rien, il alla reposer sa bêche contre un des piliers du cloître, et disparut sous une voûte.
Ce moment avait été court, et la scène que je viens de raconter s'était passée à quelque distance de moi; cependant, malgré la rapidité de l'exécution et l'éloignement de l'acteur, j'avais pu distinguer un jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux cheveux blonds et de moyenne taille. Il était vêtu d'un simple pantalon de toile bleue, pareil à celui que portent habituellement les paysans les jours de fête; mais ce qui indiquait qu'il appartenait à une autre classe que celle que l'apparence première lui assignait, c'était un couteau de chasse pendu à sa ceinture, et dont je vis briller aux rayons de la lune la garde et l'extrémité. Quant à sa figure, il m'eût été difficile d'en donner le signalement précis; mais cependant j'en avais vu assez pour le reconnaître, s'il m'arrivait de le rencontrer.
Tu comprends que cette scène étrange suffisait à chasser pour le reste de la nuit, non-seulement tout espoir, mais encore toute idée de sommeil. Je restai donc debout sans éprouver un moment de fatigue, tout entier aux mille pensées qui se croisaient dans mon esprit, et bien résolu à approfondir ce mystère; mais pour le moment la chose était impossible: j'étais sans armes, comme je l'ai dit; je n'avais ni la clef de cette porte ni une pince pour l'enfoncer; puis il fallait penser si mieux ne valait pas faire une déposition que tenter par moi-même une aventure au bout de laquelle je pourrais bien, comme Don Quichotte, trouver quelque moulin à vent. En conséquence, dès que je vis blanchir le ciel, je repris le chemin du porche par lequel j'étais entré; bientôt je me retrouvai sur la déclivité de la montagne: un vaste brouillard couvrait la mer; je descendis sur la plage, et je m'assis en attendant qu'il fût dissipé. Au bout d'une demi-heure, le soleil se leva, et ses premiers rayons fondirent la vapeur qui couvrait l'Océan encore ému et furieux de l'orage de la veille.
J'avais espéré retrouver ma barque, que la marée montante avait dû jeter à la côte: en effet je l'aperçus échouée au milieu des galets; j'allai à elle. Mais, outre qu'en se retirant, la mer me mettait dans l'impossibilité de la lancer à flot, une des planches du fond s'était brisée à l'angle d'une roche: il était donc inutile de penser à m'en servir pour retourner à Trouville. Heureusement la côte est abondante en pêcheurs, et une demi-heure ne s'était pas écoulée, que j'aperçus un bateau. Bientôt il fut à portée de la voix, je fis signe et j'appelai: je fus vu et entendu, le bateau se dirigea de mon côté; j'y transportai le mât, la voile et les avirons de ma barque, qu'une nouvelle marée pouvait emporter; quant à la carcasse, je l'abandonnai: son propriétaire viendrait voir lui-même si elle était encore en état de servir, et j'en serais quitte pour en payer la réparation partielle ou la perte entière. Les pêcheurs, qui me recueillaient comme un nouveau Robinson Crusoé, étaient justement de Trouville. Ils me reconnurent et me témoignèrent leur joie de me retrouver vivant: ils m'avaient vu partir la veille, et, sachant que je n'étais pas revenu, ils m'avaient cru noyé. Je leur racontai mon naufrage; je leur dis que j'avais passé la nuit derrière un rocher, et à mon tour je leur demandai comment on nommait ces ruines qui s'élevaient sur le sommet de la montagne, et que nous commencions à apercevoir en nous éloignant du rivage. Ils me répondirent que c'étaient celles de l'abbaye de Grand-Pré, attenantes au parc du château de Burcy, qu'habitait le comte Horace de Beuzeval.
C'était la seconde fois que ce nom était prononcé devant moi, et faisait tressaillir mon cœur en y rappelant un ancien souvenir. Le comte Horace de Beuzeval était le mari de mademoiselle Pauline de Meulien.
--Pauline de Meulien! m'écriai-je en interrompant Alfred, Pauline de Meulien!.... Et toute ma mémoire me revint... Oui, c'est bien cela... c'est bien la femme que j'ai rencontrée avec toi en Suisse et en Italie. Nous nous étions trouvés ensemble dans les salons de la princesse B., du duc de F., de madame de M. Comment ne l'ai-je pas reconnue, toute pâle et défaite qu'elle était? Oh! mais une femme charmante, pleine de talens, de charmes et d'esprit! De magnifiques cheveux noirs, avec des yeux doux et fiers! Pauvre enfant! pauvre enfant! Oh! je me la rappelle et je la reconnais maintenant.
--Oui, me dit Alfred d'une voix émue et étouffée, oui... c'est cela... Elle aussi t'avait reconnu, et voilà pourquoi elle te fuyait avec tant de soin. C'était un ange de beauté, de grâce et de douceur: tu le sais, car, ainsi que tu l'as dit, nous l'avons vue plus d'une fois ensemble; mais ce que tu ne sais pas, c'est que je l'aimais alors de toute mon âme, que j'eusse certes tenté d'être son époux, si, à cette époque, j'avais eu la fortune que je possède aujourd'hui, et que je me suis tu, parce que j'étais pauvre comparativement à elle. Je compris donc que, si je continuais de la voir, je jouais tout mon bonheur à venir contre un regard dédaigneux ou un refus humiliant. Je partis pour l'Espagne; et pendant que j'étais à Madrid, j'appris que mademoiselle Pauline de Meulien avait épousé le comte Horace de Beuzeval.
Les nouvelles pensées que le nom que ces pêcheurs venaient de prononcer avait fait naître en moi commencèrent à effacer les impressions qu'avait jusqu'alors laissées dans mon esprit l'accident étrange de la nuit; d'ailleurs le jour, le soleil, le peu d'analogie qu'il y a entre notre vie habituelle et de pareilles aventures contribuaient à me faire regarder tout cela comme un songe. L'idée de faire une déposition était complétement évanouie; celle de tenter de tout éclaircir par moi-même m'était seule restée au fond du cœur; d'ailleurs je me reprochais cette terreur d'un moment dont je m'étais senti saisi, et je voulais me donner à moi-même une réparation qui me satisfît.
J'arrivai à Trouville vers les onze heures du matin. Tout le monde me fit fête! on me croyait ou noyé ou assassiné, et l'on était enchanté de voir que j'en étais quitte pour une courbature; en effet, je tombais de fatigue, et je me couchai en recommandant qu'on me réveillât à cinq heures du soir, et qu'on me tînt une voiture prête pour me conduire à Pont-l'Évêque, où je comptais aller coucher. Mes recommandations furent ponctuellement suivies, et à huit heures j'étais arrivé à ma destination. Le lendemain, à six heures du matin, je pris un cheval de poste, et, précédé de mon guide, je partis à franc-étrier pour Dives. Mon intention était, arrivé à cette ville, de m'en aller en simple promeneur au bord de la mer, de suivre la côte jusqu'à ce que je rencontrasse les ruines de l'abbaye de Grand-Pré, et alors de visiter le jour, en simple amateur de paysage, ces localités que je désirais parfaitement étudier, afin de les reconnaître et d'y revenir pendant la nuit. Un incident imprévu détruisit ce plan, et me conduisit au même but par un autre chemin.
En arrivant chez le maître de poste de Dives, qui était en même temps le maire, je trouvai la gendarmerie à sa porte et toute la ville en révolution. Un nouveau meurtre venait encore d'être commis, mais cette fois avec une audace sans pareille. Madame la comtesse de Beuzeval, arrivée quelques jours auparavant de Paris, venait d'être assassinée dans le parc même de son château, habité par le comte et deux ou trois de ses amis. Comprends-tu? Pauline... la femme que j'avais aimée, celle dont le souvenir, réveillé dans mon cœur, y vivait tout entier... Pauline, assassinée... assassinée pendant la nuit, assassinée dans le parc de son château, tandis que j'étais, moi, dans les ruines de l'abbaye attenante, c'est-à-dire à cinq cents pas d'elle! C'était à n'y pas croire... Mais tout-à-coup cette apparition, cette porte, cet homme, tout cela me revint à l'esprit; j'allais parler, j'allais tout dire, lorsque je ne sais quel pressentiment me retint; je n'avais pas encore assez de certitude, et je résolus, avant de rien révéler, de pousser mon investigation jusqu'au bout.
Les gendarmes, qui avaient été prévenus à quatre heures du matin, venaient chercher le maire, le juge de paix et deux médecins pour dresser le procès-verbal; le maire et le juge de paix étaient prêts; mais un des deux médecins, absent pour affaires de clientèle, ne pouvait se rendre à l'invitation de l'autorité: j'avais fait pour la peinture quelques études d'anatomie à la Charité, je m'offris comme élève en chirurgie. Je fus accepté à défaut de mieux, et nous partîmes pour le château de Burcy: toute ma conduite était instinctive; j'avais voulu revoir Pauline avant que les planches du cercueil ne se fermassent pour elle, ou plutôt j'obéissais à une voix intérieure qui me venait du ciel.
Nous arrivâmes au château; le comte en était parti le matin même pour Caen: il allait solliciter du préfet la permission de faire transporter le cadavre à Paris, où étaient les caveaux de sa famille, et il avait profité, pour s'éloigner, du moment où la justice remplirait ses froides formalités, si douloureuses pour le désespoir.