Pauline et Pascal Bruno

Part 17

Chapter 173,900 wordsPublic domain

Deux hommes creusaient un trou dans la sable, au pied de la petite redoute ronde. Murat les regarda faire machinalement. Lorsque ces deux hommes eurent fini, ils entrèrent dans une maison voisine, et bientôt ils en sortirent portant entre leurs bras un cadavre. Le roi rappela ses souvenirs, et il lui sembla en effet qu'il avait, au milieu de cette scène terrible, vu tomber quelqu'un auprès de lui; mais il ne savait plus qui. Le cadavre était complétement nu; mais à ses longs cheveux noirs, à la jeunesse de ses formes, le roi reconnut Campana: c'était celui de ses aides-de-camp qu'il aimait le mieux. Cette scène, vue à l'heure du crépuscule, vue de la fenêtre d'une prison; cette inhumation dans la solitude, sur cette plage, dans le sable, émurent plus fortement Murat que n'avaient pu le faire ses propres infortunes. De grosses larmes vinrent au bord de ses yeux et coulèrent silencieusement sur sa face de lion. En ce moment le général Nunziante rentra et le surprit les bras tendus, le visage baigné de pleurs. Murat entendit du bruit, se retourna, et voyant l'étonnement du vieux soldat:--Oui, général, lui dit-il, oui, je pleure. Je pleure sur cet enfant de vingt-quatre ans, que sa famille m'avait confié, et dont j'ai causé la mort; je pleure sur cet avenir vaste, riche et brillant, qui vient de s'éteindre dans une fosse ignorée, sur une terre ennemie, sur un rivage hostile. O Campana! Campana! si jamais je remonte sur le trône, je te ferai élever un tombeau royal.

Le général avait fait préparer un dîner dans la chambre attenante à celle qui servait de prison au roi: Murat l'y suivit, se mit à table, mais ne put manger. Le spectacle auquel il venait d'assister lui avait brisé le cœur; et cependant cet homme avait parcouru sans froncer le sourcil les champs de bataille d'Aboukir, d'Eylau et de la Moskowa!

Après le dîner, Murat rentra dans sa chambre, remit au général Nunziante les diverses lettres qu'il avait écrites, et le pria de le laisser seul. Le général sortit.

Murat fit plusieurs fois le tour de sa chambre, se promenant à grands pas et s'arrêtant de temps en temps devant la fenêtre, mais sans l'ouvrir. Enfin il parut surmonter une répugnance profonde, porta la main sur l'espagnolette et tira la croisée à lui. La nuit était calme, on distinguait toute la plage. Il chercha des yeux la place où était enterré Campana: deux chiens qui grattaient la tombe la lui indiquèrent. Le roi repoussa la fenêtre avec violence, et se jeta tout habillé sur son lit. Enfin, craignant qu'on attribuât son agitation à une crainte personnelle, il se dévêtit, se coucha et dormit, ou parut dormir toute la nuit.

Le 9 au matin, les tailleurs que Murat avait demandés arrivèrent. Il leur commanda force habits, dont il prit la peine de leur expliquer les détails avec sa fastueuse fantaisie. Il était occupé de ce soin, lorsque le général Nunziante entra. Il écouta tristement les ordres que donnait le roi: il venait de recevoir des dépêches télégraphiques qui ordonnaient au général de faire juger le roi de Naples, comme ennemi public, par une commission militaire. Mais celui-ci trouva le roi si confiant, si tranquille, et presque si gai, qu'il n'eut pas le courage de lui annoncer la nouvelle de sa mise en jugement; il prit même sur lui de retarder l'ouverture de la commission militaire jusqu'à ce qu'il eût reçu une dépêche écrite. Elle arriva le 12 au soir. Elle était conçue en ces termes:

Naples, 9 octobre 1815

«Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc., avons décrété et décrétons ce qui suit:

Art. 1er, Le général Murat sera traduit devant une commission militaire, dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

Art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour recevoir les secours de la religion.

_Signé_ FERDINAND.»

Un autre arrêté du ministre contenait les noms des membres de la commission; c'étaient:

Giuseppe Fasculo, adjudant, commandant et chef de l'état-major, président;

Laffaello Scalfaro, chef de la légion de la Calabre inférieure;

Latereo Natali, lieutenant-colonel de la marine royale;

Gennaro Lanzetta, lieutenant-colonel du corps du génie;

W. T., capitaine d'artillerie;

François de Vengé, idem;

Francesco Martellari, lieutenant d'artillerie;

Francesco Froio, lieutenant au 3e régiment;

Giovanni della Camera, procureur-général au tribunal criminel de la Calabre inférieure;

Et Francesco Papavassi, greffier.

La commission s'assembla dans la nuit. Le 13 octobre, à six heures du matin, le capitaine Stratti entra dans la prison du roi, il dormait profondément: Stratti allait sortir, lorsqu'en marchant vers la porte il heurta une chaise; ce bruit réveilla Murat.--Que me voulez-vous, capitaine? demanda le roi.

Stratti voulut parler, mais la voix lui manqua.

--Ah! ah! dit Murat, il paraît que vous avez reçu des nouvelles de Naples?...

--Oui, sire, murmura Stratti.

--Qu'annoncent-elles? dit Murat.

--Votre mise en jugement, sire.

--Et par qui l'arrêt sera-t-il prononcé, s'il vous plaît? Où trouvera-t-on des pairs pour me juger? Si l'on me considère comme un roi, il faut assembler un tribunal de rois; si l'on me considère comme un maréchal de France, il me faut une cour de maréchaux, et si l'on me considère comme général, et c'est le moins qu'on puisse faire, il me faut un jury de généraux.

--Sire, vous êtes déclaré ennemi public, et comme tel vous êtes passible d'une commission militaire; c'est la loi que vous avez rendue vous-même contre les rebelles.

--Cette loi fut faite pour des brigands, et non pour des têtes couronnées, monsieur, dit dédaigneusement Murat. Je suis prêt, que l'on m'assassine, c'est bien; je n'aurais pas cru le roi Ferdinand capable d'une pareille action.

--Sire, ne voulez-vous pas connaître la liste de vos juges?

--Si fait, monsieur, si fait; ce doit être une chose curieuse: lisez, je vous écoute.

Le capitaine Stratti lut les noms que nous avons cités. Murat les entendit avec un sourire dédaigneux.

--Ah! continua-t-il lorsque le capitaine eut achevé, il paraît que toutes les précautions sont prises.

--Comment cela, sire?

--Oui, ne savez-vous pas que tous ces hommes, à l'exception du rapporteur Francesco Froio, me doivent leurs grades; ils auront peur d'être accusés de reconnaissance, et, moins une voix peut-être, l'arrêt sera unanime.

--Sire, si vous paraissiez devant la commission, si vous plaidiez vous-même votre cause?

--Silence, monsieur, silence..... dit Murat. Pour que je reconnaisse les juges que l'on m'a nommés, il faudrait déchirer trop de pages de l'histoire; un tel tribunal est incompétent, et j'aurais honte de me présenter devant lui; je sais que je ne puis sauver ma vie, laissez-moi sauver au moins la dignité royale.

En ce moment, le lieutenant Francesco Froio entra pour interroger le prisonnier, et lui demanda ses noms, son âge, sa patrie. A ces questions, Murat se leva avec une expression de dignité terrible: --Je suis Joachim Napoléon, roi des Deux-Siciles, lui répondit-il, et je vous ordonne de sortir.--Le rapporteur obéit.

Alors Murat passa un pantalon seulement, et demanda à Stratti s'il pouvait adresser des adieux à sa femme et à ses enfans. Celui-ci, ne pouvant plus parler, répondit par un geste affirmatif; aussitôt Joachim s'assit à une table, et écrivit cette lettre[9]:

«Chère Caroline de mon cœur,

»L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices; dans une heure tu n'auras plus d'époux, et nos enfans n'auront plus de père: souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.

»Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

»Adieu, mon Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma Louise.

»Montrez-vous dignes de moi; je vous laisse sur une terre et dans un royaume pleins de mes ennemis: montrez-vous supérieurs à l'adversité, et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en songeant à ce que vous avez été.

»Adieu, je vous bénis. Ne maudissez jamais ma mémoire. Rappelez-vous que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle de mourir loin de mes enfans, loin de ma femme, et de n'avoir aucun ami pour me fermer les yeux.

»Adieu, ma Caroline; adieu, mes enfans; recevez ma bénédiction paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.

»Adieu, adieu; n'oubliez pas votre malheureux père.

»Pizzo, ce 15 octobre 1815.

»JOACHIM MURAT.»

[9] Nous pouvons en garantir l'authenticité, l'ayant transcrite nous-même au Pizzo, sur la copie qu'avait conservée de l'original le chevalier Alcala.

Alors il coupa une boucle de ses cheveux et la mit dans la lettre: en ce moment le général Nunziante entra; Murat alla à lui et lui tendit la main:--Général, lui dit-il, vous êtes père, vous êtes époux, vous saurez un jour ce que c'est que de quitter sa femme et ses fils. Jurez-moi que cette lettre sera remise.

--Sur mes épaulettes, dit le général[10] en s'essuyant les yeux.

[10] Cette lettre n'est jamais parvenue à madame Murat.

--Allons, allons, du courage, général, dit Murat; nous sommes soldats, nous savons ce que c'est que la mort. Une seule grâce: vous me laisserez commander le feu, n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que cette dernière faveur lui serait accordée; en ce moment le rapporteur entra, la sentence du roi à la main. Murat devina ce dont il s'agisssait:--Lisez, monsieur, lui dit-il froidement, je vous écoute.--Le rapporteur obéit. Murat ne s'était pas trompé; il y avait eu, moins une voix, unanimité pour la peine de mort.

Lorsque la lecture fut finie, le roi se retourna vers Nunziante:--Général, lui dit-il, croyez que je sépare, dans mon esprit, l'instrument qui me frappe de la main qui le dirige. Je n'aurais pas cru que Ferdinand m'eût fait fusiller comme un chien; il ne recule pas devant cette infamie! c'est bien, n'en parlons plus. J'ai récusé mes juges, mais non pas mes bourreaux. Quelle est l'heure que vous désignez pour mon exécution?

--Fixez-la vous-même, sire, dit le général.

Murat tira de son gousset une montre sur laquelle était le portrait de sa femme; le hasard fit qu'elle était tournée de manière que ce fut le portrait et non le cadran qu'il amena devant ses yeux; il le regarda avec tendresse:

--Tenez, général, dit-il en le montrant à Nunziante, c'est le portrait de la reine, vous la connaissez; n'est-ce pas qu'elle est bien ressemblante?

Le général détourna la tête. Murat poussa un soupir et remit la montre dans son gousset.

--Eh bien! sire, dit le rapporteur, quelle heure fixez-vous?

--Ah! c'est juste, dit Murat en souriant, j'avais oublié pourquoi j'avais tiré ma montre en voyant le portrait de Caroline.--Alors il regarda sa montre de nouveau, mais cette fois du côté du cadran.--Eh bien! ce sera pour quatre heures, si vous voulez; il est trois heures passées, c'est cinquante minutes que je vous demande, est-ce trop, monsieur?

Le rapporteur s'inclina et sortit. Le général voulut le suivre.

--Ne vous reverrai-je plus, Nunziante? dit Murat.

--Mes ordres m'enjoignent d'assister à votre mort, sire; mais je n'en aurai pas la force.

--C'est bien, général, c'est bien; je vous dispense d'être là au dernier moment; mais je désire vous dire adieu encore une fois et vous embrasser.

--Je me trouverai sur votre route, sire.

--Merci. Maintenant laissez-moi seul.

--Sire, il y a là deux prêtres.--Murat fit un signe d'impatience.--Voulez-vous les recevoir? continua le général.

--Oui, faites-les entrer.

Le général sortit. Un instant après les deux prêtres parurent au seuil de la porte; l'un se nommait don Francesco Pellegrino: c'était l'oncle de celui qui avait causé la mort du roi; et l'autre don Antonio Masdea.

--Que venez-vous faire ici? leur dit Murat.

--Vous demander si vous voulez mourir en chrétien.

--Je mourrai en soldat. Laissez-moi.

Don Francesco Pellegrino se retira. Sans doute, il était mal à l'aise devant Joachim. Quant à Antonio Masdea, il resta sur la porte.

--Ne m'avez-vous pas entendu? dit le roi.

--Si fait, répondit le vieillard; mais permettez-moi, sire, de ne pas croire que c'est votre dernier mot. Ce n'est pas pour la première fois que je vous vois et que je vous implore; j'ai déjà eu l'occasion de vous demander une grâce.

--Laquelle?

--Lorsque votre majesté vint au Pizzo, en 1810, je lui demandai 25,000 francs pour faire achever notre église; votre majesté m'en envoya 40,000.

--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant Murat.

--Eh bien! sire, j'aime à croire que vous ne refuserez pas plus ma seconde prière que vous ne m'avez refusé la première. Sire, je vous le demande à genoux.

Le vieillard tomba aux pieds de Murat.

--Mourez en chrétien!

--Cela vous fera donc bien plaisir? dit le roi.

--Sire, je donnerais le peu de jours qui me restent pour obtenir de Dieu que son esprit vous visitât à votre dernière heure.

--Eh bien! dit Murat, écoutez ma confession: Je m'accuse, étant enfant, d'avoir désobéi à mes parens; depuis que je suis devenu un homme, je n'ai jamais eu autre chose à me reprocher.

--Sire, me donnerez-vous une attestation que vous mourez dans la religion chrétienne?

--Sans doute, dit Murat; et il prit une plume et écrivit:

«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, croyant à la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine.» Et il signa.

--Maintenant, mon père, continua le roi, si vous avez une troisième grâce à me demander, hâtez-vous, car dans une demi-heure il ne serait plus temps. En effet, l'horloge du château sonna en ce moment trois heures et demie.

Le prêtre fit signe que tout était fini.--Laissez-moi donc seul, dit Murat. Le vieillard sortit.

Murat se promena quelques minutes à grands pas dans la chambre; puis il s'assit sur son lit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains. Sans doute, pendant le quart d'heure où il resta ainsi absorbé dans ses pensées, il vit repasser devant lui sa vie tout entière, depuis l'auberge d'où il était parti jusqu'au palais où il était entré; sans doute, son aventureuse carrière se déroula pareille à un rêve doré, à un mensonge brillant, à un conte des _Mille et une Nuits_. Comme un arc-en-ciel, il avait brillé pendant un orage, et comme un arc-en-ciel, ses deux extrémités se perdaient dans les nuages de sa naissance et de sa mort. Enfin il sortit de sa contemplation intérieure et releva son front pâle, mais tranquille. Alors il s'approcha d'une glace, arrangea ses cheveux: son caractère étrange ne le quittait pas. Fiancé de la mort, il se faisait beau pour elle.

Quatre heures sonnèrent.

Murat alla lui-même ouvrir la porte.

Le général Nunziante l'attendait.

--Merci, général, lui dit Murat: vous m'avez tenu parole; embrassez moi, et retirez-vous ensuite, si vous le voulez.

Le général se jeta dans les bras du roi en pleurant et sans pouvoir prononcer une parole:

--Allons, du courage, lui dit Murat; vous voyez bien que je suis tranquille.

C'était cette tranquillité qui brisait le courage du général! il s'élança hors du corridor et sortit du château en courant comme un insensé.

Alors le roi marcha vers la cour: tout était prêt pour l'exécution. Neuf hommes et un caporal étaient rangés en ligne devant la porte de la chambre du conseil. Devant eux était un mur de douze pieds de haut; trois pas avant ce mur était un seuil d'un seul degré: Murat alla se placer sur cet escalier, qui lui faisait dominer d'un pied à peu près les soldats chargés de son exécution. Arrivé là, il tira sa montre, baisa le portrait de sa femme, et les yeux fixés sur lui, il commanda la charge des armes. Au mot feu! cinq des neuf hommes tirèrent: Murat resta debout. Les soldats avaient eu honte de tirer sur leur roi; ils avaient visé au-dessus de sa tête.

Ce fut peut-être en ce moment qu'éclata le plus magnifiquement ce courage de lion qui était la vertu particulière de Murat. Pas un trait de son visage ne s'altéra, pas un muscle de son corps ne faiblit; seulement, regardant les soldats avec une expression de reconnaissance amère:

--Merci, mes amis, leur dit-il; mais, comme tôt ou tard vous serez obligés de viser juste, ne prolongez pas mon agonie. Tout ce que je vous demande, c'est de viser au cœur et d'épargner la figure. Recommençons.

Et avec la même voix, avec le même calme, avec le même visage, il répéta les paroles mortelles les unes après les autres, sans lenteur, sans précipitation, et comme il eût commandé une simple manœuvre; mais cette fois, plus heureux que la première, au mot feu! il tomba percé de huit balles, sans faire un mouvement, sans pousser un soupir, sans lâcher la montre qu'il tenait serrée dans sa main gauche[11].

[11] Madame Murat a racheté cette montre 200 louis.

Les soldats ramassèrent le cadavre, le couchèrent sur le lit, où dix minutes auparavant il était assis, et le capitaine mit une garde à la porte.

Le soir, un homme se présenta pour entrer dans la chambre mortuaire: la sentinelle lui en refusa l'entrée; mais cet homme demanda à parler au commandant du château. Conduit devant lui, il lui montra un ordre. Le commandant le lut avec une surprise mêlée de dégoût; puis, la lecture achevée, il le conduisit jusqu'à la porte qu'on lui avait refusée.

--Laisser passer le seigneur Luidgi, dit-il à la sentinelle. La sentinelle présenta les armes à son commandant. Luidgi entra.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'il sortit tenant à la main un mouchoir ensanglanté. Dans ce mouchoir était un objet que la sentinelle ne put reconnaître.

Une heure après, un menuisier apporta le cercueil qui devait renfermer les restes du roi. L'ouvrier entra dans la chambre; mais presque aussitôt il appela la sentinelle avec un accent indicible d'effroi. Le soldat entrebâilla la porte pour regarder ce qui avait pu causer la terreur de cet homme. Le menuisier lui montra du doigt un cadavre sans tête.

A la mort du roi Ferdinand, on retrouva dans une armoire secrète de sa chambre à coucher cette tête conservée dans de l'esprit-de-vin[12].

[12] Comme je ne crois pas aux atrocités sans motifs, je demandai au général T. la raison de celle-ci; il me répondit que, comme Murat avait été jugé et fusillé dans un coin perdu de la Calabre, le roi de Naples craignait toujours que quelque aventurier ne se présentât sous le nom de Joachim: on lui eût répondu alors en lui montrant la tête de Murat.

Huit jours après l'exécution du Pizzo, chacun avait déjà reçu sa récompense: Trenta Capelli était fait colonel, le général Nunziante était créé marquis, et Luidgi était empoisonné.

PASCAL BRUNO.

Ces détails m'étaient d'autant plus précieux, que je comptais, dans quelques mois, partir pour l'Italie et visiter moi-même les lieux qui avaient servi de théâtre aux principales scènes que nous venons de raconter. Aussi, en reportant le manuscrit du général T., usai-je largement de la permission qu'il m'avait donnée de mettre à contribution ses souvenirs sur les lieux qu'il avait visités. On retrouvera donc, dans mon voyage d'Italie, une foule de détails recueillis par moi, il est vrai, mais dont je dois les indications à son obligeance. Cependant mon consciencieux cicérone m'abandonna à la pointe de la Calabre, et ne voulut jamais traverser le détroit. Quoique exilé deux ans à Lipari et en vue de ses côtes, il n'avait jamais mis le pied en Sicile, et craignait, en sa qualité de Napolitain, de ne pouvoir se soustraire, en m'en parlant, à l'influence de la haine que les deux peuples ont l'un pour l'autre.

Je m'étais donc mis en quête d'un réfugié sicilien, nommé Palmieri, que j'avais rencontré autrefois, mais dont j'avais perdu l'adresse, et qui venait de publier deux excellens volumes de souvenirs, afin de me procurer, sur son île si poétique et si inconnue, ces renseignemens généraux et ces désignations particulières qui posent d'avance les bornes milliaires d'un voyage, lorsqu'un soir nous vîmes arriver, faubourg Montmartre, nº 4, le général T. avec Bellini, auquel je n'avais pas songé, et qu'il m'amenait pour compléter mon itinéraire. Il ne faut pas demander comment fut reçu dans notre réunion tout artistique, où souvent le fleuret n'était qu'un prétexte emprunté par la plume ou le pinceau, l'auteur de la _Somnambule_ et de la _Norma_. Bellini était de Catane: la première chose qu'avaient vue ses yeux en s'ouvrant, étaient ces flots qui, après avoir baigné les murs d'Athènes, viennent mourir mélodieusement aux rivages d'une autre Grèce, et cet Etna fabuleux et antique, aux flancs duquel vivent encore, après dix-huit cents ans, la mythologie d'Ovide et les récits de Virgile. Aussi Bellini était-il une des natures les plus poétiques qu'il fût possible de rencontrer; son talent même, qu'il faut apprécier avec le sentiment, et non juger avec la science, n'est qu'un chant éternel, doux et mélancolique comme un souvenir; un écho pareil à celui qui dort dans les bois et les montagnes, et qui murmure à peine tant que ne le vient pas éveiller le cri des passions et de la douleur. Bellini était donc l'homme qu'il me fallait. Il avait quitté la Sicile jeune encore, de sorte qu'il lui était resté de son île natale cette mémoire grandissante que conserve religieusement, transporté loin des lieux où il a été élevé, le souvenir poétique de l'enfant. Syracuse, Agrigente, Palerme, se déroulèrent ainsi sous mes yeux: magnifique panorama, inconnu alors pour moi, et éclairé par les lueurs de son imagination; puis enfin, passant des détails topographiques aux mœurs du pays, sur lesquelles je ne me lassais pas de l'interroger:--Tenez, me dit-il, n'oubliez pas de faire une chose lorsque vous irez de Palerme à Messine soit par mer, soit par terre. Arrêtez-vous au petit village de Bauso, près de la pointe du cap Blanc; en face de l'auberge, vous trouverez une rue qui va en montant, et qui est terminée à droite par un petit château en forme de citadelle; aux murs de ce château il y a deux cages, l'une vide, l'autre dans laquelle blanchit depuis vingt ans une tête de mort. Demandez au premier passant venu l'histoire de l'homme à qui a appartenu cette tête, et vous aurez un de ces récits complets qui déroulent toute une société, depuis la montagne jusqu'à la ville, depuis le paysan jusqu'au grand seigneur.

--Mais, répondis-je à Bellini, ne pourriez-vous pas vous-même nous raconter cette histoire? A la manière dont vous en parlez, on voit que vous en avez gardé un profond souvenir.

--Je ne demanderais pas mieux, me dit-il, car Pascal Bruno, qui en est le héros, est mort l'année même de ma naissance, et j'ai été bercé tout enfant avec cette tradition populaire, encore vivante aujourd'hui, j'en suis sûr: mais comment ferai-je, avec mon mauvais français, pour me tirer d'un pareil récit?

--N'est-ce que cela? répondis-je, nous entendons tous l'italien; parlez-nous la langue de Dante, elle en vaut bien une autre.

--Eh bien! soit, reprit Bellini en me tendant, la main, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est qu'à votre retour, quand vous aurez vu les localités, quand vous vous serez retrempé au milieu de cette population sauvage et de cette nature pittoresque, vous me ferez un opéra de Pascal Bruno.

--Pardieu! c'est chose dite, m'écriai-je en lui tendant la main.

Et Bellini raconta l'histoire qu'on va lire.

Six mois après je partis pour l'Italie, je visitai la Calabre, j'abordai en Sicile, et ce que je voyais toujours comme le point désiré, comme le but de mon voyage, au milieu de tous les grands souvenirs, c'était cette tradition populaire que j'avais entendue de la bouche du musicien-poète, et que je venais chercher de huit cent lieues; enfin j'arrivai à Bauso, je vis l'auberge, je montai dans la rue, j'aperçus les deux cages de fer, dont l'une était vide et l'autre pleine.

Puis je revins à Paris après un an d'absence; alors, me souvenant de l'engagement pris et de la promesse à accomplir, je cherchai Bellini.

Je trouvai une tombe.

I.