Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 9
--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins les périls que j'ai la vanité de craindre.
--Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité; on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes en confiance, laissez-moi vous parler à coeur ouvert.
--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce langage si nouveau pour moi.
--C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque nouveau pour moi.
--Charles, je ne vous comprends pas.
Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit:
--Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer à une aussi charmante maîtresse.
--De grâce....
--Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je parle, que je parlerai désormais.
M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit:
--Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de....
--Assez, ma chère enfant--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être jaloux..
--Je ne vous comprends pas, mon ami.
C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.
--Comment?
--Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus douloureuses... me comprenez-vous?
--Mais....
--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement... mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être.
--Parlez... ne craignez rien.
--Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.
--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...
--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors, des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit d'être jaloux de votre coeur; j'ai seul causé votre refroidissement par mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour.
Berthe regarda son mari avec stupeur.
--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon amie--reprit-il--et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot, ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez mon nom... la vie de votre coeur doit être murée pour moi, puisque j'ai perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait. Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou plutôt ignorant à propos de vos intérêts de coeur, autant vous me trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances. Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai pour un voyage très court, mais très important....
--Vous partez... vous partez... dans ce moment?...
--Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus.... Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant, j'ai ma vanité de mari.
Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.
Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.
Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de Brévannes sur la position du coeur de Berthe.
Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y tromper.
Il avait un rival... sa femme le trompait.
Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus profonde sécurité.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
* * * * *
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE XVII.
RÉSOLUTION.
La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.
Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que celui-ci faillît à son serment.
En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement conçue dans l'intérêt de son amour.
Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il?
Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de Raphaël.
Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle, devant lui.
Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur position intolérable.
Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait que l'entourer d'égards froids et contraints.
Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel, passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux religions de toute sa vie: _sa parole! sa mère_! et Paula n'avait pas même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.
Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour. Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.
Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe.
L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême, parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût décidé.
Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.
Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont pas les seuls à y trouver des _circonstances atténuantes_.
Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.
* * * * *
CHAPITRE XVIII.
L'ÉPINGLE.
--Vous m'avez demandée, marraine?--dit Iris.
--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre. Iris sortit un instant et revint.
--Personne, marraine.
Le coeur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec effort:
--Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle... je suppose, et....
Paula ne put achever.
Iris reprit:
--Et vous êtes libre!...
--Vous m'avez dit cela....
--Je le répète....
--Vous prétendez m'être dévouée?
--Autrefois, maintenant, toujours.
--Donnez-m'en une preuve.
--Parlez, marraine.
--Dites-moi par quel moyen vous prétendez _me rendre libre_...
La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il faut faire pour cela.
Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.
--Pourquoi cette question?
--Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous prétendez... enfin, vous me comprenez....
--A quoi bon vous en instruire?...
--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose... peut-être... je ne sais...--Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:--Non, non, laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous voir... sortez....
--Marraine, en grâce!...
--Non... sortez, vous dis-je....
--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....
Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction de sortir.
Paula resta muette.
Iris continua:
--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez être libre.... Mais prenez garde... prenez garde....
Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.
--Que je prenne garde?
--Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu importe... vous seriez heureuse.
--Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis?
--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi profonde, aveugle, dans ma parole....
--Dans votre parole?--dit amèrement Paula.
--Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte, sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne... qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du monde seront pour vous..
Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.
--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?
--A cause de vos scrupules, marraine.
--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de ce qui se passe?
--Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous dis-je, et vous les écouterez.
--Comment cela?
--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?
--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un abîme qu'elle ignore.
--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, réalise toutes vos espérances?
--Que dites-vous?
--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il serait trop tard.... Confiez-vous à moi.
--Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable.... J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que je veux tout savoir.
--Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville?
--Que vous importe?...
--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu....
--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'écria madame de Hansfeld.
--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris désolée ou paraissant l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.--Vous me faites dire ce que je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux personnes est en danger....
--Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que je sois maudite si jamais....
--Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie de deux personnes... vous pourriez être maudite....
--Malheureuse....
--Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui sera... sera....
--Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....
--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari.... Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort.... Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que fait-il?
--Mon Dieu!... mon Dieu!...
--Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre impunément, il obtiendra votre main....
--Mais c'est une machination infernale....
--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux... Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour vous?...
--Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....
--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.
--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.
--Mais... j'ai parlé pour vous... moi!
--Vous avez parlé pour moi?
Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_.
Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.
Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.
--Mais c'est épouvantable!--s'écria-t-elle.
Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:
--Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la dévoilez pas, vous en êtes complice.
--Et pourquoi m'avez vous obéi?--s'écria machinalement madame de Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?
Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula.
--Je vous ai obéi--reprit amèrement Iris--parce que j'attendais cet ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous aurais de moi-même instruite de tout ceci....
--Que dit-elle?
--Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue... je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi!
--Étrange et abominable créature!
--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....
--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette nouvelle révélation....
--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville, vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari.... Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du _livre noir_... et il sait que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir, marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement chaque jour: J'ai fait mon devoir.
--Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de Hansfeld avec égarement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir sans fin?
--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui la vie la plus belle et la plus honorée.
--Oh! tais-toi... tais-toi!
--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne sachant rien....
--Tais-toi! oh! tais-toi!