Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 8
--Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer; elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....
--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermeté.--En grâce, continuez.
--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est... qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre... et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé de si grandes espérances sur ce mariage!
Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le coeur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent, mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.
--Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville.
--Nous fuirons au bout du monde, et....
--Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.
--Mais que voulez-vous que je fasse?
--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de votre mère.
--Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais!
--Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir; c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?
--Mais....
--Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer.
--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me conseillez sans doute d'y consentir?
--Non.
--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!
--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait un coup encore plus cruel qu'à vous--dit Paula avec émotion--mais--ajouta-t-elle--il faut ménager votre pauvre mère, ne pas refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave.... Gagnez du temps, enfin.
--Mais ensuite, ensuite?
--Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.
--Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue.
--Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez pas seul... n'est-ce pas assez?
--Mais qu'espérer?
--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?
--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous rencontrer dans le monde.
--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.
--Ah! vous êtes sans pitié.
--Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations. Dans huit jours je vous écrirai.
--Pour me dire?...
--Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y attendez.
--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.
--Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles. Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la foi jurée... mais comme je vous aime passionnément....
--Eh bien?
--Le reste est mon secret.
--Oh! que vous êtes cruelle!
--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins; n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?
--Je vous le promets. Et vous, à votre tour?
--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes, entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous?
--Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante.
--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en aperçoive.
--Que dites-vous!
--Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes.
--Le prince?
--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des miennes.
--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....
Paula interrompit M. de Morville.
--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours vous en saurez davantage.
--Dans huit jours... pas avant?...
--Non.
--Que je suis malheureux!
--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et nos propres intérêts....
--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir. Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour, je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous; ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.
--Oh! oui, toute ma vie!--s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la lettre de demain, pas un mot... je l'exige.
--Pas un mot! et pourquoi?
--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans l'intérêt de notre amour....
--Je vous le promets.
--Maintenant, adieu.
--Déjà?
--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?
--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.
--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se déganter.
Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.
Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.
Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète, elle monta chez elle accompagnée d'Iris.
L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes; sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout devait être décidé pour Paula.
Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de dentelle:
--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle, peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je vous ai parlé, l'idée a germé dans le coeur où je l'avais semée; elle a grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous pourrez épouser M. de Morville.
--Cette épingle?--dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une effrayante anxiété.
--Cette épingle--dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard brillant d'un éclat sauvage.
Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et tremblante:
--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas? Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...
--Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.
--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...
En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la main d'Iris, étendue sur le marbre.
La bohémienne saisit vivement l'épingle.
La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en s'écriant:
--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt toutes mes espérances.
* * * * *
CHAPITRE XV.
LE LIVRE NOIR.
Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le _livre noir_ à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes suivantes, attribuées à la princesse:
«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être....
«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces....
«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?...
«Non, non, je ne l'aimerai pas....
«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il a remarqué ma faiblesse....
«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler....
«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable.... Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée.... Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité n'arriverions-nous pas!...
«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut....
«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais... c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie... elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble.... Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!
«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable... car il ne sera jamais heureux....
«Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel rêve! quel paradis!
«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi, si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de ces deux alternatives....
«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre de ma résolution....
«Et puis, _lui_ aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors même qu'elles seraient employées à lui résister....
«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un homme comme lui.
«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre, aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence; je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet.... De quel air glacial je l'ai reçu!
«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris, j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée contre moi-même.
«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait? Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.
«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a pas voulu cela....
«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!...
«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies....
«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse, assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue.
«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de l'_idolâtrie_.»
Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement interrompu à cet endroit.
En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage.
Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant à un coeur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.
Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir frappé où elle voulait frapper.
En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation impossible à décrire.
D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont elle se glorifiait.
D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.
Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès d'humeur?
Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour.
Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe déshonorait.
Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux, orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique d'Iris....
En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se procurer des preuves flagrantes de son déshonneur.
Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.
Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs naturelles.
* * * * *
CHAPITRE XVI.
CONVERSATION.
Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si grossier.
Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de Brévannes.
Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.
Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il lui avait envoyées.
--En vérité, Charles--lui dit-elle--vous êtes mille fois bon, vous me gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de trop.
--Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner....
--Que voulez-vous dire?
--Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris sont toujours ainsi.
--Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié....
--Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités....
--Charles... de grâce.
--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif, bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.
--Mon ami....
--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de plus de votre excellente conduite....
--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras qui n'échappa pas à son mari.
--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public, m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?... Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «--J'ai le désir de rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir ces dangers que les combattre....»
--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.
--Oh! je ne vous céderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.
--Quoi donc?
--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous m'excuserez si j'entre dans quelques détails.
--Mon Dieu... je vous prie....
--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez, j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il s'agit de notre fortune.
--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?
--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je voulais vous dire.