Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 6

Chapter 63,735 wordsPublic domain

--Ma femme était innocente--répéta M. de Hansfeld;--elle s'est justifiée avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur.

Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait; peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses chagrins; cette idée était affreuse.

Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de Hansfeld et lui dit:

--Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....

--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold....

--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait.... Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait l'approuver que de souffrir désormais vos visites.

--Mon Dieu! croyez....

--Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas plus qu'à nous, pourtant....

--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de votre rang....

--Les plaisirs... le croyez-vous?

--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il pour remplacer une intimité bien chère à notre coeur? Tant que j'aurai cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne pas connaître.

--Mon père, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas?

--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les siennes.

--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tâchant de sourire à travers ses larmes.--Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, adieu....

M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une voix altérée:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....

Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa figure dans ses mains.

--Vous le voyez--dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez me mépriser, homme rude et stoïque....

Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:

--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici, des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une coïncidence extraordinaire.

--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.

--Mais cependant... ces tentatives....

--Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de malheurs pour que j'ose encore en avoir....

--Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?

--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au devant....

--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?

--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et pour toujours_?

Et M. de Hansfeld sortit désespéré.

* * * * *

CHAPITRE XI.

LE RENDEZ-VOUS.

Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au Jardin-des-Plantes.

Il s'y rendit vers onze heures.

La lecture du _livre noir_, ce mystérieux confident des plus intimes pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances; les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi:

«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes, meurtrier de Raphaël.

«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.»

Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus secrètes pensées.

Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le suivît pas scrupuleusement.

--Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de Morville.

Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de paralyser pendant quelque temps ses médisances.

Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de Morville.

Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal, désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une confiance réciproques.

Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.

Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux femmes atteignirent le fameux _cèdre_ sans rencontrer personne.

M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld.

Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son coeur battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.

M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula, que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.

Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes, n'était pas la moindre des séductions de la princesse.

Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit respectueusement:

--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi!

--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est imposée--dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de M. de Brévannes.

--Je vous comprends, madame--dit M. de Brévannes;--mais si vous saviez dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de l'amour que je feignais pour votre tante....

--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous devez tâcher d'oublier.

--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma vie.

--Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?

--Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser... presque malgré vous, aux tourments que je souffre....

--Écoutez, monsieur de Brévannes--dit froidement Paula en l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici, j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....

--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément avant de tenter cette démarche.

--Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur--reprit sèchement Paula.--M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible... surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes.

M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle ajouta d'un ton plus familier:

--Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le désirerais.

Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il se souvint à propos des confidences du _livre noir_, et prit la froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.

M. de Brévannes reprit:

--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême réserve....

--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld?

--Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un homme marié--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de défiance. Je pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous occuper un moment.

Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.

Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa femme à l'hôtel Lambert.

Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte, lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté:

--Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.

--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de Brévannes--et il reprit tout haut:

--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors, pour l'amour de madame de Brévannes--dit-il avec un nouveau sourire--de vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner quelquefois.

--Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison avec madame de Brévannes--ajouta madame de Hansfeld après un moment d'hésitation.

--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, madame... mais je m'y soumets.

Et il pensa:

--C'est un chef-d'oeuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux; elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la confiance de ma femme.

--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot... d'un amour aussi vain qu'insensé.

--Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder les moyens de vous rencontrer ailleurs?

--Monsieur....

--Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier.... Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous m'accordiez au moins cette compensation?

--C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je consentirai à revenir ici.

--Ah! madame, que de bontés!

--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.

--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à regretter la grâce que vous m'accordez....

Après un moment de silence, Paula reprit:

--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est autrefois passé entre nous....

--Madame....

--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de Brévannes?

--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien voulu m'offrir ses bons offices.

--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....

--Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous dire.... Encore un mot, encore... de grâce!...

--Impossible.... Iris, venez....

La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de Brévannes.

Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris au sujet du _livre noir_, que, par suite des révélations de la bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de son fiancé.

Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des _pensées intimes_ de madame de Hansfeld.

M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter ses relations journalières avec Paula.

En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de connaître par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui le coeur léger et content.

Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux rêves dont elle s'était bercée.

Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à l'instant même.

* * * * *

CHAPITRE XII.

PROPOSITIONS.

M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit à son but.

Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose.

Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or, s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus obstiné de sa femme.

Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait plus revoir.

Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.

Une _consolation_ pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son mari fût près d'elle.

Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la transition d'autant plus rapide):

--Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange..

--Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas--dit Berthe en essuyant de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.

--Ce matin, vous avez vu votre père?

--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....

--Oh!...--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement tranquille quand je vous sais chez lui.

Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans répondre.

M. de Brévannes continua:

--Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...; aussi je songea vous tirer de votre solitude....

--Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....

--Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas....

--Mais, Charles....

--Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura pour vous mille attraits....

Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:

--En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez faire pour moi.. je m'en étonne même.

--Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand reproche.

--Oh! pardon, je ne voulais pas....

--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver, et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.

--Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant, quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais comme par le passé...

--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous....

--Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le désirez vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?