Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 5

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--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.

--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?

--Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour vous.

--Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer--se dit Paula.

--Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et l'admiration--reprit Iris.--Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....

--Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....

--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.

--Mais son duel avec Brévannes?

--Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.

--Joyeuse?

--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous sont ennemis.

--Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...

--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence, vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....

--Mais Inès t'avait écrit le contraire....

--Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de votre infidélité...

--Cela est-il possible, mon Dieu!

--Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier billet.

--Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée... ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...

--Pourquoi?...

--Oui.

--Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un vivant.

--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville, et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?

--Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël surmonterait votre amour pour M. de Morville.

--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'écria madame de Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille pouvait imaginer et exécuter.

Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle reprit d'un air sombre:

--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est mon impression.

--Ainsi, M. de Morville....

--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en interrompant sa maîtresse--mais parce que je souffre... oh! bien cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.

--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez d'aimer M. de Morville?...

--Je ferai mieux que cela--dit la bohémienne en jetant un regard perçant sur sa maîtresse.

Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.

Iris reprit d'un ton plus humble:

--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël... je dois vous dire... ce qui concerne le prince....

--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse.

* * * * *

CHAPITRE IX.

RÉVÉLATIONS.

Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard scrutateur sur madame de Hansfeld:

--Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.

--Cela est vrai....

--Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld, la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa mort....

--Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives réitérées....

Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.

--Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît... dans une tasse de lait....

--Mais vous êtes un monstre!

--J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule coupable.

--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant l'énormité du crime que vous alliez commettre?

--Vous désiriez être veuve....

--Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?

--Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre liberté...

--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?

--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....

--Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu récidiver?

--Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage; quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en allant, après le coup manqué...

--Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un pareil sang-froid, un tel endurcissement....

--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon coeur... vous comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites.... Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles précautions....

--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je faire? j'ai l'aveu de ton crime....

--Peu m'importe.

--Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi... vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?

--Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme généreux et bon....

--Taisez-vous....

--S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....

Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis elle reprit avec indignation:

--Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je la désire?

--Oui... vous la désirez....

--Sortez! sortez!...

--Oh! grâce! grâce! marraine...--dit Iris en tombant à genoux devant Paula.--Puis elle continua d'une voix déchirante:--Je suis bien coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion.... Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien, c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours vous, que je voulais servir?...

--Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre complice!

--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....

--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi. Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....

Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa, et fit un pas vers la porte.

Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si effrayante résolution qu'elle s'écria:

--Iris!... restez!...

Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.

--Mais enfin--s'écria la princesse--que dire au prince? Une fois convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...

--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible ne vienne pas de vous!

--Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?

--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du prince....

--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?

--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M. de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...--dit la bohémienne avec un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez épouser M. de Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non, pas même une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et ajouta:--Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.

Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.

* * * * *

CHAPITRE X.

AVEUX.

Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur vie dans des regrets ou des espérances stériles.

Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.

Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les hommes qu'il avait connus.

Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable; persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène violente.

Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez son père elle pouvait rencontrer Arnold.

Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.

Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il n'attendait que le lendemain.

--Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui.... Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de.... Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?

--Oh! dites... mon père, dites.

--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission de venir habiter tout-à-fait ici....

--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me causerait....

--Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui; les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au coeur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui, tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas.... Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous faudra-t-il de plus?

--Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....

--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don Raphaël Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--égaiera quelquefois notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les coeurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.

En ce moment, on frappa à la porte du graveur.

--Entrez, dit-il.

La porta s'ouvrit.... Arnold parut.

--Quel heureux hasard!--s'écria Pierre Raimond,--vous venez à propos, mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé, triste.

--En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre femme, peut-être....

Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:

--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.

--Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je dirai le mot... après votre faiblesse?...--s'écria Pierre Raimond.--Oh! cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les méchants....

M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:

--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.

--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'écria le vieillard en se levant brusquement.

Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.

--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant de vous avoir entendu.

--Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour rester digne de votre amitié.

--Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.

--Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....

--Eh bien!... monsieur... que fait cela?

--Je la connaissais.

--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec étonnement.

--Moi!...--s'écria Berthe.

--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant, j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et austère fierté de son père.

--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'écria Pierre Raimond avec impatience.

--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un titre....

--Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....

--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais déjà si vivement nouer avec vous....

--Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres... vous serez toujours les mêmes--dit amèrement Pierre Raimond; puis il reprit avec indignation:--Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens de bien....

--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....

--Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.

--Mais qui êtes-vous donc, monsieur?--s'écria le graveur.

--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tête.

--Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?

--Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.

--En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors, convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.

--Et elle n'était pas coupable?--s'écria Berthe.--Ah! je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.