Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 11
--Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un tel dérangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M. de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière effrayante.
--Soyez généreuse, madame--dit M. de Brévannes;--nous tâcherons de vous distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux brillants plaisirs du monde.
--Croyez, monsieur--répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus profonde--que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération pour moi.
--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand charme... le plus grand plaisir....
Encore un effet important causé par une petite cause.
Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur.
Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement dissimuler l'émotion:
--Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant à votre aimable insistance... j'accepte.
--Oh! que vous êtes bonne, madame!--s'écria Berthe.
--Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?--dit le prince sans pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fête de cette chasse.
--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de Brévannes;--seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre chez moi le plus tôt possible.
--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld à sa femme.
--Mais si demain... convient à madame de Brévannes....
--A merveille--dit M. de Brévannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir de vous attendre.
A ce moment, Iris se leva.
Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de sa position.
Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.
Le moment fatal était arrivé.
Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.
Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux du monde.
Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner un avertissement à sa maîtresse.
Paula hésitait encore....
Iris fit un pas vers la porte....
Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son bon et son mauvais ange.
Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour la poser sur le bouton de la serrure.
Le pêne cria....
Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot parvînt jusqu'à elle.
Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.
--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...--dit Paula d'une voix défaillante....
Et elle remit l'épingle à la bohémienne.
Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la sentit humide et glacée.
* * * * *
CHAPITRE XXI.
LE CHÂTEAU DE BRÉVANNES.
La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé à M. de Hansfeld.
Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel voyage dans cette saison.
Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.
Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de Berthe s'était vaguement éveillée.
Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de Hansfeld, elle abandonna cette idée.
En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.
La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.
Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment évitées.
Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M. de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante: dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père, horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de Brévannes surviendrait.... Le reste se devine.
Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière elle, M. de Hansfeld.
Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui, longeant les murs, allait de la grille au chalet.
Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.
Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait Berthe.
Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air suppliant, lui dit:
--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur....
--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai peur....
--Peur... et de quoi, mon Dieu?...
--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'écria tout à coup Berthe.
--Si je vous aime!...
--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie demandée....
--Que voulez-vous dire?...
--Partez....
--Partir... à peine arrivé... lorsque....
--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison.
--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...
--Ah! ici... ne prononcez pas son nom....
Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui.... Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers avec votre père.
--Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...--dit Berthe avec inquiétude.
--Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!... voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend si jolie....
--Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au château....
--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée?
--Non, non....
--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez... de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...
--Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons au château.
--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas.
--Eh bien! promettez-moi de partir demain.
--Encore?
--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.
--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions pour vous, il ne soupçonne rien.
--Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un jour...--Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.
Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et sauta sur la route.
Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe:
--Voyez-vous votre espion?
La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient plus qu'à quelques pas du chalet.
--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold.
--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments, Dieu nous les envoie.
--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes voeux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux, que ce serait le profaner que de songer à autre chose....
La pluie redoublait de violence.
Le jour, très sombre, commençait à baisser.
Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.
* * * * *
CHAPITRE XXII.
LE CHALET.
Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait.
Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.
--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre père, où vous avez dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée auprès de lui, dans sa modeste retraite....
--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu, qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles tentatives?
M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des _Ballades_ de Victor Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.
Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune femme avec un sourire d'une étrange sérénité:
--Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma soeur!
--Vous le connaissez?... s'écria Berthe.
--Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette ravissante ballade la _Grand'mère_... une des plus touchantes inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les aimez....
Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.--Que dites-vous?--reprit-elle--j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui avec....
--Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont adorables.... Pauvres petits enfants!
Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte; Alors que diras-tu? Quand tu t'éveilleras, Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte. Pour nous rendre la vie....
--Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous nous aviez dit....
--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaçant le livre sur la tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette jeune fille au teint cuivré...
--Iris!...
--Iris... j'en suis même à peu près sûr.
--Et votre femme?
--Ignorait tout.. j'aime à le croire.
--Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si elle renouvelait ses tentatives?
--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.
--Comment, eh bien! s'écria-t-elle;--et si...; mais cette idée est horrible....
--Si elle recommençait ses expériences, ma chère soeur..., et qu'elle réussît, je lui en saurais gré.
--Que dites-vous?
--Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire, et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...
--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu, commettrait-elle ce crime?
--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition... un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je serais très disposé à faire la moitié du chemin.
A ce moment, la porte se ferma brusquement.
Berthe poussa un cri de frayeur.
--Cette porte... qui la ferme?
--Le vent...--dit Arnold.
La clef tourna deux fois dans la serrure.
--On nous enferme--s'écria Berthe.
Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain.
--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée avec vous au bout de ce parc....
--Mais la fenêtre...--s'écria Arnold.
Il y courut.
--Il regarda. Il ne vit personne.
Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le même inconvénient.
Mon Dieu! ayez pitié de moi!--dit Berthe en tombant agenouillée.
* * * * *
CHAPITRE XXIII.
LE DOUBLE MEURTRE.
Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.
De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à une assez grande distance.
Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire rencontrer Pierre Raimond.
M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation, rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait.
Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?
Personne....
Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors?
Personne....
Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.
Le moment décisif était venu.
La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de douleur profonde:
--Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se touchaient presque... _Lui_ avait un bras passé autour de la taille de votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors j'ai fermé la porte... et je suis venue....
M. de Brévannes ne répondit rien.
On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont l'allée était jonchée.
La nuit était sombre.
Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.
Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait Berthe et le prince coupables.
En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait aux tempes.
Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la fenêtre treillagée de plomb.
Il hâta le pas.
La pluie et le givre tombaient à torrents.
A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.
Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha l'oeil des carreaux verdâtres.
A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à capuchon que Berthe portait ordinairement.
Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui l'entourait de ses deux bras.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa victime et tira.
Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait embrassée.
--Maintenant à vous, beau prince, coup double!...--s'écria M. de Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui tâchait de se relever.
Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet s'ouvrit violemment derrière lui.
Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et vit.... M. de Hansfeld!
A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita sur M. de Brévannes en criant:
--Assassin!
--M. de Morville!--s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à la lueur d'un jet de flammes.