Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 1

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PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT

HISTOIRE CONTEMPORAINE PAR EUGÈNE SÜE

TOME DEUXIÈME.

PARIS PAULIN, ÉDITEUR RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

PAULA MONTI.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

LE LIVRE NOIR.

En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait complice d'un projet diabolique.

On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parlé à M. de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque chaque jour ses plus secrètes pensées.

Rien n'était plus faux.

Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.

On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.

Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.

Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.

Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé, adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses désirs:

_Isoler sa maîtresse de toute affection_;

Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.

Ce dernier voeu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.

Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne suffisait pas au coeur d'Iris.

Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque intérêt à la princesse.

Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux incidents qui vont suivre.

Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M. de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner quelles étaient les intentions de cet homme.

Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde pour Paula), n'y croirait-il pas?

Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.

Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait tâcher de l'éconduire doucement.

Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.

Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée des galantes cajoleries de M. de Brévannes.

Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses confidences d'Iris.

Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait alors tout seul.

C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la première fois parler du _livre noir_, de son désir de le posséder pendant un moment.

Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez madame de Lormoy, tante de M. de Morville.

M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service, récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons de M. de Brévannes.

Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons parlé.

Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante, si enviée, si respectée.

Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.

Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa rencontre.

Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris, malgré sa faible résistance.

--De grâce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez promis de l'accepter.

--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....

--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.

--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose à de certaines récompenses.

--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brévannes--c'est qu'il offre l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.

Et il tendit la main vers le livre noir.

--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela est horrible.... Je me damne pour vous.

--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion... ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous, c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.

--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs payé ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume.

--Cette petite fille s'est affolée de moi--pensa M. de Brévannes--comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?

Il reprit tout haut d'un ton pénétré:

--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se trouve votre maîtresse?

--Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue que vous demandiez si impérieusement.

--Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien.... Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?

--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec agitation.

--Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?

--Je ne sais....

--Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous demander nous l'apprendrait.

--Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre... la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.

--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service. Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de votre part que....

--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en détournant la tête et en donnant l'album à M. de Brévannes.

--Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que vous avez sur moi.

--Influence d'une volonté ferme--pensa M. de Brévannes en ouvrant précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris, accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.

* * * * *

CHAPITRE II.

PENSÉES DÉTACHÉES.

Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et désordonnées, dans la tête de la princesse:

«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous mes regrets se sont réveillés à son aspect.

«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine, l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?

«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le hais, et pourtant!...»

Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte d'une foule de conjectures.

Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une réticence d'un heureux augure... il continua.

«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je n'ai osé continuer--ni confier au papier.... Hélas! mon seul confident... ce qui causait mon effroi....

«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine, c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à nuire, à calomnier!

«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il pas obtenus!...

«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec quelle indignation je l'ai accueilli....

«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée? Voulais-je me tromper à cet égard?

«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le savoir!...

«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule fois, il avait parlé d'amour....

«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon coeur....

«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....

«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que l'amour....

«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort de Raphaël.

Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit de légitime défense....

«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?

«Se résigner.

«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme, qui a causé tous mes chagrins.

«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais, selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas à la hauteur de ses crimes....

«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable de l'excuser.»

M. de Brévannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute espérance.

Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet adage:--_On croit ce que l'on désire_.

Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.

Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M. de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.

Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris, contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:

«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»

Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif que l'amitié, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifié par l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de Hansfeld pour M. de Brévannes.

Sans l'autorité du _Livre noir_, il eût fallu un complet aveuglement pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si naturelle.

Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?

En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.

On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un intérêt et un espoir croissants.

«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon regard?

«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa conduite? mais je....

«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon mari.

«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est usée contre mon bourreau.

«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir briser ces liens odieux... que par la mort....

«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce soit moi... plutôt que mon mari...»

M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:

--La princesse est donc bien malheureuse?

--Bien malheureuse!...--répondit sourdement Iris.

--Son mari est donc sans pitié pour elle?

--Sans pitié...

M. de Brévannes continua de lire:

«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...

«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour que je les croie possibles....

«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!

«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le désespoir, je m'écrie:--Puisqu'il était dans la destinée de M. de Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»

Ces pages s'arrêtaient là.

Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement sur ce voeu homicide.

Il s'écria vivement en fermant le livre:

--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...

La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait fixement M. de Brévannes.

--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?...

--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rêverie--que m'importe ce livre?

--Elle ne songe qu'à moi--pensa-t-il--son indiscrétion n'est pas à craindre.

Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:

--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre maîtresse.

--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un regard perçant.

--Moi!--dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus détaché--singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié peut seule recourir à des moyens si extrêmes....

--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre.

--Adieu, Iris, à demain--dit M. de Brévannes;--vous rappellerez bien à madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.

Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais perdue.

--Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre maîtresse.... Me le promettez-vous?

--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.

--Iris, je vous en supplie....

--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.

Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et, l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de Brévannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se montrant si _bon seigneur_.

En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait reçue pour prix de sa trahison.

Après avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brévannes tomba dans une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.

Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait quelquefois jusqu'à désirer sa mort.

Quoique le voeu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.

* * * * *

CHAPITRE III.

ARNOLD ET BERTHE.

Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.

Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de musique.