Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 8
--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de Brévannes--de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible mari.
--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard.
--Pourquoi cela?--demanda sa femme.
--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis une longue maladie.
--Quelle idée! venir au spectacle!--dit madame Girard.
--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brévannes.
--L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au contrôleur--reprit M. Girard.--Là-dessus le chasseur est descendu, et je suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de nouvelles.
--Enfin, c'est heureux--dit Brévannes--nous allons donc voir ce couple singulier, étrange, fantastique.
--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe à M. de Brévannes.
--Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la plus contradictoires; mais....
--Ah! mon Dieu!--s'écria madame Girard en interrompant M. de Brévannes--voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son sobieska!
Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
* * * * *
CHAPITRE XV.
LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.
Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.
Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).
Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-soeur, M. et madame de Beaulieu.
--Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari--s'écria gaiement la marquise en s'adressant à son frère.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en s'adressant à sa belle-soeur.
--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard?
--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....
Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...--dit madame de Beaulieu.
--Mais, ma chère Émilie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable toquet?
--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne s'est mise à l'oeuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs naturelles.
--Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,--dit M. de Beaulieu,--je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet du sobieska de madame Girard.
--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de savoir qui elle est.
--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement.... Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre ridicule....
--Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa comédie, ma chère Alix?
--Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
--Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.
--Mais attendez au moins... pour la juger....
--Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien plus indépendant....
--Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans cette tentative....
--Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!
--Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....
--Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.
--Émilie, Émilie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M. de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a chez vous du dépit et....
--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis franche.
--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.
--Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma voiture qu'à onze heures.
Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de Fierval.
--Ma chère Émilie,--dit M. de Beaulieu à sa soeur,--je vous amène un renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.
--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda madame de Luceval.
--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de Brévannes.
--Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
--A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
--Et cette jeune femme?
--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour vivre....
--Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,--reprit madame de Luceval.
--Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...
--Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
--Comment! ce gros homme à lunettes?
--Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la Sobieska,--dit M. de Beaulieu à sa soeur.
--M. de Brévannes--reprit Fierval--est cet homme très brun à figure expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....
--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.
--Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le veut....
Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy, tante de M. de Morville.
--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--êtes-vous seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....
--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari l'accompagne--dit madame de Lormoy.
--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....
--S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui demander... mais malheureusement....
Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, et dit à madame de Luceval:
--Le voici.
C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient dans la loge.
* * * * *
CHAPITRE XVI.
LES STALLES D'AMIS.
--Que de monde!... que de monde!...
--A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse émotion; et vous?
--Moi aussi....
--Mais quelle fantaisie lui a pris?
--Il ne peut rien faire comme tout le monde.
--Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
--Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
--Oui.
--Eh bien!
--Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
--Alors vous ne savez rien de la pièce?
--Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....
--Dieu nous en préserve!
--Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
--Tout le club sera ici.
--Ils viendront gris.... Ce sera drôle.
--Ah! voilà l'ambassadeur turc....
--Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....
--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....
--Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....
--Et si mauvaise langue!
--Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
--Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette loge!... Voilà une femme réellement ravissante.
--Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
--Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la mode....
--Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
--Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré peut se passer de lui?...
--Malheureux Longpré!...
--Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent.
--C'est vrai.
--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
--Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.
--Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?
--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....
--Non.
--Si... je vous assure.
--Ces loges sont si obscures!
--C'est peut-être le prince....
--Est-ce qu'on le lâche maintenant?
--Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le cache.
--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de Gercourt?
--Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.
--Et lui, comment va-t-il?
--Comment, lui?
--Il ne guérit pas de son Anglaise?
--Non.... Voilà une fidélité incurable.
--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....
--A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à tourmenter les autres femmes....
--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène durement!
--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
--Est-ce que leur liaison dure toujours?
--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
--Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....
--Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, en sobieska?
--Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
--Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
--Ça?... mais c'est un homme!
--C'est un écuyer du Cirque.
--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
--Dites plutôt de _lancières_ polonaises.
--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est ravissante.
--C'est madame de Brévannes.
--La femme de ce grand brun qui s'avance!...
--Oui....
--Ah! voilà Morville.
--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
--Madame de Hansfeld est ici?
--Oui, là... tenez, Morville.
--En effet....
--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour nous, Morville.
--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà! j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
--Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.
--Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
--Mais voici les trois coups....
--Le moment solennel....
--Malheureux Gercourt....
--Silence, messieurs, écoutons....
--Soyez tranquille, Morville.
--Nous sommes tout oreilles.
--Tiens! ça se passe sous Louis XV!...
--Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....
--Quel affreux habit a ce père noble!
--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.
--Elle a trop de rouge....
--On en mettait alors beaucoup.
--Certainement, et très près des yeux....
--Comme la poudre lui va bien!
--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très piquante.... Figurez-vous....
--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
--C'est très joli! très joli!
--Les décors sont charmants.
--Le fait est que pour une première pièce....
--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....
--Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est assommant.
--Ni moi non plus....
--Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....
--Parbleu....
--Il connaissait... dans la maison de....
--Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de nos amis.
--Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....
--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....
--Bravo! bravo!
--Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne compagnie....
--Oui, mais sous la Régence....
--Ah! voilà madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre.... Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.
--Il y a des gens si avares!
--Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
--Oui, écoutons....
--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...
--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....
--Et l'amoureux, comme il parle du nez....
--Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....
--Ils ont trop dîné...
--Ils vont se faire mettre à la porte....
--Regardez donc d'Orville, il est écarlate....
--Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....
--Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va leur dire de drôles de choses....
--On le fait se tenir tranquille....
--C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....
--Ah! ah! cela devait être bien drôle.
--Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum.... Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
--Le fait est que je n'y comprends rien....
--De qui est-il père, celui-là?...
--L'habit ponceau?
--Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
--Je ne sais pas.
--Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
--C'est glacial.
--Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
--Pourtant ce mot-là est joli.
--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
--C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est faible....
--Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si bien.
--Pourquoi donc?
--Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette hauteur.
--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du succès.
--Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que l'exposition est très embrouillée.
--Vous n'écoutez pas.
--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, c'est un vrai travail alors.
--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications....
--Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....
--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans être écouté...
--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!
* * * * *
CHAPITRE XVII.
ENTR'ACTES. LOGE N° 7.
Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par sa femme.
Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....
Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir. Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui avait inspirée Paula.
Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour donner une apparence à ses lâches calomnies.
Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son coeur.
Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser de sa mémoire.
Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse, d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula Monti, il la contemplait avec stupeur....
Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis redevenir bientôt impassible.
* * * * *
Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le commencement du second acte du _Séducteur_ l'absorba complètement.
Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet _heureux hasard_, et l'un des plus dévoués dit:
--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça n'est pas son esprit.
Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame de Hansfeld.
Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ, était une grande dame dans toute l'acception du mot.
Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmonisaient avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la limpidité bleuâtre d'un saphir.
Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M. de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.
Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque chagrin.
M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il prit sa lorgnette.
A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?
--Mille grâces, madame!--répondit le prince en français et sans aucun accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve très bien.
--La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?--demanda la princesse à son mari.
--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si mondain!--ajouta-t-il en souriant.
--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est auprès de vous.
--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle aille davantage dans le monde.