Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 5

Chapter 53,640 wordsPublic domain

Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui aboutissait à une des ailes de l'hôtel.

De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement réduit aux expédients nocturnes.

On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher.

A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si elle eût été épuisée de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau d'homme à larges bords.

C'était une femme.

Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère.

Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane antique.

Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui l'avait accompagnée.

L'aspect de cette jeune fille était étrange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'oeil et le bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés, se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours, portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très fins.

Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld, qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se trouver presque à la merci d'un cocher.

Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.

Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:

--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....

--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'écria impétueusement la princesse, le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).

--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effrayée de l'exaspération de madame de Hansfeld.

--Charles de Brévannes.

--Il est ici?

--Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui.... La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....

--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il vous avait causé de grands chagrins.

En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par madame de Hansfeld.

--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'écria la princesse presque avec égarement.

--Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez... vous voulez vous venger....

--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m'a fait....

--Si je puis vous servir, parlez.

--Toi, pauvre fille?

--Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle veut par votre volonté.

Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris; celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et s'écria:

--Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il faut vous coucher....

--Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une expiation....

Et la princesse s'assit près de la cheminée.

Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.

Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois respectueuse, farouche et passionnée.

C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment, absorbant tous les autres, s'était développé dans le coeur de sa filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....

Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:

_Vivre pour sa marraine_.

Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa filleule....

Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris formait des voeux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.

D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis, non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on inspirait à sa marraine.

Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de l'aversion à la princesse.

Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce, avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..

Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, fit signe à Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs, fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange d'intelligence, de soumission et de dévoûment particulier à la race canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler, elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression consacrée.

* * * * *

CHAPITRE IX.

LE RÉCIT.

--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous accompagner.

--Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre, afin de me donner de vos nouvelles....

--Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de l'avoir trop longtemps gardée à mon service.

--Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche semblait lui coûter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.

--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins à Venise.

--Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez failli mourir.

--Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une soeur, comme une fille....

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses lèvres.

--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait à Florence pour suivre un procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon indifférence se changea en aversion.

--Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?

--Que dis-tu?--s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise. Puis elle ajouta:

--Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... fils du frère de mon père?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix brève:

--Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise.... N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.

--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

--Raphaël... mort!!--s'écria Iris en feignant l'étonnement.

--Charles de Brévannes l'a tué!!

--Et votre tante ignore?...

--Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.

--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible.... Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?

--Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant d'aversion.

--Je comprends....

--Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de nous être du plus grand secours.

Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes, puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice énorme, dont je lui devais savoir gré.

--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?

--Le soir même elle sut tout.

--Le voilà démasqué.

--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!

--Elle ne vous crut pas?

--Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma tante vint me gronder sévèrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire l'entrée de la maison.

--Malheureuse femme...; elle était folle....

--Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une voix émue....

--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme, sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.

--Et cette lettre, marraine, cette lettre?

--Elle était de Raphaël mourant.

--De Raphaël?

--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de sang:

«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite.... Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma mère.... Ma vue se...»

--Puis plus rien--s'écria madame de Hansfeld avec une expression déchirante... rien que quelques caractères sans forme.

--Quel mystère! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru à la fenêtre de votre chambre?...

--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale méprise de Raphaël.

--Oh! c'est horrible....

--Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver.... Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec Osorio, auquel il dit:--«On m'assure que Paula me trompe indignement; si cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»

--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?

--Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce sujet, il est resté muet.

--Cela est étrange....

--Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes, interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle qu'elle fût, il le croirait.

--Et Charles de Brévannes?

--Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et lui dit:

«--Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir où est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je l'ai aperçue à son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»--Tu sais le reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous satisfait?»

Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort à sa mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et meurtrier!

--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un souvenir pénible, elle reprit ainsi:

--Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous revînmes à Venise, où je tombai malade.

--Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,--reprit madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commença la vie atroce que je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une petite fenêtre cachée par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes impressions les plus fugitives.

--Comment les devinait-il?

--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon esprit..

--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondément altérée.

--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.

--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....