Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 3

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Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la princesse, amour jusqu'alors profondément caché.

Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans crime, sans porter un coup mortel à ma mère_?

Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour sa mère....

Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.

La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa ses idées:

--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur, était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur, vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées, comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces _oeuvres_ distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....

--Ah! madame, vous raillez cruellement.

--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout, nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre quelque temps avant de quitter cette loge.

Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la porte.

--Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot--s'écria M. de Morville, à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.

Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.

La princesse ouvrit la porte et sortit.

Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.

En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un passage, M. de Morville entendit ces mots:

--Peste!... Brévannes--disait le malin domino qui, depuis le commencement de la soirée, était assis sur le coffre--quel effet tu produis! quel cri a jeté ce domino à noeud de rubans jaune et bleu en t'apercevant.

--Je nie le fait--répondit gaiement M. de Brévannes;--je ne suis, pas plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait ce beau masque en passant près de nous tous.

--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus épouvanté...--dit M. de Fierval.

M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de Morville, précaution que celui-ci avait eue.)

--C'est peut-être une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de Fierval à M. de Brévannes.

--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre.

--Infidèle!

--Monstre de perfidie!

--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-être ta femme, Brévannes.

Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.

--Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans sa candeur... elle sera venue de son côté.

M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval:

--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.

--Oh! affreux jaloux!--s'écria le domino--il est capable de faire, en rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!

--La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque--dit M. de Brévannes en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.

--Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives.... Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une _exécution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici... je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.

--Lui.... Brévannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant.

--Tu ne le connais donc pas, beau masque?

--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un autre.

--J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez samedi--reprit Fierval--_sage ou non_.

--Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque--ajouta Brévannes.--Ces messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je l'accepte.

--A samedi--reprit le domino--mais je te le répète, le cri de surprise, presque d'effroi, jeté par le domino à noeuds jaune et bleu s'adressait à toi....

--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous, je te laisse.

--Oui... mais à samedi.

--A samedi--reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la princesse.

Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.

Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de Hansfeld?

Où l'avait-il connue?

Quel était ce secret qu'il possédait?

Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté?

Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant tristement chez lui.

* * * * *

CHAPITRE VI.

M. DE BRÉVANNES.

Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire, sont ici nécessaires.

Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon, il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes scandaleuses si fréquentes à cette époque.

Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de _Brévannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de Brévannes, puis enfin seulement de _Brévannes_. Sa femme, fille d'un notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, mourut peu de temps avant la Restauration.

M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils, Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession que de quarante mille livres de rentes environ.

M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était égoïste et ordonné.

Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.

Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.

Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de Brévannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps.)

D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et la fille vivaient à peu près dans l'aisance.

Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de _propriétaire_.

M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très bornées.

M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du moins il en eut l'ardeur impatiente.

S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île Saint-Louis.

Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brévannes. Il découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis, dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où demeurait Pierre Raimond.

La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien, ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.

Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions, ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.

Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa pureté que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprécations _mentales_ dont M. de Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité, que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse visée de l'amener un jour à l'épouser.»

Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!

M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manoeuvre aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux attachement.

Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe, austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait jamais à marier sa fille à un homme riche.

Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle; sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de l'amener à un mariage absurde.

M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.

A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du _coffre_), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.

M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conquête_ de madame Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.

Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.

Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:

«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte, elle sera à moi.»

Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; elle n'avait pu résister à tant de chagrins....

Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille, s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux graveur.

Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.

«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position, aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune garantie de bonheur pour l'avenir.»

Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.

Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les aristocraties.

L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été compromise.

L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité; lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.

Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.

Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté; dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.

La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre dévouement de la passion.

M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins; mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.

Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère véritable reprenait le dessus.

Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une femme pour laquelle il _avait tant fait_.

Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde.

Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que son amour....

Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.

Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte. Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes, quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais plainte.

Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous le prétexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule ineffaçable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifié. M. de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait choisie.