Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 2
--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu, assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... _les chants avaient cessé_!!
--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet orgue.
--Si fait.
--Et que répondit la princesse?
--Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que, l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.
--D'où il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi!
Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui absorbèrent l'attention:
--Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce noeud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe de ralliement et de reconnaissance.
--Oh!--dit le domino en descendant du coffre où il était assis--c'est quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage....
Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut.
Quelques moments après, ce même domino _masculin_, qui venait d'échapper à la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le corridor.
Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un noeud de rubans jaune et bleu.
Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à voix basse:
--_Childe-Harold_.
--_Faust_--répondit le domino masculin.
Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit dans le salon d'une des loges d'avant-scène.
* * * * *
CHAPITRE III.
LE DOMINO.
M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce salon) se démasqua.
Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées; son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin type de l'_Antinoüs_, encore poétisé, si cela se peut dire, par une charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette noble et gracieuse physionomie.
Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il ressentait pour sa mère.
D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu les plus nombreux, les plus brillants succès.
M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette âme délicate et sensible.
Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des coupables au lieu de s'en venger.
Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.
Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.
De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage. Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave, ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.
Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour l'intelligence de la scène qui va suivre.
Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M. de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.
La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si certains, si révélateurs.
Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots expirèrent sur ses lèvres.
M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:
--J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos ordres....
M. de Morville ne put continuer.
D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.
--Madame de Hansfeld!--s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.
C'était la princesse.
* * * * *
CHAPITRE IV.
PAULA MONTI.
M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.
Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de Hansfeld.
Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.
Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.
Madame de Hansfeld avait arraché son masque.
Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie supérieure de la figure.
A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld était impassible.
La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave:
--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur, monsieur....
--Je serai digne de votre confiance, madame.
--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée....
--Moi, madame?...
--Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.
--Madame, expliquez-vous? de grâce.
--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi; j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette présentation.
M. de Morville baissa la tête et répondit:
--Cela est vrai, madame.
--De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où vous pouviez me rencontrer....
--Je ne le nie pas, madame--répondit tristement M. de Morville.
Madame de Hansfeld reprit:
--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé personne....
--Cela est encore vrai, madame.
--Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez pas paru.
--Cela est encore vrai, madame.
--Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien d'autres que par moi.
--Madame... croyez....
--On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois vous entretenir....
--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre, grossière, pourtant....
Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:
--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes seraient compromis.
Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.
Celui-ci répondit en rougissant:
--Je vous assure, madame, que si vous saviez....
--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter.... Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet entretien n'aura plus de but.
Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut prendre un parti violent et dit:
--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus graves!...
--Il suffit, monsieur--s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de Morville:--je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte... l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués....
--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....
--C'est donc M. de Brévannes?...--s'écria la princesse involontairement.
M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante, depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.
--Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce moment... madame.
Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria:
--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!
--Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?--répéta machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.--Sur l'honneur, madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis à un devoir sacré....
--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'écria madame de Hansfeld en cachant sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait involontairement faite à M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un piège indigne!
Puis, s'adressant à M. de Morville:
--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir, j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez.... Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais.... Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne doute pas de votre discrétion.
Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.
M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main:
--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De grâce, écoutez-moi.
Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence M. de Morville.
* * * * *
CHAPITRE V.
L'AVEU.
--Lors de votre arrivée à Paris, madame--dit M. de Morville à madame de Hansfeld--avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que la maison de ma mère était voisine de la vôtre?
--Je l'ignorais, monsieur.
--Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute, étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous promeniez habituellement.
Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:
--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre; j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.
--Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait m'être funeste....
--Expliquez-vous, monsieur.
--Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.
A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.
Madame de Hansfeld lui dit sèchement:
--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous croyez devoir m'instruire.
M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:
--Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus deviner le motif... de votre chagrin....
--Vous êtes pénétrant, monsieur.
--Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.
--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une plaisanterie serait déplacée....
--Je parle sérieusement, madame.
--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause!
--Il est des symptômes qui ne trompent pas.
--L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.
--Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...
--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux?
--Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le passé....
--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent....
--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant... j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous aimons....
Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.
--Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie... qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.
Madame de Hansfeld fit un mouvement.
--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour. Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée; j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous échappa... j'osai l'interpréter favorablement....
M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait impassible.
En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brûlait ses vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas commis sans cela une pareille maladresse.
--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis combien je vous aimais, madame....
A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue, madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:
--Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?
--Oui, madame....
--Je vous écoute.
--Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté. Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste; car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être enfin parjure et criminel!...
--Criminel!--s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits bouleversés par la crainte et par la douleur.