Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine

Chapter 12

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--Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en s'écriant:--_Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté_!... Mon Dieu... je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de me permettre de venir vous voir.

--Oh! patience... patience...--s'écria le graveur d'une voix contenue.

--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'écriai: Charles, voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....

--Eh bien! oui--me répondit-il en fureur--oui! vous m'êtes à charge; oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?

--Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant, ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde--s'écria Berthe en fondant en larmes.

--Cela devait être--dit Pierre Raimond;--ce coeur égoïste, ce caractère orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te brisera pas comme un jouet de son caprice.

--Mais que faire à cela? que faire?

--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de l'énergie.

--Oh! de grâce, pas de scènes violentes!

--Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle assurera mon entrée à Sainte-Périne.

--Oh! mon père.... Jamais... jamais....

--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons, crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à ton mari?

--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants reproches.

--Eh bien donc!... que faire? comment vivre?

--Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici... il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai, je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois me seconder.

--Parle... parle.

--Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre.... Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.

--Chère enfant... que veux-tu dire?

--Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici, comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et....

Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec attendrissement.

--Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins....

--Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être dont je puisse jouir?

--Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut....

--Vous consentez...--s'écria Berthe avec une joie indicible.

--J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton coeur m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je l'obtiendrai.

* * * * *

CHAPITRE XXIV.

DÉCOUVERTE.

Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes), Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa maîtresse.

Le coeur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de M. de Morville.

Celle lettre était ainsi conçue:

«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon coeur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me dites sur _le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure et ineffable félicité_. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: _Faust_ et _Childe-Harold_... lors d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»

En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un violent battement de coeur.

«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins vous convenir que je _n'aie pas deviné_, alors vous me répondrez que je suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le passé.

«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore.... Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout, même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste... j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui, nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le jour où je _pourrais aspirer à votre main_?

«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon coeur se trompe... si vous n'êtes pas _vous_? Un mot encore... si j'ai deviné juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies et aux athées.

«L. DE M.»

A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à ce point de pénétration?

Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.

Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de son serment que si elle devenait veuve.

Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.

Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....

Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles brillantes, quelles radieuses espérances!

Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un meuble à secret, et dit:

--Entrez.

La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.

* * * * *

CHAPITRE XXV.

DOULEUR.

La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de dureté glaciale.

La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu de noir.

Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:

--Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?

--Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....

--Je vous écoute.

--J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel....

--Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes récentes que vous y avez faites....

--Cela me regarde.

--Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert où vous aviez absolument voulu habiter.

--Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra, madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet hôtel après-demain.

--Et où irons-nous loger, monsieur?

--Vous partirez pour l'Allemagne.

--Vous dites, monsieur?

--Que vous partirez pour l'Allemagne.

--C'est une plaisanterie, sans doute?

--Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.

--En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si brusquement Paris au milieu de l'hiver?

--Je ne quitte pas Paris... madame... mais _vous_, vous quitterez Paris après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je l'ai résolu... cela sera.

Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise:

--J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter Paris en ce moment.

--Vous vous trompez, madame... vous partirez..

--Monsieur....

--Madame... après-demain vous partirez.

--Je ne partirai pas....

--Vraiment?

--D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.

--Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue vous obéissiez.

--Obéir... le mot est un peu dur... monsieur....

--Il est juste.

--Ainsi, monsieur... c'est un ordre?

--Un ordre.

--Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien tyrannique....

--Je serais très indulgent.

--Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements, de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous, dupe d'une aberration de votre esprit.

--Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et d'horreur....

--D'horreur!--s'écria la princesse.

--D'horreur--reprit froidement le prince;--je croyais que vous auriez compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi, à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée.... Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?

--Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.

--Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je le suis.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard, d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit:

--Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... mon coeur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai été infidèle....

--M'être infidèle!--s'écria le prince--ce serait une action louable auprès des crimes que vous avez commis.

--Moi!--s'écria Paula en joignant les mains avec force--mais c'est une calomnie aussi infâme qu'absurde....

--Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!--s'écria le prince en frémissant;--jamais machination plus infernale n'est entrée dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame!

Paula, cette fois, trembla.

Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences; mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, aussi terrible.

La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée. Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée:

--Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous accompagner. Je passe pour fou--ajouta-t-il avec un sourire amer--on ne s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et humaine.

Et le prince sortit.

Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il fallait toujours se garder de contrarier les fous.

Iris entra d'un air effrayé:

--Ah! marraine... quel malheur!--s'écria-t-elle.

--Qu'as-tu?...

--D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a donné Charles de Brévannes....

--Eh bien!

--Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir....

--Ensuite!

--Il s'est écrié les yeux brillants de fureur:

«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me comprendra...»

--Il a dit cela... il a dit cela?...

--Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la perdrai.»

--Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru!

--Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?... que faire?... Ce méchant homme est capable de tout....

Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:

--Donnez-moi... du papier... une plume....

--Que voulez-vous faire?

--Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.

--Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas votre écriture?

--Non....

--Si j'écrivais pour vous.

--Tu as raison... écris....

_Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes_... _sous le cèdre du labyrinthe_....

--As-tu écrit?

--Oui, marraine.

--Signe... _Paula Monti_.

--Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera dupe de sa propre infamie....

--Quand lui remettras-tu cette lettre?

--A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai d'Anjou.

--Va vite et reviens....

--Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.

--Qu'est-ce?

--Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près....

--Et qu'importe!

--Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous trouvez si jolie.

--Que dis-tu?

--Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le prince....

--Lui... lui?

--Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....

--Ah! maintenant... je comprends tout--s'écria la princesse en mettant ses deux mains sur son front.

--Quoi donc, marraine?

--Tu le sauras plus tard... laisse-moi.

Iris sortit.

Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

TABLE DES CHAPITRES.

CHAPITRE I.

I. Le bal de l'Opéra

II. Une intrigue

III. Le domino

IV. Paula Monti

V. L'aveu

VI. M. de Brévannes

VII. Madame de Brévannes

VIII. Le retour

IX. Le récit

X. Le prince de Hansfeld

XI. Le père et la fille

XII. Le beau-père et le gendre

XIII. Une première représentation

XIV. Premières loges, n° 7

XV. Loge de première, n° 29

XVI. Les stalles d'amis

XVII. Entr'actes. Loge n° 7

XVIII. La sortie

XIX. La poste restante

XX. L'émissaire

XXI. L'entretien

XXII. Rencontre

XXIII. Chagrins

XXIV. Découverte

XXV. Douleur

FIN DE LA TABLE.

* * * * *