Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Chapter 11
Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:
--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de moi, ma chère Iris.
--Non, il faut que je rentre.
--Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.
--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.
--C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous deux prévenir de grands malheurs.
--Que dites-vous? la princesse risquerait....
--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien, nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.
--Comment cela?
--Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.
--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous entendions bien ensemble?
--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?
--Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez presque de la confiance.
--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....
--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....
--Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.
--Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous donner un rendez-vous.
Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible; et il reprit:
--Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis vous me rendez si heureux....
--Vous le dites....
--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le mien?...
--Je vous en supplie, parlons de la princesse....
--C'est maintenant vous qui me le demandez....
--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.
--Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du plaisir d'être près de vous.
--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....
--Quand cela serait....
--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille.... Laissez-moi.... Je veux rentrer.
--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.
--J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler de moi.
--Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours... madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?
--Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.
--Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris.... Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec vous!
--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.
--Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre maîtresse?
--Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....
--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la clarté de la lune qui me permet de les admirer!
--N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...
--Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main vous avez.
--Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous ne vous occupez pas des réponses?
--Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me causez. Eh bien! la princesse?
--Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a pleuré, oh! bien longtemps pleuré.
--Elle a pleuré!
--Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.
--Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?
--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée; elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait toujours.
Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) était pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée qu'irritée de cette rencontre.
M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.
La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser était cette circonstance:
Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....
Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de Brévannes.
Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.
La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:
--Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?
--A vous, Iris.... Encore une distraction....
--Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... vous ne m'avez pas écoutée....
--Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour que vous ayez toute foi en moi.
--Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?
L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui vint à l'esprit.
Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et mécontente de sa position, quoi de plus naturel?
Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même hostile à sa maîtresse.
Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment. Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris d'un ton affectueux de tendre intérêt:
--Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce pas?
La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis après un silence de quelques secondes, elle dit:
--Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à quoi bon me plaindre?...
Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.
Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:
--Mais au moins je vous reverrai?...
--Je ne sais, répondit-elle.
--Mais quand cela? après demain? à la même heure?
--Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez malheureuse.
Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.
Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première entrevue avec Iris....
Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.
La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.
* * * * *
CHAPITRE XXII.
RENCONTRE.
Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier solitaire.
Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet, formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la rivière.
Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge, s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine, gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus, cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres, dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris, ressemblaient à des ruines imposantes.
L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un oeil fixe le courant du fleuve.
Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre tâter le terrain avec sa canne.
Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.
Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour le laisser passer.
Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre, roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en étendant les bras et en poussant un cri affreux.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert, voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.
Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre Raimond.
Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce _sauvetage_ inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.
Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.
Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève, le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur; à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.
La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre; en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait presque personne sur ces quais solitaires.
M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant, remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier qui conduisait au quai.
Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la rue Poultier et du quai d'Anjou.
Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y établit devant un bon feu.
M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour de lui avec étonnement.
--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma reconnaissance--s'écria le graveur.
--Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en cherchant à rassembler ses idées.
--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau.... Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....
--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens même que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même après vous être sauvé--dit M. de Hansfeld en souriant.
--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.
M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en s'écriant:
--Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...
Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.
--Il m'a chassée... chassée de chez lui,--murmura Berthe d'une voix entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.
--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard.
M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.
On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.
A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe, rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.
Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de Hansfeld:
--Ma fille... mon sauveur.
--Que dites-vous, mon père?
--Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, je suis tombé dans la rivière.
--Grand Dieu!
Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxiété.
--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai transporté ici....
--Ah! monsieur--s'écria Berthe--vous m'avez rendu mon père, alors que je n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se chargera d'acquitter notre dette....
--Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa fille.
--Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant--dit Pierre Raimond.
--Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?--ajouta Berthe.
--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en rougissant et balbutiant un peu.
Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et reprit:
--Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir conservé pour mon enfant?
M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il répondit:
--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... ma bonne action....
--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conçois le sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence de l'ingratitude.
--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité.
Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire d'amener un fiacre.
Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du graveur.
Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa fille.
* * * * *
CHAPITRE XXIII.
CHAGRINS.
En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:
--Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux brisement de coeur vous en avertisse....
--Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être sauvé... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous devons à ce généreux inconnu.
--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'écria Berthe en fondant en larmes.
Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et lui dit avec amertume:
--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...
--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis à charge!... je lui suis odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes.
--Oh! mes prédictions!...--s'écria douloureusement le vieillard.
--Mon père, ne m'accablez pas!...
--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais qu'y a-t-il donc encore?
--Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français. Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste, parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....
--Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche... pourquoi ne m'as-tu rien dit?
--Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....
--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
--Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
--Pauvre enfant...--Continue.
--Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:--A quoi cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix ferme:--Et puis ensuite... mon enfant....