Part 2
Tout bourru il était à Aix, tout bourru il restera à Paris. Il ne perdra point sa timidité de jeune homme pas affranchi; il travaillera ici comme il travaillait déjà là-bas, grognon, de mauvaise humeur, emporté, incivil quand on l’agacera ou, si, devant lui, on affecte des attitudes poseuses, avec des propos qui lui soient hostiles.
Aujourd’hui l’Académie Suisse n’est plus; elle a disparu en même temps que le cabinet du dentiste populaire Sabra, qui fut longtemps installé à la tête du pont Saint-Michel. Les agrandissements du Palais de Justice ont jeté bas ce coin si pittoresque du vieux Paris.
L’Académie Suisse et le cabinet Sabra se trouvant sur le même palier, vous voyez les divertissantes confusions qui éclataient. Seuls, les patients les prenaient mal; et beaucoup devaient s’enfuir à tout jamais en voyant chez le dentiste--s’étant trompé de porte--des modèles nus dressés ou assis sans pudeur.
Cette Académie Suisse était une académie entièrement libre. Personne n’y venait corriger. Elle ouvrait de bonne heure, dès six heures en été; puis, passé l’après-midi, il y avait un cours de sept heures à dix heures du soir. Trois semaines, on avait un modèle homme; l’autre semaine du mois, un modèle femme.
Cézanne s’y montra très assidu. Il y connut Guillaumin--et Pissarro, alors installé à la Varenne-Saint-Hilaire et qui ne travailla jamais chez Suisse, mais qui souvent y venait voir son ami Oller.
C’est dans ce temps là aussi que Cézanne et Guillaumin souvent partaient de concert pour aller dessiner et peindre--avec quelle technique serrée!--dans l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, aujourd’hui morcelé.
Tous deux--et d’autres peintres mêmement--croyaient alors violemment en Courbet.
Mais Cézanne, lui, vénérait aussi Rubens et Delacroix. Et déjà il exprimait rageusement et fortement ses opinions, ne ménageant point les interlocuteurs qui ne pensaient pas comme lui.
Il avait retrouvé Zola avec joie; Zola déjà nettement doctrinaire, et qui ne songeait, lui, qu’à arriver. Cézanne, très sensible, subit là le premier choc à son amitié de collège. Il ne retrouvait pas le Zola qu’il avait connu à Aix; et son ennui fut tel que, pris brusquement de regret, il ne tint pas en place qu’il ne repartît pour Aix, ne sachant trop comment il allait maintenant vivre.
C’était en quelque sorte un autre retour d’enfant prodigue. Le père Cézanne ne cacha point sa joie de reprendre son fils. Mais à Aix l’envoûtement de Paris recommença; Zola relança Cézanne par de nouvelles lettres ardentes, et voilà Cézanne renouvelant ses supplications pour repartir. Sa mère lui vient encore en aide; il repart.
Il se logea cette fois Boulevard Saint Michel, reprit ses séances à l’Académie Suisse, et décida qu’il se présenterait au concours d’admission de l’Ecole des Beaux-Arts.
Il fut refusé. Mais il trouva une compensation à cet échec en se liant avec Guillemet, qui, venu à Aix, obtint du père Cézanne que son fils aurait enfin une pension régulière pour qu’il pût désormais être peintre à Paris.
M. Vollard (dans son livre si curieusement pittoresque), M. Vollard raconte:
«En cette année 1863, Cézanne fit la connaissance de Renoir. Celui-ci vit un jour entrer dans son atelier un de ses amis, Bazille, avec deux inconnus qu’il présenta à Renoir: «Je vous amène deux fameuses recrues.» C’étaient Cézanne et Pissarro. Cézanne connut aussi vers la même époque Manet, à qui il fut présenté par Guillemet. Il fut tout de suite pris par la force de réalisation de Manet. «Il crache le ton!» s’exclamait-il, seulement, à la réflexion, il ajoutait: «Oui, mais il manque d’harmonie et aussi de tempérament.» C’était d’ailleurs bien simple. Cézanne avait divisé la peinture en deux genres: la peinture «bien couillarde» la sienne; et la peinture qui n’était pas «couillarde», celle des «ôttres». De cette seconde catégorie était notamment Corot, dont Guillemet lui parlait sans cesse; à quoi Cézanne répondit un jour: «Ton Corrot, tu ne trouves pas qu’il manque un peu de tempéremmenn?» Il ajouta: «Je viens de terminer le portrait de Valabrègue (un ami connu chez Zola), le point lumineux sur le nez, c’est le vermillon pur!»
Manet trônait alors au café Guerbois, situé à l’entrée de l’Avenue de Clichy, et où se rassemblaient les jeunes peintres et les écrivains de la pseudo-école des Batignolles.
Au café Guerbois, comme dans toutes les parlottes de ce genre, on élaborait toutes les conquêtes de l’avenir; on préparait tous les champs de bataille pour y combattre tout ce qui était officiel. Fantin-Latour, Guillemet, les graveurs Desboutins et Belot, le critique Duranty, le sculpteur et poète Zacharie Astruc, Léon Cladel, Burty, Degas, Stevens, Monet et Renoir, Bazille et Zola y étaient les plus assidus. D’abord enrôlés pour les mêmes victoires, sous la même bannière, au fur et à mesure que les jours passaient, des antipathies, des jalousies, des haines ne tardèrent point à éclater entre tous ces commensaux. Cézanne, de plus en plus déraciné et s’ennuyant de plus en plus, se laissait traîner dans cette fosse aux ours; et déjà il enrageait d’entendre Zola se célébrer tous les soirs. Puis, Manet également l’irritait. L’élégance, le parisianisme, l’esprit et les allures de ce peintre dandy lui étrillaient fortement les nerfs; car, lui, Cézanne, il se rendait compte qu’il pesait peu, avec sa mise presque bohême, même et surtout avec son sacré accent, qui eût pu sonner moins avec un parler lent; mais il n’avait nul moyen de calmer la violence de ses emportements, condamné à rester en somme un sacré bougre de Provençal, à coup sûr mal embouché. Et puis quoi, ce Manet, son originalité, ne sautait pas tellement aux yeux! Il suivait toujours quelqu’un en somme; et ses sacrés noirs qu’on vantait tant, il les avait bien volés aux Espagnols; même les sujets venaient de Goya; et ce que c’était autrement moins fort! Zola avait beau défendre Manet; il n’en était pas moins vrai que ce n’était pas le grand homme qu’il voulait imposer. D’où discussions véhémentes, frénétiques, dont Zola sortait découragé, se disant déjà que Cézanne, hélas! n’arriverait jamais à rien, puisqu’il ne comprenait décidément pas toute la souveraineté que Manet affirmait.
Car, en somme, toute la vérité était là: Manet était déjà consacré par de vraies et hautes œuvres; tandis que Cézanne, lui, n’avait peint que des portraits en somme barbares ou des compositions, comme la _Femme à la puce_ ou l’_Après-midi à Naples_, presque ridicules. Et tout cela sculpté, raviné, crépi dans une pâte épaisse, lourde, comme un champ retourné.
Et, inexorablement, Zola citait à Cézanne, dans cet ordre d’idées: _Le Jugement de Pâris_; le _portrait du nègre Scipion_; le _Portrait de Marion_; etc., etc. A quoi, Cézanne, bondissant, répondait que lui, au moins, il n’était le plagiaire de personne; pas plus de Courbet que de Delacroix; et que s’il s’infiltrait tout de même du romantisme dans ses œuvres; eh bien! que ce romantisme là était à lui, bien à lui; et qu’il avait bien le droit, pour ses débuts, de vivre dans l’atmosphère de son temps; et que, ma foi, plus tard, on verrait!
Ce sont certainement ces discussions qui poussèrent Cézanne à envoyer au Salon officiel, en 1866, ces deux tableaux déjà nommés: _L’après-midi à Naples_ et la _Femme à la puce_. Reçu, il en tirait une force incontestable. Il s’était soumis au jugement des _autres_; et ces _autres_ le considéraient, qu’on le voulût ou non, comme un peintre.
Mais les deux tableaux furent refusés. C’est alors qu’il écrivit au Surintendant des Beaux-Arts, de Nieuwerkerke, pour lui dire «qu’il ne peut accepter le jugement illégitime de confrères auxquels il n’a pas donné lui-même mission de l’apprécier...» et il demande «à en appeler au public et être exposé quand même!» et il termine: «que le salon des Refusés soit donc rétabli!»
Vaine protestation! Il put d’ailleurs vite se consoler en pensant que beaucoup de vrais peintres, ont été logés à la même enseigne. Et enfin, Monet. Renoir, Pissarro ne triomphent pas plus que lui. Ils se débattent tous dans les pires ennuis: tandis que, lui, en somme, il a sa pension régulière et tout le temps devant lui pour l’imposer quand même sa sacrée peinture à coups de poing, à coups de pied dans le c... de tous «_ces salops-là qui officient sur les ordures de leur Salon!..._»
Que si, ici, l’on s’étonne de me voir présenter ainsi Cézanne, violent et peu courtois,--reproche qui a été maintes fois adressé au livre de M. Vollard,--il faut tout de même se dire que Cézanne était et restait un homme incivil, malgré l’exemple du dandy Manet, lui, spirituel et de correcte distinction.
Aussi, ne faut-il pas s’étonner si Cézanne ne tenait guère en place, regrettant Aix quand il était à Paris, et Paris quand il était à Aix. Heureusement quand il se vomissait trop, il f... le camp là où il pouvait voir des tableaux de Delacroix et de Courbet.
Il les admirait profondément, certes; mais après les avoir bien admirés, il s’entêtait dans sa peinture à lui, et rageusement, avec la ténacité d’un bœuf, mais s’irritant contre tout, il se remettait à maçonner à pleine truelle dans le plâtre coloré qu’il arrachait de sa palette. Et, assurément, nul ouvrier ne fut plus opiniâtre, plus passionné que lui. Ah! alors, on pouvait bien lui demander après d’aller poser chez Guerbois. La vérité, c’est que de plus en plus, il les em... tous ces lapins là-bas qui soignaient leurs propos, qui faisaient des effets de cravate, qui éculaient les potins de Paris, qui s’ahurissaient des prix de vente des tableaux officiels, qui, tout en proclamant leur indépendance, se révélaient plus bas que des Bourgeois et plus bêtes que des Politiciens. Ah! non! mille fois non! tout valait mieux que çà, même Aix;--et, Cézanne, alors abreuvé de dégoût, du dégoût de tous ses confrères, brusquement, repartait.
Il y avait alors au Jas de Bouffan une vaste salle, au rez-de-chaussée, à usage de buanderie, et qui servait plutôt de dépôt pour les objets les plus hétéroclites. Mais au moins les murs en étaient à peu près nus; et cela un jour donna l’idée à Cézanne de peindre à même ces murs.
Il commença par le _portrait de son père_, qu’il représenta assis dans un fauteuil et lisant son journal: puis vint le _portrait_ de son ami _Achille Emperaire_, un peintre aixois, qu’il appelait, en mémoire d’Homère, le bouillant Achille, alors que le bougre était simplement le plus pacifique et le plus sommeillant des lendores.
Et, ensuite, comme il exécrait Ingres, il entreprit, à la manière du peintre raphaélesque, de représenter dans le fond de la salle les quatre Saisons, d’après des figures d’un numéro du _Magasin pittoresque_. Ces quatre grandes figures mâtinées dirait-on, avant la lettre, au moins pour le premier, du douanier Rousseau et de Botticelli, furent signées: Ingres, et datées: 1811.
Enfin, coup sur coup, Cézanne peignit toujours sur les murs, le _bal champêtre_, d’après Lancret; le _Christ ressuscitant Lazare_; la _Madeleine repentante_; les _Contrastes_ (deux têtes: une tête d’homme et une tête de femme);--enfin une grosse _Baigneuse_, vue de dos.
Le père Cézanne laissait faire son fils. Tout de même, à propos de cette dernière peinture, le père Cézanne crut devoir dire un jour: «Voyons, Paul, tu as des sœurs; comment as-tu pu faire une grosse femme nue?» A quoi, Cézanne de répondre: «Mais, mes sœurs n’ont-elles pas des culs comme vous et moi?»
Au fond, Cézanne se plaisait dans ce Jas de Bouffan, où enfin il trouvait la paix! C’était tout autour de lui la solitude, le silence; et si un chien de la ferme aboyait (il avait horreur des chiens), vite, on galopait aux trousses de la bête pour la museler. A part cela, tout autour de lui, des champs, de la lumière.
Il avait installé un petit atelier au dernier étage, sous la corniche à la gênoise; et de là il s’abreuvait de l’admirable montagne Sainte-Victoire, toute gorgée de blancheur lumineuse et de virginale splendeur, qu’il a peinte tant de fois.
Là, il vivait chez lui, tout seul, insociable, dans le désordre le plus complet, écrasant ses couleurs sur le parquet, tout badigeonné lui-même d’essence et de blanc, et de bleu, et de vert et de jaune, les cheveux fous, pas entretenus, traitant vraiment sa toilette comme une chose absolument indifférente.
Et lui seul pouvait pénétrer dans ce petit atelier. Lui seul pouvait marcher dans ce désarroi des fruits jetés tout à vrac, dans ce pêle-mêle de serviettes, de pots, de compotiers, de tous les objets enfin qui pouvaient poser pour ses natures mortes. Et l’on avait reçu l’ordre de ne jamais rien enlever, de ne toucher à rien, de n’épousseter rien. Les fruits pourrissaient, les fleurs séchaient, un amas de couleurs raclées et de tubes exhaussait le plancher; n’importe, personne n’entrait dans l’atelier de M. Paul. Il en descendait à certaines heures, hirsute, hagard, comme échappé à une torture; et gardant encore dans ses yeux l’épouvante de la farouche lutte qu’il venait de subir contre la matière.
Certes! Il y a déjà eu des bœufs, si je puis ainsi dire, dans la peinture; mais aucun n’a souffert, n’a creusé son sillon, n’a peiné comme celui-là. Ah! ce n’était pas le travail élégant, comme dans une vitrine que le passant regarde, de M. Manet! Et les peintres qui peignent la cigarette, la pipe à la bouche, satisfaits, se rapprochant, se reculant, le genou arrondi et la bouche souriante! Cézanne était, lui, une sorte de forçat de la Peinture; une sorte de pauvre hère damné, attaché comme à une tâche horrible. Il suait, il geignait, il rageait, il jurait; la Peinture était pour lui un labeur d’Enfer, d’où il sortait congestionné, brûlant, les yeux fous--et vraiment peu disposé à faire figure de peintre parisien, aimable, courtois et précieusement habillé!
* * * * *
La guerre de 1870. Cézanne accourut au Jas de Bouffan. Des gendarmes vinrent alors pour l’emmener. Mais ne se sentant aucun goût pour porter le harnois, il ne se montra point; et, dans la nuit qui suivit l’apparition des Pandores, il s’en fut tout d’une traite jusqu’à l’Estaque, près de Marseille, où, là, il resta jusqu’à la fin de la guerre.
Ne l’en accablez pas! Il ne fut pas le seul peintre ou sculpteur défaillant. Pendant ce temps, en effet, si Bazille se faisait tuer à la bataille de Beaune-la-Rolande, Pissarro se trouvait à Londres; Monet, le solide Monet était à Amsterdam; Zola à Bordeaux; Rodin à Bruxelles; et Renoir, dans je ne sais quel Cagnes! Il est vrai que Manet, demeuré, lui, à Paris, sauva, comme Bazille, l’honneur, en devenant officier dans l’état-major de la garde nationale.
La paix signée, convalescente, le café Guerbois, lui, en mourut. Manet resta à Paris; Pissarro s’installa à Pontoise; Monet, à Argenteuil; Sisley, à Voisins; et Cézanne partit pour Auvers-sur-Oise, près Pontoise.
III
CÉZANNE A AUVERS
Au sujet des influences subies par Cézanne, et que j’ai déjà notées, M. Théodore Duret a pu écrire (_Les peintres Impressionnistes_):
«Il faut bien expliquer que les influences successives subies par Cézanne, ne marquent pas des manières différentes absolument tranchées. Avec lui, il s’agit d’un homme très ferme, qui s’est tout de suite engagé dans une voie certaine. En effet, le choix de ses sujets, les limites dans lesquelles il entend se tenir ont été promptement fixés. Sauf au premier moment où, sous l’influence de Delacroix, il peint quelques compositions romantiques, il n’a jamais été attiré que par le spectacle du monde visible. Il n’a point recherché les sujets descriptifs, il a ignoré les emprunts littéraires. L’expression de sentiments abstraits, d’états d’âmes, lui est toujours restée inconnue. Il s’est d’abord consacré à peindre ce qui peut être vu par les yeux, les natures mortes, les paysages, les têtes ou portraits et, comme une sorte de couronnement, des compositions, mais d’ordre simple, où les personnages sont mis côte à côte, sans se livrer à des actions singulières, surtout pour être peints.
«Le terrain, continue M. Théodore Duret, sur lequel il entend se tenir, étant tout de suite délimité, quand on parle des influences subies, il s’agit en réalité de questions de technique, de la gamme des tons, des valeurs de palette, qu’il doit d’abord aux devanciers. C’est donc surtout son coloris qui a passé par des phases diverses, avant d’être pleinement fixé. C’est l’aspect extérieur qui change et se modifie, jusqu’au jour où il prend son caractère définitif par l’adoption de la _peinture en plein air_.»
La peinture en plein air! C’était surtout pour s’y adonner en toute quiétude, qu’il résolut de rejoindre Pissarro qui l’appelait auprès de lui. Et là, à Auvers, Cézanne devait rencontrer un autre ami fervent en la curieuse personne du docteur Gachet.
Avec le plus entier respect, mais en montrant le docteur Gachet tel qu’il était, je tiens, car je lui dois cet hommage, à parler ici un peu longuement de cet incontestable _premier_ amateur de la peinture nouvelle.
Le docteur Gachet était à ce moment-là un vieillard hoffmannesque, très maigre, de taille moyenne, médecin de la compagnie du chemin de fer du Nord. Il habitait à Auvers une ancienne pension de famille, contiguë à un cimetière désaffecté dont les ossements parfois tombaient dans la petite propriété. «Vos victimes qui se vengent!» disait un de ses familiers--et le père Gachet ne se fâchait point. Il avait un fils, Paul, et une fille, Clémentine. Sa femme était morte depuis long-temps. Le docteur Gachet était «sans âge» quand il mourut; l’acte de décès, au surplus, n’apporta aucune précision, l’indication de l’âge ayant été volontairement omise, par coquetterie du vieillard. Ses deux enfants marchaient disciplinés, à la voix ou au son d’un sifflet qu’il portait à son cou. Docteur homéopathe, il soignait, naturellement, par de minuscules pilules et faisait boire sans cesse de la tisane à ses enfants et à ses invités.
C’était une vieille gouvernante, Madame Chevalier, qui avait élevé les enfants. Alors, ayant des loisirs, le docteur Gachet, fou furieux de peinture, s’était mis, lui aussi à faire de la peinture, et, par surcroît, de l’eau-forte. Il se réfugiait dans un petit atelier inviolable, dans son grenier; petit atelier où l’on arrivait par une longue échelle et par une trappe; et là, il peignait ses sujets favoris: des têtes de cochons et des chats. Il signait ses toiles Van Ryssel et prétendait descendre du peintre Van Mabuse.
Il y avait comme hôtes encore, dans la petite maison également singulière du docteur Gachet,--il y avait une vieille chèvre diabolique, sans poils, ainsi qu’une vieille descente de lit toute pelée, et que l’on appelait Henriette; puis une non moins vieille paonne, pareillement sans plumes, toute ridée, que pourchassaient du matin au soir une trôlée de chats, toujours au nombre de seize à dix-huit.
Les accoutrements du docteur Gachet étaient non moins curieux. En hiver, pour cheminer dans Auvers,--car il soignait gratuitement et en cachette les indigents du pays (ses fonctions de médecin de la Cie du Nord lui interdisant d’exercer dans Auvers), en hiver, il portait de hautes bottes qui lui venaient au-dessus des genoux, une petite fourrure de martre (tête et pattes!) autour du cou, une longue redingote et un bonnet de fourrure.
En été, il arborait un ample chapeau aux bords ballants, une ombrelle blanche doublée de vert, une redingote en alpaga, et des bottines à élastiques.
Autre singularité: il portait les cheveux fins, comme du duvet de canard. Il les teignait lui-même en un jaune si ardent, que Gœneutte l’avait surnommé: le docteur Safran.
Vigilant philanthrope, il avait installé au faubourg Saint-Denis une clinique; et c’était ceci les buts de sa vie: soigner les gens, peindre et adorer la peinture.
La peinture! surtout et seulement celle qui venait d’apparaître. On connait le merveilleux portrait que Van Gogh a réalisé d’après lui: le chef couvert d’une casquette en toile, très plate, avec visière de celluloïd.
C’est Van Gogh qui, à propos du docteur Gachet, écrivait à son frère Théo les extraits de lettres suivants: Juillet 1890. «J’ai vu M. le Dr Gachet, qui m’a fait sur moi l’impression d’être assez excentrique, mais son expérience de docteur doit le tenir lui-même en équilibre en combattant le mal nerveux, duquel certes il me paraît attaqué au moins aussi gravement que moi...
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«Probablement tu verras le Dr Gachet cette semaine--il a un très beau Pissarro, hiver avec maison rouge dans la neige, et deux beaux bouquets de Cézanne. Aussi un autre Cézanne du village.»
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Et d’une nouvelle lettre:
«La maison du Dr Gachet est pleine de vieilleries noires, noires, noires, à l’exception des tableaux impressionnistes. L’impression qu’il a faite sur moi n’est pas défavorable. Causant de la Belgique et des jours des anciens peintres, sa figure raidie par le chagrin redevient souriante, et je crois bien que je resterai ami avec lui et que je ferai son portrait.»
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Un autre jour:
«Aujourd’hui, j’ai revu le Dr Gachet et je vais peindre chez lui mardi matin, puis je dînerai avec lui et après il viendrait voir ma peinture. Il me paraît très raisonnable, mais est aussi découragé dans son métier de _médecin de campagne_ (_sic_) que moi de ma peinture.»
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Cet extrait de lettre, encore:
«Mais tu feras certes avec plaisir plus ample connaissance avec le Dr Gachet et il y compte déjà, en parle toutes les fois que je le vois, que vous tous viendrez (Théo, sa femme, Jo et l’enfant). Il me paraît certes aussi malade et ahuri que toi ou moi, et il est plus âgé et il a perdu il y a quelques années sa femme, mais il est très médecin et son métier et sa foi le tiennent pourtant. Nous sommes déjà très amis.»
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«Je travaille à son portrait, le tête avec une casquette blanche, très blonde, très claire, des mains aussi à carnation claire, un frac bleu et un fond bleu Cobalt, appuyé sur une table rouge, sur laquelle un livre jaune et une plante de digitale à fleurs pourprés.»
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«M. Gachet est absolument _fanatique_ pour ce portrait et veut que j’en fasse un pour lui, si je peux, absolument comme cela, ce que je désire faire aussi.»
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«Puis j’ai peint chez lui deux études, que je lui ai données la semaine passée, un aloès avec des cyprès, puis dimanche dernier des roses blanches, de la vigne et une figure blanche là-dedans.»
«Je ferai très probablement aussi le portrait de sa fille qui a 19 ans.»
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«Maintenant rien, absolument rien ne nous retient ici, que Gachet--mais celui-là restera un ami à ce que je présumerais. Je sens que chez lui je peux faire un tableau pas trop mal toutes les fois que j’y vais et il continuera bien de m’inviter à dîner tous les dimanches et lundis (_Et Van Gogh dit cependant que c’est une corvée, car on y mange trop:_ 4 ou 5 plats!)...
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«Gachet a un Guillaumin, femme nue sur un lit que je trouve fort belle, il a aussi un très ancien portrait de Guillaumin par lui»...
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Extrait d’une autre lettre:
«Mais sa maison, tu verras, c’est plein, plein, comme un marchand d’antiquités, de choses pas toujours intéressantes. Mais dans tout cela il y a ceci de bon que pour arranger des fleurs ou des natures mortes, il y aurait toujours de quoi.»...
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Ces mots encore d’une lettre à Gauguin:
«Maintenant j’ai un portrait du Dr Gachet à expression navrée de notre temps.»...
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D’une lettre enfin à son frère Théo.