Patrice, ou les pionniers de l'Amérique du nord
Chapter 2
Tout ceci s'était passé avec une telle promptitude, que ni Bryan ni sa femme n'avaient pu s'opposer à l'action de Patrice; l'Indien seul, qui avait conservé cet imperturbable sang-froid des guerriers de sa race, aurait été en position de prévenir le dessein du jeune garçon; mais quand bien même le père, la mère et la soeur de Patrice n'eussent pas été parmi les passagers, il lui semblait tellement naturel et dans l'ordre que le plus jeune se dévouât pour le salut des autres, que, bien loin de retenir Patrice, il n'eut pas plutôt compris son projet, qu'il lui en facilita, pour ainsi dire, l'exécution. Une courte et énergique exclamation approbatrice fut tout ce qu'il accorda au jeune Bryan sacrifiant sa vie pour le salut de ses parents.
Malgré le départ de Patrice, le canot était encore tellement surchargé, que l'eau effleurait ses bords, et que le moindre faux mouvement de ceux qu'il contenait l'eût mis en danger de couler bas. Ce fut cette circonstance qui empêcha Bryan de se précipiter dans le fleuve pour rejoindre son fils. En effet, lorsqu'il se leva du fond du canot, où il était étendu, pour s'élancer après Patrice, la frêle barque d'écorce vacilla et pencha si fort, que si Bryan n'eût pas promptement repris sa position première, il eût causé la mort de sa femme et de sa fille, sans être d'aucun secours à son fils.
Patrice ne fut pas plutôt à terre, qu'il prit sa course le long du rivage du fleuve, et se jeta dans une épaisse touffe de roseaux, au milieu de laquelle il se blottit. Cet expédient lui eût peut-être réussi, si les Iroquois n'avaient pas eu un chien avec eux; mais, pendant qu'ils tiraient des coups de fusil et des flèches au canot qui s'éloignait, et qui fut bientôt hors de portée, le chien prit la piste de Patrice, le suivit jusqu'aux roseaux dans lesquels le jeune Bryan s'était caché, et se mit à aboyer de toutes ses forces. Un Iroquois accourut; voyant que son chien tournait autour des roseaux sans oser y entrer, il crut qu'il avait surpris un sanglier; il s'avança donc avec précaution, son fusil à l'épaule, prêt à faire feu dès qu'il apercevrait la bête. Patrice, qui de sa cachette suivait tous les mouvements de l'Indien, comprit qu'il allait être tué s'il ne se montrait pas; il prit donc bravement son parti, et se leva debout. A cette apparition inattendue l'Iroquois fit un bond en arrière, mais, reconnaissant, aussitôt qu'il avait affaire à un enfant sans armes, il baissa le canon de son fusil, s'élança vers Patrice, le saisit, le chargea sur son dos, et le porta vers ses compagnons avec autant d'aisance que s'il se fût agi d'un chevreuil. Arrivé auprès d'eux, il déposa son prisonnier par terre, et poussa une exclamation de joie et de triomphe, à laquelle répondit toute la bande par des cris semblables.
Dès que le vacarme eut cessé, le guerrier qui avait fait Patrice prisonnier (c'était un homme d'une cinquantaine d'années) prit la parole, et, s'adressant au fils de Bryan, lui demanda en iroquois pourquoi il n'avait pas suivi les siens. Comme Patrice parlait tant bien que mal la langue des Ottawas, qui était celle de la tribu du chef indien ami de son père, et que l'iroquois ressemble beaucoup à l'ottawa, le fils de Bryan comprit la question, et répondit en ottawa qu'il était resté parce que le canot ne pouvait les contenir tous, et qu'il savait que les guerriers iroquois ne faisaient point de mal aux enfants; que du reste, quand bien même ils devraient le tuer, il mourrait heureux de songer qu'en sortant du canot il avait assuré la fuite de son père, de sa mère et de sa soeur.
Cette réponse, fièrement jetée par un garçon de quinze ans, plut singulièrement aux Iroquois. L'un d'eux, pour éprouver le courage de Patrice, saisit une hache, l'éleva en l'air, et, l'abaissant tout à coup dans la direction de la tête du jeune Bryan, ne la détourna de son front que quand le fer allait l'atteindre. En face de cette démonstration hostile, Patrice ne laissa paraître aucune crainte, et resta droit et immobile.
L'Indien qui l'avait fait prisonnier étendit alors le bras vers Patrice, et commença une espèce de discours dans lequel il parla longtemps, et en termes pompeux, d'un fils qu'il avait perdu dans une bataille contre les Hurons, et finit par déclarer que, selon l'usage de sa nation, il adoptait son prisonnier comme son fils, afin qu'il tînt la place de celui que les Hurons lui avaient tué.
Patrice, pour se faire bien venir de l'Iroquois, fit semblant de se résigner à son sort. Cependant, quand les Indiens le ramenèrent auprès de leurs compagnons restés à la ferme, et qu'il vit les ravages commis en si peu de temps, il ne put ni retenir ni cacher ses larmes. Non seulement la maison, les hangars, la grange, l'écurie, brûlaient; mais le sol était jonché de débris de toute espèce. Meubles, instruments aratoires, provisions gisaient pêle-mêle, et dans un tel état, qu'on pouvait à peine reconnaître ce que c'était.
Lorsque les Iroquois furent las de casser et de détruire, ils se mirent à partager leur butin. Ce butin se composait de bien peu de chose, et avait bien peu de valeur en comparaison des richesses qu'ils avaient anéanties; car ils ne s'étaient réservé qu'un petit nombre d'objets faciles à transporter, et dont ils connaissaient le prix et l'usage.
Patrice fut douloureusement surpris quand on lui annonça qu'il ne jouirait du bénéfice de son adoption que le jour où les Iroquois auraient regagné leurs villages, et que jusque-là il serait traité comme un prisonnier. Il avait espéré d'abord qu'on lui laisserait une certaine liberté dont il comptait profiter à l'occasion. Toutefois il ne fit aucune résistance, et ne témoigna aucun dépit quand son maître lui lia les mains et l'attacha à un arbre.
Le lendemain, au lever du soleil, toute la bande, qui se composait d'environ deux cents hommes, se remit en marche; d'après ce que Patrice entendit dire autour de lui, il conclut que le chef de l'expédition n'osait pas s'aventurer plus avant du côté du fort Thomas, et qu'il avait été décidé dans un conseil tenu le soir précédent qu'on reprendrait le chemin du nord-ouest.
Cette détermination des Indiens causa un nouveau chagrin à Patrice. Tant qu'ils seraient restés sur les bords du fleuve Saint-Laurent, il pouvait espérer être délivré soit par le chef ottawa, soit par les troupes qui ne manqueraient pas de partir du fort Thomas à la nouvelle des dévastations commises dans une demi-douzaine d'établissements. Mais une fois emmené dans le nord-ouest, au delà du lac Iroquois, il devenait presque impossible que ses parents et ses amis découvrissent où il était, et parvinssent à le tirer d'entre les mains des Indiens.
Le guerrier iroquois vint lui-même détacher Patrice de son arbre; mais il lui laissa les deux bras liés le long du corps par une lanière de cuir, qui, fixée à son cou, descendait en tournant autour de lui jusqu'à la naissance des cuisses. Ainsi garrotté, le pauvre garçon ne pouvait songer à prendre la fuite. Aussi son maître le laissa-t-il libre de marcher à sa guise. Privé de l'usage de ses mains, Patrice, quand il avait soif ou faim, était obligé de venir trouver son maître, qui le déliait quelques instants et ne lui permettait de s'éloigner de lui qu'après l'avoir garrotté de nouveau.
Le troisième jour, à la tombée de la nuit, les Iroquois campèrent au bord d'une petite rivière profondément encaissée et très rapide, qui allait se jeter dans le fleuve Saint-Laurent à cent kilomètres plus bas. Vers les dix heures du soir, le temps, qui avait été très mauvais toute la journée précédente, se mit à la tempête. Il s'éleva un vent furieux, il tomba des torrents de pluie, et le fracas du tonnerre vint se mêler aux mugissements de la forêt battue par l'ouragan.
Patrice, attaché à un énorme sapin, grelottait malgré sa couverture, composée de plusieurs peaux de castor cousues ensemble. Bientôt l'eau ruissela tellement sous lui, qu'il fut obligé de se lever: il s'appuya contre le tronc du sapin, et tâcha de se tourner de manière à ce que l'arbre l'abritât le mieux possible du vent et de la pluie.
Dès le commencement de la tempête il était tombé une telle averse, qu'en un instant tous les feux allumés dans le camp des Iroquois avaient été noyés. Beaucoup parmi les principaux guerriers couchaient sous des espèces de tentes; toute leur promptitude à les abattre, quand l'ouragan se déchaîna, ne put empêcher qu'un grand nombre d'entre elles ne fussent emportées au loin. Il en résulta un désordre extrême: au milieu d'une obscurité profonde, les Iroquois couraient en tous sens, et se bousculaient en cherchant à rattraper leurs tentes, leurs couvertures, leur bagage, que le vent et les ruisseaux leur disputaient.
Au plus fort de la bagarre, un éclair effroyable montra à Patrice un guerrier accroupi à quelques pas de lui, sous un buisson épineux. Quelque rapide, quelque fugitif qu'eût été l'éclat de la lumière qui lui avait permis de distinguer le guerrier, il avait suffi à Patrice pour reconnaître le chef ottawa ami de son père. Il se rappela alors que pendant tout le jour précédent il avait à plusieurs reprises entendu le chant du pic des bois sans avoir vu cet oiseau, et que dans toutes les parties de chasse que le guerrier ottawa faisait avec son père, ce chef se servait habituellement du cri du pic pour prévenir Bryan de se tenir prêt à tirer une pièce de gibier.
Patrice en conclut que, depuis la veille, le brave Ottawa suivait les Iroquois pour le tirer de leurs mains, et que c'était pour l'instruire de ses intentions et de sa présence que l'indien avait plusieurs fois renouvelé un signal bien connu de tous deux.
Patrice, malgré la découverte qu'il venait de faire, resta dans la position où il se trouvait, et se garda bien de prononcer un seul mot; car, comme il avait été attaché presque au centre du campement, il ne s'écoulait pas une minute sans qu'il entendît passer un Iroquois près de lui. Seulement il était tout oreilles, et se tenait prêt à tout événement.
Il venait d'achever une courte prière et de renouveler un voeu qu'il avait fait à la sainte Vierge lorsqu'il s'était caché dans les roseaux après avoir quitté le canot, quand il sentit une main invisible, à cause de l'obscurité, s'appuyer sur sa bouche, et la lame d'un couteau glisser entre sa peau et la lanière fixée à son pied droit; son pied gauche et ses deux poignets furent également, et sans le moindre bruit, dégagés des liens qui les retenaient; dès qu'il fut libre, l'Ottawa le chargea sur son épaule et se mit en marche.
La confusion qui régnait dans le camp avait pour les fugitifs autant d'avantage que d'inconvénient; car, si les Iroquois étaient trop occupés pour songer à Patrice, ils couraient de tous côtés, et éclairaient leurs recherches avec des torches de bois résineux, dont le vent, il est vrai, diminuait singulièrement la clarté. L'Ottawa, qui ne paraissait nullement appesanti par son fardeau, tantôt marchait à grands pas, tantôt se collait immobile contre un tronc d'arbre, tantôt se couchait à plat ventre. A chaque instant Patrice entendait un Iroquois passer à côté d'eux ou venir à leur rencontre; mais chaque fois son libérateur se détournait, ou se jetait de côté avec une souplesse, une rapidité, un aplomb d'autant plus merveilleux, qu'il semblait glisser sur la terre, et que ses pieds ne produisaient pas le plus léger froissement.
C'est ainsi qu'ils traversèrent heureusement la partie du camp qui s'étendait entre eux et la rivière. Grossie par l'orage, elle coulait débordée et impétueuse.
En arrivant sur ses bords, l'Ottawa retrouva sur-le-champ deux grosses et longues bottes de jonc qu'il avait préparées d'avance; il les lia ensemble côte à côte, fit coucher Patrice dans l'espèce de creux que formait leur rapprochement, se plaça lui-même à califourchon sur ce radeau improvisé, et le lança au fil de l'eau. Une grande perche et le mouvement de ses pieds, dont il se servait comme de rames, lui suffirent pour le diriger.
Ils descendirent ainsi la rivière pendant deux heures environ. Alors le chef Ottawa commença à contrefaire le cri du hibou à des intervalles assez rapprochés; bientôt un cri pareil lui répondit. L'Indien fit alors aborder son radeau, mit pied à terre et répéta le cri de l'oiseau nocturne. Au bout de cinq minutes d'attente, une pirogue montée par cinq personnes atterrit juste à la place où étaient venus débarquer l'Ottawa et Patrice, et celui-ci se trouva dans les bras de son père avant qu'il eût eu le temps de le reconnaître.
Vous dire la joie que le père et le fils éprouvèrent en se revoyant est chose impossible; ils manquèrent eux-mêmes de paroles pour l'exprimer.
Il me reste maintenant à vous raconter à quel concours de circonstances était due la délivrance de Patrice.
Vous avez vu comment, grâce au dévouement de son fils, Bryan, ainsi que sa femme et sa fille, avait pu s'éloigner du rivage avant l'arrivée des Iroquois, et comment la rapidité de la marche du canot avait préservé ceux qu'il contenait de l'atteinte des balles et des flèches dirigées contre eux.
Le guerrier ottawa, s'étant aperçu bientôt que les Iroquois, reconnaissant l'inutilité d'une plus longue poursuite, y avaient renoncé, proposa à Bryan de s'arrêter, pendant qu'il irait voir quel parti prendraient les Iroquois après le pillage de la ferme, et qu'il tâcherait de découvrir ce qu'était devenu Patrice. Bryan accepta cette proposition avec joie, et il convint avec l'Ottawa qu'à moins d'être forcé par l'arrivée des ennemis de fuir de nouveau, il l'attendrait dans une petite crique jusqu'au lendemain matin.
Le matin du jour suivant, l'Indien revint avec son chef, qu'il avait rejoint, et celui-ci apprit à Bryan que les Iroquois, après avoir saccagé son établissement, se retiraient vers le nord-ouest; qu'ils n'avaient point fait de mal à son fils; qu'un chef devait l'adopter; mais qu'en attendant que la tribu eût regagné ses campements habituels, Patrice était étroitement gardé et considéré comme prisonnier de guerre.
Si vous le voulez, ajouta le chef ottawa, mon frère va conduire votre femme et votre fille au plus prochain établissement, situé à une demi-journée d'ici, où elles seront en sûreté, et nous deux nous suivrons les Iroquois avec quelques-uns de mes guerriers, et nous essayerons de délivrer votre fils.»
Bryan, comme vous le pensez bien, accepta avec autant d'empressement que de reconnaissance l'offre de son ami ottawa. Celui-ci dirigea l'expédition avec tant de prudence et de sagacité, que la petite bande rejoignit les Iroquois, et les suivit à distance sans être remarquée, jusqu'à ce que l'Indien, profitant d'une nuit orageuse, délivra Patrice, ainsi que nous l'avons vu.
L'événement qui eût dû causer la ruine de Patrice devint la cause de sa fortune, et voici comment.
Le gouverneur du Canada, voulant protéger d'une manière efficace et permanente les établissements fondés de ce côté-là, décida qu'on élèverait un nouveau fort sur le fleuve Saint-Laurent, et qu'on y entretiendrait une garnison respectable. Or, l'ingénieur chargé de choisir l'emplacement de ce fort ayant justement désigné une éminence située à une portée de canon de Confiance, les terres de Bryan prirent sur-le-champ une très grande valeur, parce que leur situation dans le voisinage du fort non seulement les mettait à l'abri des déprédations des tribus hostiles, mais ouvrait des débouchés certains pour une partie des produits d'une ferme, tels que volailles, légumes, lait, beurre, etc.
Bryan vendit donc quelques petits lots de terre, et le prix qu'il en obtint lui permit de réparer complètement les ravages des Iroquois. Il remplaça ses bâtiments incendiés par des constructions plus vastes et plus solides, acheva ses travaux de défrichement, perça des routes, doubla le nombre de ses animaux domestiques, et bientôt Confiance devint une des plus belles et des plus importantes exploitations qu'il y eût à cinquante lieues à la ronde.
FIN
8599.--Tours, impr. Mame.