Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage
Part 5
_Ramage_.--_Ramage_ est un mot de l'ancienne langue, où il est adjectif, non substantif. Et, de droit, il ne peut être qu'adjectif. De fait, il est devenu substantif; et c'est ce fait qui appartient à notre pathologie. Quelqu'un, que je ne supposerai ni très lettré ni très ignorant, entend parler d'étoffe à _ramage_, de velours à _ramage_, et il sait qu'en cet emploi _ramage_ signifie branches d'arbre, rameaux. D'un autre côté, il a chez lui en cage des serins dont le _ramage_ lui plaît et le distrait. Ce _ramage_--ci désigne le chant des oiseaux. S'il a quelque tendance à réfléchir sur les mots, il pourra se demander d'où vient qu'un même mot ait des sens si différents, et s'il ne faut pas chercher pour le second _ramage_ un radical qui contienne l'idée de chant. Ce serait une erreur. Quelque dissemblables de signification que soient ces deux _ramages_, il sont semblables de formation. Dans l'ancienne langue _ramage_ signifiait de rameau, branchier, et venait du latin _ramus_, branche, par le latin barbare _ramaticus_: oiseau ramage, oiseau sauvage, branchier; chant ramage, chant des rameaux, des bois, des oiseaux qui logent dans les bois. C'est de la sorte que _ramage_, devenant substantif, a pu exprimer très naturellement des figures de rameaux et le chant des oiseaux.
_Regarder_.--La lutte entre la latinité et le germanisme appartient à la pathologie, car notre langue est essentiellement latine. De cette lutte _regarder_ est un témoin des plus dignes d'être entendu. Les mots latins qui signifient porter l'oeil sur, n'avaient point trouvé accueil; _respeitre_, de _respicere_, ne s'était pas formé, et _respectus_ avait fourni _respict_, avec un tout autre sens; _aspicere_ aurait pu donner _aspeitre_ et ne l'avait pas donné. Dans cette défaite de la latinité, le germanisme offrit ses ressources; il fallait, il est vrai, détourner les sens; mais l'usage, on le sait, est habile à pratiquer ces opérations. Le haut allemand a un verbe, _warten_, qui est entré dans le français sous la forme de _garder_. Outre ce sens, _warten_ signifie aussi faire attention, prendre garde; et c'est là l'acception qui s'est prêtée à devenir celle de jeter l'oeil sur. Non pas que la langue ait pris _garder_ purement et simplement; elle le pourvut d'un préfixe; et, ainsi armé, _garder_ s'employa pour exprimer certaines directions de la vue. Ce préfixe est double, _es_ ou _re_, qui sont également anciens. L'ancienne langue disait _esgarder_, qui est tombé en désuétude, mais non le substantif _esgard_ (_égard_); elle disait aussi _regarder_, qui est notre mot actuel, avec son substantif _regard_. _Égard_ et _regard_, outre leur acception quant à la vue, ont aussi celle de soin, d'attention, qui appartient au radical _warten_, et qui est la primitive. Ils sont à mettre parmi les exemples où l'on passe d'un sens moral à un sens physique. Cela est plus rare que l'inverse.
_Sensé_.--C'est un des cas de pathologie que certains mots, sans raison valable, cessent de vivre. _Verborum vetus interit aetas_, a dit Horace. L'ancien adjectif _sené_ (qui vient de l'allemand _sinn_, comme l'italien _senno_, sens, jugement) a été victime de ces accidents de l'usage. Mais sa disparition laissait une lacune regrettable, et c'est vers la fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle qu'il a été remplacé par _sensé_. Quel est le téméraire qui le premier tira _sensé_ de _sens_, ou, si l'on veut, du latin _sensatus?_ Nous n'en savons rien. Nous le saurions peut-être, si quelque Vaugelas s'était récrié contre son introduction. Personne ne se récria; le purisme du temps ne lui chercha aucune chicane; et aujourd'hui on le prend pour un vieux mot, tandis qu'il n'est qu'un vieux néologisme.
_Sensualité_.--Ce ne sont pas seulement de vieux mots qui meurent, selon l'adage d'Horace; ce sont aussi de vieilles significations. On en a vu plus d'un exemple dans ce fragment de pathologie linguistique. _Sensualité_ mérite d'être ajouté à ceux que j'ai déjà rapportés. En latin, _sensualitas_ signifie sensibilité, faculté de percevoir. C'est aussi le sens que _sensualité_ a dans les anciens textes. Mais, au seizième siècle, on voit apparaître la signification d'attachement aux plaisirs des sens. Dès lors, l'acception ancienne et véritable s'oblitère; l'autre s'établit uniquement, si bien qu'on ne serait plus compris si l'on employait _sensualité_ en sa signification propre. D'où vient cette déviation? Elle vient d'une acception spéciale que reçut le mot _sens_. A côté de se signification générale, ce mot, particulièrement dans le langage mystique, prit, au pluriel, la signification des satisfactions que les sens tirent des objets extérieurs, des plaisirs plus ou moins raisonnables et matériels qu'ils procurent. C'est grâce à cet emploi que _sensualité_, dépouillant son ancien et légitime emploi, n'a plus présenté à nous autres modernes qu'une idée péjorative.
_Sevrer_.--_Sevrer_ doit être mis à côté d'_accoucher_ (voy. ce mot) pour le genre de pathologie qui consiste à substituer à la signification générale du mot une signification extrêmement particulière, qui, si l'on ne se réfère aux procédés de l'usage, semble n'y avoir aucun rapport. Ainsi, il ne faudrait pas croire que _sevrer_ contînt rien qui indique que la mère ou la nourrice cesse d'allaiter le nourrisson. _Sevrer_, dans l'ancienne langue, signifie uniquement _séparer_; il est, en effet, la transformation légitime du latin _separare_. Quand on voulait dire cesser d'allaiter, on disait _sevrer_ de la mamelle, _sevrer_ du lait, c'est-à-dire séparer. L'usage a fini par sous-entendre lait ou mamelle, et, dès lors, _sevrer_ a pris le sens tout spécial dans lequel nous l'employons. En revanche, il a perdu son sens ancien et étymologique, où le néologisme _séparer_, néologisme qui date du quatorzième siècle, l'a remplacé.
_Sobriquet_.--Sobriquet appartient de plein droit à la pathologie. Il lui revient par la malformation; car tout porte à croire qu'il en a été affecté, soit par vice de prononciation, soit par confusion de l'un de ses éléments avec un vocable plus usuel. Il lui revient encore par l'étrange variété de significations qui a conduit depuis l'acception originelle jusqu'à celle d'aujourd'hui. Le sens propre en est: petit coup sous le menton. Ce sens passe métaphoriquement à celui de propos railleur, et finalement à celui de surnom donné par dérision ou autrement, qui est le nôtre. En étudiant de près le mot, je m'aperçus que _soubsbriquet_ (c'est l'ancienne orthographe) est exactement synonyme de _sous-barbe_ et de _soupape_, qui signifient aussi coup sous le menton. _Sous-barbe_ s'entend de soi; quant à _soupape_, il est formé de _sous_ et de _pape_, qui veut dire la partie inférieure du menton; il est singulier que la langue ait eu trois mots pour désigner cette espèce de coup. Cela posé, _briquet_ m'apparut comme synonyme de _barbe_, de _pape_, et signifiant le dessous du menton. Mais il se refusait absolument à recevoir une telle acception. J'entrai alors dans la voie des conjectures, et il me sembla possible que _briquet_ fût une altération de _bequet_: _soubsbequet_, coup sous le bec. J'en était là de mes déductions, quand l'idée me vint de chercher dans mon _Supplément_, et je vis que cette même conjecture avait été émise de point en point par M. Bugge, savant Scandinave qui s'est occupé avec beaucoup d'érudition d'étymologies romanes. Il faut en conclure, d'un côté, que l'opinion de M. Bugge est très probable, et, d'autre côté, qu'on est exposé par les souvenirs latents à prendre une réminiscence pour une pensée à soi. Il y a bien loin de coup sous le menton à surnom de dérision; pourtant, quand on tient le fil, on a une explication suffisante de ces soubresauts de l'usage; et alors on ne le désapprouve pas d'avoir fait ce qu'il a fait. _Surnom_ est le terme général; _sobriquet_ y introduit une nuance; et les nuances sont précieuses dans une langue.
_Soupçon_.--J'inscris _soupçon_ au compte de la pathologie, parce qu'il devrait être féminin comme il l'a été longtemps, et comme le montre son doublet _suspicion_. _Suspicion_ est un néologisme; entendons-nous, un néologisme du seizième siècle. C'est alors qu'on le forma crûment du latin _suspicionem_. Antérieurement on ne connaissait que la forme organique _soupeçon_, où les éléments latins avaient reçu l'empreinte française. _Soupeçon_ est féminin, comme cela devait être, dans tout le cours de la langue jusqu'au seizième siècle inclusivement. Puis tout à coup il devient masculin contre l'analogie. Nous connaissons deux cas où l'ancienne langue avait attribué le masculin à ces noms féminins en _on_: _la prison_, mais à côté _le prison_, qui signifiait prisonnier et que nous avons perdu; _la nourrisson_, que nous n'avons plus et que nous avons remplacé par le scientifique _nutrition_, et _le nourrisson_, que nous avons gardé. Il y en avait peut-être d'autres. Si elle avait employé ce procédé à l'égard de _soupeçon_, _la soupeçon_ eût été _la suspicion_, et _le soupeçon_ eût été l'homme soupçonné. Notre _soupçon_ masculin est un solécisme gratuit. En regard de _soupçon_, _suspicion_ est assez peu nécessaire. Les deux significations se confondent par leur origine, et l'usage n'y a pas introduit une grande nuance. La différence principale est que _suspicion_ n'est pas susceptible des diverses acceptions métaphoriques que _soupçon_ reçoit.
_Suffisant_.--_Suffisant_ a ceci de pathologique qu'il a pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait; car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif est en contradiction avec l'acception propre du mot; car tout défaut est une insuffisance, comme _défaut_ l'indique par lui-même. On voit que _suffisant_ a été victime d'une rude entorse. Elle s'explique cependant, et, s'expliquant, se justifie jusqu'à un certain point. Il existe un intermédiaire aujourd'hui oublié; dans le seizième siècle, notre mot s'appliqua aux personnes et s'employa pour capable de; cela ne suscita point d'objection: un homme capable d'une chose est suffisant à cette chose. La construction de _suffisant_ avec un nom de personne ne plut pas au dix-septième siècle; du moins il ne s'en sert pas. En revanche et comme pour y marquer son déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif à un défaut de caractère, le défaut qui fait que l'on se croit fort capable et qu'on le témoigne par son air; si bien que le _suffisant_ ne _suffit_ qu'en apparence.
_Tancer_.--_Tancer_ relève, à un double titre, de la pathologie: d'abord il a, dès l'origine, deux significations opposées, ce qui semble contradictoire; puis il a subi une dégradation et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang de terme familier. Les deux sens opposés, tous deux usités concurremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif _tentiare_, dont vient _tancer_, contient le radical _tentus_, de _tenere_, lequel peut se prêter à la double signification. Mais il n'en est pas moins étrange que les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection et les autres vers l'attaque. C'est un phénomène mental peu sain qu'il n'est pas inutile de signaler. Durant le douzième siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent côte à côte. Mais on se lassa de l'équivoque qui était ainsi entretenue. Le sens de protéger tomba en désuétude; celui d'attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin, par une dernière mutation, la langue moderne en fit un synonyme de gronder, malmener en paroles.
_Tante_.--_Tante_, avec sont _t_ mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique. La forme ancienne est _ante_, dont la légitimité ne peut être sujette à aucun doute; car _ante_ représente exactement le latin _amita_, avec l'accent sur _a_. Mais tandis que la pathologie dans les mots ne les atteint que postérieurement et après une existence plus ou moins longue, ici l'altération remonte fort haut. On n'a que des conjectures (qu'on peut voir dans mon dictionnaire) sur l'introduction de ce _t_ parasite, qui déforme le mot. Ce fut un malin destin qui donna le triomphe au déformé sur le bien conformé; car c'est toujours un mal quand les étymologies se troublent et que des excroissances défigurent les linéaments réguliers d'un mot bien dérivé.
_Tapinois_.--Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand il perd son office général, et que, mutilé dans son expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mal l'a jeté. Au seizième et au dix-septième siècle _tapinois_ était un adjectif ou un substantif qui s'employaient dans le langage courant: une fine _tapinoise_, un larcin _tapinois_. La langue moderne a rejeté l'adjectif ou le substantif, et n'a gardé qu'une locution adverbiale, de laquelle il n'est plus possible de faire sortir _tapinois_: en tapinois. C'est certainement un dommage; il n'est pas bon pour la flexibilité et la netteté du langage d'immobiliser ainsi des termes qui méritaient de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu'on a ne vaut pas mieux dans l'économie des langues que dans celle des ménages.
_Targuer_.--_Targuer_ est entaché d'une faute contre la dérivation; il devrait être _targer_ et non _targuer_; car il provient de _targe_; peut-être les formes de la langue d'oc _targa_, _targar_, ont-elles déterminé cette altération. De plus, il a subi un rétrécissement pathologique, quand de verbe à conjugaison libre il est devenu un verbe uniquement réfléchi; les anciens textes usent de l'actif _targer_ ou _targuer_ au sens de couvrir, protéger. Jusqu'à la fin du seizième siècle _se targer_ (_se targuer_) conserve la signification propre de se couvrir d'une targe, et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais, au dix-septième siècle, la signification se hausse d'un cran dans la voie de la métaphore, et _se targuer_ n'a plus que l'acception de se prévaloir, tirer avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification, n'ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant comme a fait ici la française, s'appauvrissent de gaieté de coeur.
_Teint_.--Le _teint_ et la _teinte_ sont deux substantifs, l'un masculin, l'autre féminin, qui représentent le participe passé du verbe _teindre_. Mais, tandis que la _teinte_ s'applique à toutes les couleurs que la teinture peut donner, le _teint_ subit un rétrécissement d'acception et désigne uniquement le coloris du visage; et même, en un certain emploi absolu, le _teint_ est la teinte rosée de la peau de la face. Le _teint_ est ou plutôt a été un mot nouveau, car il paraît être un néologisme créé par le seizième siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation du participe _teint_, au sens spécial d'une certaine manière d'être du visage quant à la couleur, a été aidée par l'emploi qu'en faisaient les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que la face pouvait présenter. Ainsi, quand on lit dans _Thomas martyr_, v. 330:
De maltalent e d'ire e _tainz_ e tressués,
et dans le _Romancero_, p. 16:
Fille, com ceste amour vous a pâlie et _tainte_,
on est bien près de l'acception du seizième siècle et de la nôtre.
_Tempérer_, _tremper_.--C'est un accident qu'un même verbe latin _temperare_ produise deux verbes français, _tremper_ et _tempérer_; et cet accident est dû à ce que, l'ancienne langue ayant formé régulièrement de _temperare_ (avec l'_e_ bref) _temprer_ et, par métathèse de l'_r_, _tremper_, la langue plus moderne tira crûment _tempérer_ du mot latin. Cela fit deux vocables, l'un organique, l'autre inorganique, au point de vue de la formation; mais, la faute une fois admise par l'usage, _tempérer_ prit une place que _tremper_ ne lui avait aucunement ôtée; car l'ancienne langue avait spécialisé singulièrement le sens du verbe latin; dans mélanger, allier, combiner qu'il signifie, elle n'avait considéré que le mélange avec l'eau, que l'idée de mouiller.
_Trépas_, _trépasser_.--Quand un mot, perdant sa signification propre et générale, passe à une signification toute restreinte, d'où il n'est plus possible de le déplacer, c'est qu'il a reçu une atteinte de pathologie. _Trépas_ et _trépasser_, conformément à leur composition (_tres_, représentant le latin _trans_, et _passer_), ne signifiaient dans l'ancienne langue que passage au delà, passer au delà. Par une métaphore très facile et très bonne, on disait couramment _trespasser_ de vie à mort, _trespasser_ de ce siècle. C'était de cette façon qu'on exprimait la fin de notre existence. Une fois cette locution bien établie dans l'usage, il fut possible de supprimer ce qui caractérisait ce mode de passage, et _trépas_ et _trépasser_ furent employés absolument, sans faire naître aucune ambiguïté. La transition se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean de Meung:
Non morurent, ains _trespasserent_; Car de ceste vie passèrent A celle où l'en [l'on] ne puet mourir.
Ici _trespasserent_ joue sur le sens de passer au delà et de _mourir_. Jusque-là rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c'est qu'en même temps qu'on donnait à _trespasser_ le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel de passer au delà. Il faudrait que néologisme n'impliquât pas destruction. On remarquera que, tandis que _trépas_ est du style élevé, _trépasser_ a subi la dégradation qui affecte souvent les mots archaïques; il n'est pas du haut style et n'a plus que peu d'emploi.
_Tromper_.--Plus d'un accident a frappé ce mot. D'abord il est neutre d'origine, et ce n'est qu'en le dénaturant qu'on en a fait un verbe actif. Puis, il est aussi éloigné qu'il est possible de la signification que l'usage moderne lui a infligée. La très ancienne langue ne connaissait en cette acception que _decevoir_, du latin _decipere_, qui avait aussi donné l'infinitif _deçoivre_, par la règle des accents. C'est seulement au quatorzième siècle que _tromper_ prit le sens qu'il a aujourd'hui. La formation de cet ancien néologisme est curieuse. _Tromper_ ne signifiait originairement que jouer de la trompe ou trompette. Par la faculté qu'on avait de rendre réfléchis les verbes neutres, on a dit, dans ce même sens de jouer de la trompe, _se tromper_, comme _se dormir_, _s'écrier_, etc., dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont restés dans l'usage. Dès lors il a été facile de passer à une métaphore où _se tromper_ de quelqu'un signifie se jouer de lui. C'est ce qui fut fait, et les plus anciens exemples n'ont que cette forme. Une fois ce sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres tendant à disparaître, _se tromper_ devint _tromper_, pris d'abord neutralement, puis activement. Qui aurait imaginé, avant l'exemple mis sous les yeux du lecteur, que la _trompette_ entrerait dans la composition du vocable destiné à se substituer à _décevoir_ dans le parler courant?
_Valet_.--Ce mot avec sa signification actuelle est tombé de haut; et sa dégradation est un cas de ma pathologie. De plus, il est affecté d'une irrégularité de prononciation; il devrait se prononcer _vâlet_, vu l'étymologie; prononciation qui subsiste, en effet, dans quelques localités. Écrit jadis _vaslet_ ou _varlet_, il signifiait uniquement jeune garçon; en raison de son origine (il est un diminutif de _vassal_), il prenait parfois le sens de jeune guerrier. Dans tout le moyen âge il garde sa signification relevée, et un _valet_ peut très bien être fils de roi. Mais à côté ne tarde pas à se montrer une acception à laquelle le sens de jeune garçon se prêtait facilement, celle de serviteur, d'homme attaché au service. Dès le douzième siècle on en a des exemples. Dans la langue moderne, l'usage, à tort, s'est montré exclusif; l'ancienne signification s'est perdue, sauf dans quelques patois fidèles à la vieille tradition; et l'on ne serait plus compris, si l'on donnait à _valet_ le sens de jeune garçon. Toutefois, sous la forme de _varlet_, le mot a continué de garder une signification d'honneur; mais il ne s'applique plus qu'aux personnages du moyen âge. L'_r_ dans _varlet_ est, comme dans _hurler_ (de _ululare_), un accident inorganique, mais il n'est pas mal de faire servir des accidents à des distinctions qui ne sont ni sans grâce ni sans utilité.
_Viande_.--La _viande_ est pour nous la chair des animaux qu'on mange; mais, en termes de chasseur, _viander_ se dit d'un cerf qui va pâturer; certes, le cerf pacifique ne va pas chercher une proie sanglante. Donc, dans _viande_, l'accident pathologique porte sur la violence faite à la signification naturelle et primitive. Dans la première moitié du dix-septième siècle, ce mot avait encore la plénitude de son acception, et signifiait tout ce qui sert comme aliment à entretenir la vie. En effet, il vient du latin _vivendus_, et ne peut, d'origine, avoir un sens restreint. Voyez ici combien, en certains cas, la destruction marche vite. En moins de cent cinquante ans, _viande_ a perdu tout ce qui lui était propre. On ne serait plus compris à dire comme Malherbe, que la terre produit une diversité de viandes qui se succèdent selon les saisons, ou, comme Mme de Sévigné, en appellant _viandes_ une salade de concombres et des cerneaux. Pour l'usage moderne, _viande_ n'est plus que la chair des animaux de boucherie, ou de basse-cour, ou de chasse, que l'on sert sur les tables. Nous n'aurions certes pas l'approbation de nos aïeux, s'ils voyaient ce qu'on a fait de mots excellents, pleins d'acceptions étendues et fidèles à l'idée fondamentale. Vraiment, les barbares ne sont pas toujours ceux qu'on pense.
_Vilain_.--La pathologie ici est une dégradation. Il y a dans la latinité un joli mot: c'est _villa_, qui a donné _ville_, mais qui signifie proprennent maison de campagne. De _villa_, le bas latin forma _villanus_, habitant d'une _villa_ ou exploitation rurale. Ainsi introduit, _vilain_ prit naturellement le sens d'homme des champs; et, comme l'homme des champs était serf dans la période féodale, _vilain_ s'opposa à gentilhomme et fut un synonyme de roturier. Mais, une fois engagé dans la voie des acceptions défavorables, _vilain_ ne s'arrêta pas à ce premier degré, et il fut employé comme équivalent de déshonnête, de fâcheux, de sale, de méchant; c'était une extension du sens de non noble. Puis il se spécialisa davantage, et de déshonnête en général devint un avare, un ladre en particulier. Enfin, des emplois moraux qu'il avait eus jusque-là, il passa à un emploi physique, celui de laid, de déplaisant à la vue. C'est ordinairement le contraire qui arrive: un sens concret devient abstrait, mais rien en cela n'est obligatoire pour les langues; et elles savent fort bien que ces inversions ne dépassent pas leur puissance.