Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage
Part 3
_Garce, garçon, gars_.--Ces trois mots n'en font qu'un, proprement: _gars_ est le nominatif, du bas latin _garcio_, avec l'accent sur _gar_; _garçon_ est le régime, de _garciónem_, avec l'accent sur _o_: _garce_ est le féminin de _gars_. Dans l'ancienne langue, _gars_, _garçon_, signifie enfant mâle, jeune homme; mais, de bonne heure, il s'y mêle un sens défavorable, et souvent ce vocable devient un terme d'injure, signifiant un mauvais drôle, un lâche. Cette acception fâcheuse n'a pas pénétré dans la langue moderne. Il n'en est pas de même de _garce_. Tandis que, dans l'ancienne langue, _garce_ signifie une jeune fille, en dehors de tout sens mauvais, il est devenu dans la langue moderne un terme injurieux et grossier. Il semblerait que le mot n'a pu échapper à son destin: en passant dans l'usage moderne, _garçon_ s'est purifié, mais _garce_ s'est dégradé. Il vaut la peine de considérer d'où provient ce jeu de significations. Le sens propre de _garçon_, _garce_, est jeune homme, jeune femme. Comme les jeunes gens sont souvent employés en service, le moyen âge donna par occasion à _garçon_ l'acception de serviteur d'un ordre inférieur, au-dessous des écuyers et des sergents. Une fois cette habitude introduite, on conçoit qu'une idée péjorative ait pris naissance à l'égard de ce mot, comme il est arrivé pour _valet_. De là le sens injurieux que l'ancienne langue, non la moderne, attribua à _garçon_. Ceci est clair; mais comment garce est-il tombé si bas qu'il ne peut plus même être prononcé honnêtement? Je ne veux voir là que quelque brutalité de langage qui malheureusement a pris pied, flétrissant ce qu'elle touchait; brutalité qui se montre, à un pire degré encore, dans _fille_, dont il faut comparer l'article à celui de _garce_.
_Garnement_.--_Garnement_, anciennement _garniment_, vient de _garnir_. Comment un mot issu d'une telle origine a-t-il pu jamais arriver au sens de mauvais drôle, de vaurien? Le sens original est ce qui garnit: vêtement, ornement, armure. Dans les hauts temps, il n'y en a pas d'autre. Mais, au quatorzième siècle (car ce grand néologisme d'acception ne nous appartient pas, il appartient à nos aïeux), l'usage transporte hardiment ce qui garnit à celui qui est garni; et, avec l'épithète de méchant, de mauvais, il fait d'une mauvaise vêture un homme qui ne vaut pas mieux que son habillement. Il va même (car il ne dit jamais un bon garnement) jusqu'à supprimer l'épithète méchant, mauvais, sans changer le sens: un garnement. On doit regretter que, pour la singularité des contrastes, le sens de vêtement n'ait pas été conservé à côté de celui de mauvais sujet.
_Garnison_.--_Garnison_ et _garnement_ sont un même mot, avec des finales différentes et avec une signification primitive identique. Ils expriment tous les deux ce qui garnit: vêtements, armures, provisions. Longtemps ils n'ont eu l'un et l'autre que cette acception; mais, dans le cours du parler toujours vivant et toujours mobile, on a vu ce qu'il est advenu de _garnement_, qui n'a gardé aucune trace du sens qui lui est inhérent. La transformation a été moins étrange pour _garnison_. Du sens de ce qui garnit, il n'y a pas très loin au sens d'une troupe qui défend, garnit une ville, une forteresse. Mais, quand on lit, par exemple, une phrase comme celle-ci: _Le plus méchant garnement de la garnison_, quel est celui qui, sans être averti, imaginera qu'il a là sous les yeux deux mots de même origine et de même acception première?
_Gauche_.--L'ancienne langue ne connaît que _senestre_, en latin _sinister_. Puis au quinzième siècle apparaît un mot (_gauche_) signifiant qui n'est pas droit, qui est de travers. Au quinzième siècle, _senestre_ commence à tomber en désuétude, et c'est _gauche_ qui le remplace. Pourquoi? peut-être parce que, le sentiment de l'usage attachant une infériorité à la main de ce côté, _senestre_ n'y satisfait pas. Il y avait satisfait dans la latinité; car _sinister_ a aussi un sens péjoratif que nous avons conservé dans le vocable moderne _sinistre_. En cet état, l'usage se porta sur gauche, qui remplit la double condition de signifier opposé au côté droit et opposé à adresse. L'italien, mû par un même mobile, a dit la main gauche de deux façons: _stanca_, la main fatiguée, et _manca_, la main estropiée.
_Geindre_.--_Geindre_ est la forme française régulière que doit prendre le latin _gemere_. Avec l'accent sur la première syllabe, _gémere_ n'a pu fournir qu'un mot français où cette même première syllabe eût l'accent. Mais à côté, dès les anciens temps, existait _gémir_, qui provient d'une formation barbare, _gemêre_, au lieu de _gémere_. Ces deux verbes, l'usage moderne ne les a pas laissés synonymes. Suivant la tendance qu'il a de donner à la forme la plus archaïque un sens péjoratif, il a fait de _geindre_ un terme du langage vulgaire où le gémissement est présenté comme quelque chose de ridicule ou de peu sérieux. Au contraire, _gémir_ est le beau mot, celui qui exprime la peine morale et la profonde tristesse.
_Gent_, s. f.--Il est regrettable, je dirais presque douloureux, que des mots excellents et honorables subissent une dégradation qui leur inflige une signification ou basse ou moqueuse et qui les relègue hors du beau style. _Gent_ en est un exemple. Encore au commencement du dix-septième siècle, il était d'un usage relevé, et Malherbe disait la gent qui porte turban; le cardinal du Perron, une gent invincible aux combats; et Segrais, cette gent farouche. Aujourd'hui cela ne serait pas reçu; on rirait si quelque chose de pareil se rencontrait dans un vers moderne de poésie soutenue; car _gent_ ne se dit plus qu'en un sens de dénigrement ou qu'en un sens comique. A quoi tiennent ces injustices de l'usage? à ce que _gent_, tombant peu à peu en désuétude, est devenu archaïque. Sous ce prétexte, on l'a dépouillé de la noblesse, et on en a fait un roturier ou un vilain.
_Gourmander_.--_Gourmander_, verbe neutre, signifie manger en gourmand, et ne présente aucune difficulté; c'est un dérivé naturel de l'adjectif. Mais _gourmander_, verbe actif, signifie réprimander avec dureté ou vivacité; comment cela, et quelle relation subtile l'usage a-t-il saisie entre les deux significations? Malheureusement, _gourmand_ ne paraît pas un mot très ancien, du moins le premier exemple connu est du quatorzième siècle; de plus, l'origine en est ignorée; ces deux circonstances ôtent à la déduction des sens son meilleur appui. Pourtant une lueur est fournie par E. Deschamps, écrivain qui appartient aux quatorzième et quinzième siècles. Il parle d'une souffrance qui vient chaque jour vers la nuit _Pour son corps nuire et gourmander_. _Gourmander_ signifie ici léser, attaquer. Faut-il penser que de l'idée de _gourmand_ attaquant les mets, on a passé à l'idée de l'effet de cette attaque, et qu'on a fait de la sorte _gourmander_ synonyme, jusqu'à un certain point, de nuire et d'attaquer? Cela est bien subtil et bien fragile; mais je n'ai rien de mieux. _Gourmander_ est un problème que je livre aux curieux de la dérivation des significations; c'est une partie de la lexicographie qui a son intérêt.
_Greffe_ (le) et _Greffe_ (la).--Parmi les personnes étrangères aux études étymologiques, nul ne pensera que le _greffe_ d'un tribunal et la _greffe_ des jardiniers soient un seul et même mot. Rien pourtant n'est mieux assuré. Les deux proviennent du latin _graphium_, poinçon à écrire; on sait que les anciens écrivaient avec un poinçon sur des tablettes enduites de cire. De poinçon à écrire, on tire le sens de lieu où l'on écrit, où l'on conserve ce qui est écrit. Voilà pour _greffe_ du tribunal. Mais c'est aussi d'un poinçon que l'on se sert pour pratiquer certaines entes; de là on tire l'action de placer une ente et le nom de l'ente elle-même. Voilà pour la _greffe_ des jardiniers. Heureusement l'usage a mis, par le genre, une différence entre les deux emplois.
_Grief, griève_.--_Grief_ nous offre une déformation de prononciation; il représente le _grav_ du latin _grav-is_, qui est monosyllabique; et pourtant il est devenu chez nous disyllabique. C'est une faute contre la dérivation étymologique, laquelle ne permet pas de dédoubler un _a_ de manière à en faire deux sons distincts.
Cela a été causé par une particularité de la très ancienne orthographe. Dans les hauts temps, ce mot s'écrivait _gref_ ou _grief_, mais était, sous la seconde forme, monosyllabique comme sous la première. Comment prononçait-on _grief_ monosyllabe? nous n'en savons rien. Toujours est-il que, dans les bas temps, l'orthographe _grief_ ayant prévalu, il fut impossible de l'articuler facilement en une seule émission de voix. De là est né le péché fâcheux contre l'équivalence des voyelles en _gravis_ dans le passage du latin au français.
_Griffonner_.--Ce verbe est un néologisme du dix-septième siècle. On a bien dans le seizième un verbe _griffonner_ ou _griffonnier_, mais c'est un terme savant qui se rapporte au _griffon_, animal fabuleux, qu'on disait percer la terre pour en tirer l'or: griffonnier l'or, lit-on dans Cholières. Pourtant l'origine de notre _griffonner_ remonte au seizième siècle et est due à un joli néologisme de Marot. Il nomme _griffon_ un scribe occupé dans un bureau à barbouiller du papier. _Griffon_ en ce sens n'a pas duré, et nous l'avons remplacé par _griffonneur_. Comment Marot a-t-il imaginé la dénomination plaisante que je viens de rapporter? Sans doute il n'a vu dans le barbouillage du scribe qu'une opération de _griffes_; et dès lors le _griffon_, armé et pourvu de _griffes_, lui a fourni l'image qu'il cherchait.
_Grivois_.--Un _grivois_, une _grivoise_, est une personne d'un caractère libre, entreprenant, alerte à toute chose; mais bien déçu serait celui qui en chercherait directement l'étymologie. Le sens immédiatement précédent, qui d'ailleurs n'est plus aucunement usité, est celui de soldat en général; le soldat se prêtant par son allure déterminée à fournir l'idée, le type de ce que nous entendons aujourd'hui par _grivois_. Est-ce tout? pas encore, et la filière n'est point à son terme. Avant d'être un soldat en général, le _grivois_ fut un soldat de certaines troupes étrangères. Encore un pas et nous touchons à l'origine de notre locution. Le _grivois_ des troupes étrangères était ainsi nommé parce qu'il usait beaucoup d'une _grivoise_, sorte de tabatière propre à râper le tabac. _Grivoise_ est l'altération d'un mot suisse _rabeisen_, râpe à tabac (proprement fer à râper). Quel long chemin nous avons fait! et quelle bizarrerie, certainement originale et curieuse, a tiré d'une espèce de râpe un mot vif et alerte, qu'il n'est pas déplaisant de posséder!
_Groin_.--La prononciation offre ici le même cas pathologique que pour _grief_; elle représente par deux syllabes une syllabe unique du latin. En effet _groin_ vient de _grun-nire_, qui a donné _grogn-er_, où _grogn_ est monosyllabique comme cela doit être. La vieille langue n'avait pas, bien entendu, cette faute; elle était trop près de l'origine pour se méprendre. Mais ici, comme dans _grief_, l'_r_ a fait sentir son influence; la difficulté d'énoncer monosyllabiquement ce mot a triomphé des lois étymologiques, et le _grun_ latin est devenu le disyllabe _groin_. Je regrette, en ceci du moins, que le spiritisme n'ait aucune réalité, car j'aurais évoqué un Français du douzième siècle, et l'aurais prié d'articuler _groin_ près de mon oreille. Faute de cela, la prononciation monosyllabique de _groin_ reste, pour moi du moins, un problème.
_Guérir_.--Ce mot vient d'un verbe allemand qui signifie garantir, protéger. Et en effet l'ancienne langue ne lui connaît pas d'autre acception. Au douzième siècle, _guérir_ ne signifie que cela; mais au treizième siècle la signification de délivrer d'une maladie, d'une blessure, s'introduit, et fait si bien qu'elle ne laisse plus aucune place à celle qui avait les droits d'origine. Que faut-il penser de ce néologisme, fort ancien puisqu'il remonte jusqu'au treizième siècle? En général, un néologisme qui n'apporte pas un mot nouveau, mais qui change la signification d'un mot reçu n'est pas à recommander. La langue avait _saner_ du latin _sanare_; _saner_ suffisait; il a péri, laissant pourtant des parents, tels que _sain_, _santé_ qui le regrettent. D'ailleurs, la large signification du _guérir_ primitif s'est partagée entre les verbes garantir, protéger, défendre, qui ne la représentent pas complètement. Le treizième siècle aurait donc mieux fait de s'abstenir de toucher au vieux mot; mais de quoi l'usage s'abstient-il, une fois qu'une circonstance quelconque l'a mis sur une pente de changement?
_Habillement_, _habiller_.--Il n'y a dans ces mots rien qui rappelle le vêtement ou l'action de vêtir. _Vêtement_ et _vêtir_ sont les mots propres qui nous viennent du latin et que nous avons conservés, mais l'inclination qu'a le langage à détourner des vocables de leur sens primitif et à y infuser des particularités inattendues, s'est emparée d'_habiller_, qui, venant d'_habile_, signifie proprement rendre habile, disposer à. L'homme vêtu est plus habile, plus dispos, plus propre à différents offices. C'est ainsi qu'_habiller_ s'est spécifié de plus en plus dans l'acception usuelle qu'il a aujourd'hui. On ne trouve plus l'acception originelle et légitime que dans quelques emplois techniques: _habiller_ un lapin, de la volaille, les dépouiller et les vider; en boucherie, _habiller_ une bête tuée; en pêche, _habiller_ la morue, la fendre et en ôter l'arête; en jardinage, _habiller_ un arbre, en écourter les branches, les racines, avant de le planter. A ce propos, c'est le lieu de remarquer que les métiers sont particulièrement tenaces des anciennes acceptions. Ici, comme dans plusieurs autres cas, il y a lieu de regretter qu'_habiller_, prenant le sens de vêtir, puisque ainsi le voulait l'usage, n'ait pas conservé à côté son acception propre. _Habiller_, signifiant vêtir, est un néologisme assez ingénieux, mais peu utile en présence de _vêtir_, et nuisible parce qu'il a produit la désuétude de la vraie signification.
_Hasard_.--_Fortuit_, du latin _fortuitus_, ne se trouve qu'au seizième siècle. _Fortuité_ est un latinisme qui n'apparaît que de notre temps. De la sorte, ce que les Latins exprimaient par le substantif _fors_ n'avait point de correspondant; et une idée essentielle faisait défaut à la langue. Il advint qu'une sorte de jeu de dés reçut dans le douzième siècle le nom de _hasart_, fourni par un incident des croisades. Le fortuit règne en maître dans le jeu de dés. L'usage, et ce fut une grande marque d'intelligence, sut tirer de là une signification bien nécessaire. Il est quelquefois obtus et déraisonnable, mais, en revanche, il est aussi, à ses moments, singulièrement ingénieux et subtil. Qui aurait songé dans son cabinet à combler, grâce à un terme de jeu, la lacune laissée par la disparition du terme latin? C'est un de ces cas où il est permis de dire que tout le monde a plus d'esprit que Voltaire.
_Hier_.--La prononciation fait de ce mot un disyllabe; et pourtant il représente une seule syllabe latine, _her-i_; c'est donc une faute considérable contre l'étymologie. L'ancienne langue ne la commettait pas; elle écrivait suivant les dialectes et suivant les siècles _her_ ou _hier_, mais toujours monosyllabique. Cela a duré jusqu'au dix-septième siècle; et encore plusieurs écrivains de ce temps suivent l'ancien usage. Toutefois c'est alors que commence la résolution de l'unique syllabe archaïque en deux; résolution qui a prévalu. Notez pourtant que la conséquence n'est pas allée jusqu'au bout et que, dans _avant-hier_, _hier_ est monosyllabe. La faute qui a dédoublé l'unique syllabe latine _heri_ est toute gratuite; car elle n'a pas l'excuse de la difficulté de prononciation, comme pour _grief_ ou _groin_. _Hier_ se prononce monosyllabe aussi facilement que disyllabe; et les Vaugelas n'ont pas été des puristes assez vigilants pour faire justice d'une prévarication qui s'impatronisait de leur temps.
_Intéresser_, _intérêt_.--Quand on parcourt les significations du verbe _intéresser_, on en rencontre une qui se trouve en discordance avec le sens général de ce mot; c'est celle où il devient synonyme d'endommager, léser, alors qu'on dit en parlant d'une blessure: La balle a intéressé le poumon. D'où vient cela? Pour avoir l'explication, il faut recourir au substantif _intérêt_, et encore non à l'usage moderne, mais à l'usage ancien. En lisant l'historique de ce mot, que j'ai donné dans mon Dictionnaire, on voit _intérêt_ jouer d'une manière remarquable entre dommage et dédommagement, ce qui importe (latin _interest_) se prêtant à signifier ce qui importe en mal comme ce qui importe en bien. C'est du sens de dommage impliqué dans _intéresser_ qu'est venue l'acception d'endommager. Au reste, ni le verbe ni le substantif n'appartiennent aux origines de notre idiome; la forme même l'indique; le latin _interesse_, _interfui_, aurait donné _entrestre_, _entrefu_. Ils apparaissent dans le quatorzième et le quinzième siècles probablement suggérés par des mots congénères en provençal, en espagnol, en italien. Ce néologisme a été tout à fait heureux. Il faut signaler les bienfaits comme les méfaits du néologisme.
_Jument_.--Dans la très ancienne langue, _jument_ signifiait seulement bête de somme, ce qui est le sens de _jumentum_ en latin. Mais le mot s'était particularisé dès le treizième siècle, et, à côté de l'acception de bête de somme, il a aussi celle de cavale. Aujourd'hui la première est absolument oblitérée, et il ne reste plus que la seconde. En ceci, la langue s'est montrée bien mauvaise ménagère des ressources qu'elle possédait. Le latin lui avait fourni régulièrement _ive_, de _equa_, femelle du cheval. Elle n'avait aucune raison de laisser perdre cet excellent mot; mais surtout elle devait conserver à _jument_ son acception de bête de somme, non seulement à cause de la descendance directe du latin, mais aussi à cause qu'il exprimait en un seul vocable ce que nous exprimons par la locution composée bête de somme. Or un vocable simple vaut toujours mieux qu'un terme composé, autant pour la rapidité du langage que pour la précision. _Cavale_ ou _ive_ pour la femelle du cheval, _jument_ pour toute bête de somme, voilà l'état ancien et bon de la langue. La malencontreuse aperception qui, dans le terme générique de bête de somme, trouva le terme particulier de cavale, troubla tout. _Jument_ ainsi accaparé, comment faire pour rendre _jumentum_? Il n'y avait plus d'autre recours qu'au lourd procédé des vocables composés; procédé d'autant plus désagréable que le français n'a pas la ressource de faire un seul mot de plusieurs et de dire bête-somme comme l'allemand dit _Lastthier_.
_Ladre_.--Il est dans l'Évangile un pauvre nommé Lazare, qui, couvert d'ulcères, gémit à la porte du riche. Le moyen âge spécifia davantage la maladie dont ce pauvre homme était affecté, et il en fit un lépreux. Après cette spécification, _Ladre_ (Lázarus, avec l'accent sur _a_, a donné Ladre au français), perdant sa qualité de nom propre, est devenu un nom commun et signifie celui qui est affecté de lèpre. Ceci est un procédé commun dans les langues. Les dérivations ne se sont pas arrêtées là. Le nom de la lèpre qui affecte l'homme a été transporté à une maladie particulière à l'espèce porcine et qui rend la chair impropre aux usages alimentaires. A ce point, ayant de la sorte une double maladie physique qui diminue notablement la sensibilité de la peau de l'individu, homme ou bête, on est passé (qui _on_? _on_ représente ici la tendance des groupes linguistiques à modifier tantôt en bien, tantôt en mal, les mots et leurs significations), on est passé, dis-je, à un sens moral, attribuant à _ladre_ l'acception d'avare, de celui qui lésine, qui n'a égard ni à ses besoins ni à ceux des autres. Il n'y a aucune raison de médire de ceux qui, les premiers, firent une telle application; ils n'ont pas été mal avisés, si l'on ne considère que la suite des dérivations et l'enrichissement du vocabulaire. Mais à un autre point de vue, qui aurait prédit au _Lazare_ de l'Evangile que son nom signifierait le vice de la lésinerie? et ne pourrait-on pas regretter qu'un pauvre digne de pitié ait servi de thème à une locution de dénigrement? Heureusement, le jeu de l'accent a tout couvert. _Lazare_ est devenu _ladre_; et, quand on parle de l'un, personne ne songe à l'autre. Ainsi sont sauvés, quant aux apparences, les respect dû à la souffrance et l'ingéniosité du parler courant.
_Libertin_.--Le latin _libertinus_, qui a donné _libertin_ au français, ne signifie que fils d'affranchi. Pourtant, dans le seizième siècle, premier moment où _libertin_ fait son apparition parmi nous, ce mot désigne uniquement celui qui s'affranchit des croyances et des pratiques de la religion chrétienne. D'où vient une pareille déviation, et comment de fils d'affranchi l'usage a-t-il passé à l'acception d'homme émancipé des dogmes théologiques? Voici l'explication de ce petit problème: les _Actes des apôtres_, VI, 9, font mention d'une synagogue des _libertins_, en grec <liberti'n_on>, en latin _libertinorum_. Cette synagogue, qui comptait sans doute des fils d'affranchis, était rangée parmi les synagogues formées d'étrangers. La traduction française de 1525 de Lefebvre d'Étaples porte: «Aulcuns de la synagogue, laquelle est appellée des _libertins_.» Ces _libertins_ furent suspectés par les lecteurs de cette traduction de n'être pas parfaitement orthodoxes. De là, en français, le sens de _libertin_, qui est exclusivement celui d'homme rebelle aux croyances religieuses; il prit origine dans le Nouveau Testament, fautivement interprété, et n'eut d'abord d'autre application qu'une application théologique. Ce sens a duré pendant tout le dix-septième siècle; aujourd'hui il est aboli; et il faut se garder, quand on lit les auteurs du temps de Louis XIV, d'y prendre ce vocable dans l'acception moderne. Mais il n'est pas difficile de voir comment cette même acception moderne est née. Le préjugé théologique attachait naturellement un blâme à celui qui ne se soumettait pas aux croyances de la foi. De religieux, ce blâme ne tarda pas à devenir simplement moral; et c'est ainsi que _libertin_ s'est écarté de son origine, non pas pourtant au point de désigner toute offense à la morale; il note particulièrement celle qui a pour objet les rapports entre hommes et femmes.
_Limier_.--Il est curieux de remarquer les ressources de l'esprit linguistique pour dénommer les objets. Le _limier_ est une espèce de chien de chasse. Eh bien! le mot ne veut dire que l'animal ou l'homme tenu par un lien. En effet, _limier_, anciennement _liemier_, de trois syllabes, vient du latin _ligamen_, lien. Tout ce qui porte un lien pourrait être dit _liemier_. L'usage restreignit l'acception à celle du chien qui sert à la chasse des grosses bêtes. Il n'est pas besoin de signaler l'usage métaphorique de ce mot dans _limier_ de police.