# Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage

## Part 4

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/pathologie-verbale-ou-lesions-de-certains-mots-dans-le-cours-de-0025976d/index.md

_Livrer_.--En passant de l'usage latin à l'usage roman, les mots n'ont pas seulement changé de forme, ils ont aussi changé d'acception. _Livrer_ en est un exemple. Il vient du latin _liberare_, qui veut dire uniquement rendre libre, mettre en liberté. On trouve dès le neuvième siècle, dans un capitulaire de Charles le Chauve, _liberare_ avec le sens de livrer, de remettre. A cette époque, le bas latin et le vieux français commençaient à ne plus guère se distinguer l'un de l'autre, le premier arrivant à sa fin, l'autre se dégageant de ses langes. Toujours est-il que le parler populaire des Gaules ne reçut pas _liberare_ avec son sens véritable, mais lui fit subir une distorsion dont on suit sans grande peine le mouvement; car affranchir, mettre en liberté, et ne plus retenir, livrer, sont des idées qui se tiennent. Mais, manifestement, le mot s'est dégradé; l'idée morale de _liberare_ a disparu devant l'idée matérielle de mettre en main, de transmettre. Faites-y attention, et vous reconnaîtrez que les mots ont leur abaissement comme les hommes ou les choses.

_Loisir_.--_Loisir_ est un mot élégant du langage français, qui appartient aux plus anciens temps, avec la signification actuelle. D'origine, c'est l'infinitif, pris substantivement, d'un ancien verbe jadis fort usité, qui ne veut pas dire être en loisir, mais qui veut dire être permis; car il vient du latin _licere_, être licite. Au reste, le sens étymologique est conservé dans l'adjectif _loisible_. Ainsi, de très bonne heure, l'usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d'intervalle de temps où l'on se repose, où l'on fait ce que l'on veut. Il n'y a pas à se plaindre de cette ingéniosité d'un si ancien néologisme; car n'est-ce pas néologiser que de transformer la signification d'un verbe latin à son passage dans le français?

_Marâtre.--Marâtre_ n'a plus aujourd'hui qu'un sens péjoratif et injurieux. Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue; il signifiait simplement ce que nous nommons dans la langue actuelle belle-mère. Comme les belles-mères ne sont pas toujours tendres pour les enfants d'un premier lit et que le vers du trouvère

De mauvaise marastre est l'amour moult petite,

a souvent lieu de se vérifier, il n'est pas étonnant que _marâtre_ soît devenu synonyme de mauvaise belle-mère. Pourtant il convient d'exprimer ici un regret. Rien n'empêchait, tout en donnant à _marâtre_ son acception nouvelle et particulière, de conserver l'usage propre du mot. Il figurerait très bien à côté de _parastre_, perdu, lui, tout à fait, qui signifiait beau-père. C'est dommage de sacrifier des mots simples et expressifs pour leur substituer des termes composés, lourds et malaisés à manier.

_Marionnette_.--Ce mot est un assez joli mot, et sa descendance est assez jolie aussi. L'ancienne langue avait _mariole_, diminutif de _Marie_, et désignant de petites figures de la Sainte Vierge. Le diminutif _mariolette_ se corrompit en _marionnette_; et, par un procédé qui n'est pas rare, l'usage transporta le nom de ces effigies sacrées à une autre espèce de figures, mais celles-là profanes. En même temps le sens ancien s'oblitéra complètement; car, autrement, comment aurait-on commis l'impiété d'appliquer le nom des figures de la Sainte Vierge à des figures de spectacle et d'amusement? La dégradation du sens s'est ici compliquée d'une offense aux bienséances catholiques.

_Méchant_.--Le quatorzième siècle a inauguré (du moins on n'en voit pas d'exemple auparavant) la fortune d'un mot aujourd'hui d'un usage fort étendu: ce mot est _méchant_. C'est le participe présent du verbe vieilli _méchoir_, et d'abord il n'a désigné que celui qui a mauvaise chance. Il a passé de là aux choses de peu de valeur: un _méchant_ livre; et finalement, entrant dans le domaine moral, il s'est appliqué aux hommes d'un naturel pervers. Il y a satisfaction à suivre ainsi la logique secrète de l'usage, qui dérive les significations l'une de l'autre; il est intéressant aussi d'étudier comment il se crée des doublets sans qu'on le veuille. La langue avait _mauvais_, et _méchant_ au sens moral ne lui était pas nécessaire. Mais _méchant_ s'établit; il n'a d'abord aucune rivalité avec _mauvais_. Il n'en est plus de même quand il passe au sens moral; et dès lors les auteurs de synonymes ont à chercher en quoi _méchant_ et _mauvais_ s'accordent et différent. L'usage, dans ses actes d'un despotisme qui est loin d'être toujours éclairé, s'inquiète peu des soucis qu'il prépare aux grammairiens.

_Merci_.--La pathologie en ce mot affecte le genre, qui, féminin selon l'étymologie en don d'amoureuse _merci_, est masculin dans un grand _merci_. L'usage n'aime guère les casse-tête grammaticaux, et il s'en tire d'ordinaire fort mal. Le casse-tête gît ici dans le mot grand: cet adjectif est, selon la vieille langue, très correctement masculin et féminin, comme le latin _grandis_; mais, suivant la moderne, il a les deux genres, _grand, grande_. L'usage, quand il reçut la locution toute faite _grand merci_, a pris _grand_ avec son air apparent, et du tout il a fait _un grand merci_. La signification n'est pas non plus sans quelque pathologie. Le sens primitif, qui est faveur, récompense, grâce (du latin _mercedem)_, s'est rétréci de manière à ne plus figurer que dans quelques locutions toutes faites: don d'amoureuse _merci_, Dieu _merci_. Puis le sens de miséricorde qui épargne se développe amplement, et atrophie l'acception primitive. La miséricorde n'est point dans le latin _merces_; mais elle est, on peut le dire, une sorte de faveur; et la langue n'a pas failli à la liaison des idées, même subtile, quand elle a ainsi détourné à son profit le vocable latin.

_Mesquin_.--_Mesquin_ présente un singulier accident; il vient de l'espagnol _mezquino_, qui a le même sens. Même sens aussi en provençal, _mesquin_, et en italien, _meschino_. Mais, dans tout le moyen âge jusqu'au seizième siècle inclusivement, _meschin_, _meschine_, signifient jeune garçon, jeune fille, avec cette nuance pourtant que le féminin _meschine_ a le plus souvent l'acception de jeune fille qui est en service; acception qu'a aussi l'italien _meschina_. Il faut, ce semble, admettre que du sens de chétif on s'est élevé à l'idée de jeune garçon, de jeune fille, considérés comme faibles par l'âge, et qu'ennoblissant ainsi l'idée primitive du mot, on n'en a pas effacé pourtant tout ce qui était défavorable. Ce fut un anoblissement que _mesquin_ reçut alors; mais cet anoblissement fut passager; et le mot, secouant ce sens comme un oripeau, n'a plus parmi nous que son acception originelle.

_Moyen_.--L'adjectif veut dire qui occupe une position intermédiaire; le substantif, entremise, ce qui sert à obtenir une certaine fin. On comprend comment l'idée d'intermédiaire a suggéré celle de manière de procéder pour obtenir un résultat. C'est certainement un bon exemple de l'art ingénieux de déduire des significations l'une de l'autre. Ce mot n'a pas toujours existé dans notre langue; et _moyen_ substantif est un néologisme. N'allez pas vous récrier; c'est un néologisme d'une antiquité déjà respectable; il remonte au quatorzième siècle. Il faut savoir gré au populaire de ce temps d'avoir créé un substantif si bon et si commode.

_Nourrisson_.--A côté de: _le nourrisson_, l'ancienne langue avait _la nourrisson_, signifiant nourriture, éducation. Tous deux, _le nourrisson_ et _la nourrisson_, viennent du latin _nutritionem_, dont notre langage scientifique a fait nutrition. Le français moderne a laissé se perdre _la nourrisson_. A côté de: _la prison_, l'ancienne langue avait _le prison_, signifiant prisonnier. Tous deux, _la prison_ et _le prison_, viennent du latin _prehensionem_, dont le langage scientifique a fait _préhension_. Le français moderne n'a pas gardé _le prison_. Il paraît que _polisson_ est un mot du même genre, c'est-à-dire un masculin déduit d'un féminin latin; ce latin serait _politionem_, et le sens primitif de _polisson_ serait celui de nettoyeur, de balayeur. N'est-il pas amusant de voir l'usage tirer, si je puis ainsi parler, d'un sac deux moutures, et, suivant qu'il considère dans l'original latin l'action ou le résultat de l'action, avoir dans le premier cas un féminin et dans le second un masculin? C'était agir fort librement avec le latin que de lui changer ainsi le genre de ses substantifs. Mais, du moment qu'ils étaient entrés dans le domaine français, il était juste qu'ils acceptassent toutes les lois de leur nouvelle patrie. L'ancienne langue fut ingénieuse avec les deux genres et les deux acceptions; la langue moderne est inconséquente en gardant tantôt le masculin, tantôt le féminin, mais non les deux régulièrement.

_Opiniâtre_.--_Opiniâtre_ désigne celui qui est attaché outre mesure à son opinion, et est formé d'_opinion_ et de la finale péjorative _âtre_. Certes ceux qui les premiers conçurent une pareille formation furent de hardis néologistes; et je ne sais si les plus entreprenants de nos jours s'aviseraient de faire ainsi une jonction qui ne va pas de soi; car _opinion_ se prête assez mal à entrer en composition. Quoi qu'il en soit, _opiniâtre_ et ses dérivés _opiniâtrement_, _opiniâtrer_, _opiniâtreté_, n'appartiennent pas aux temps anciens de la langue; ils ne se montrent que dans le seizième siècle. C'est un vieux mot pour nous; mais c'était un néologisme pour Amyot, pour Montaigne, pour d'Aubigné. Il faut les remercier de n'avoir pas repoussé d'une plume dédaigneuse le nouveau venu; car il est de bonne signification, et figure bien à côté d'_obstination_, _obstinément_, _obstiner_; ce sont là des termes anciens. Il est heureux qu'_opiniâtre_ ne les ait pas fait tomber en désuétude; cela arrive maintes fois.

_Ordonner_.--L'ancienne forme est _ordener_; de même on disait _ordenance_. Cela est régulier; car le latin _ordinare_, avec son _i_ bref, n'a pu donner que _ordener_. _Ordonner_ ne se montre qu'au quatorzième siècle, et aussitôt il supplante tout à fait _ordener_, qui ne reparaît plus. D'où vient cet _o_ substitué à l'_e_ primitif? On ne peut y voir qu'une faute de prononciation. Les fautes de ce genre sont faciles à commettre et quelquefois très difficiles à réparer; témoin _ordener_, qui en est resté victime, et _ordonner_, dont l'usage présent ne soupçonne pas la tache originelle.

_Ordre_.--Dans l'ancienne langue, _ordre_ signifie uniquement arrangement, disposition, et aussi compagnie monastique. Le sens d'injonction, prescription, ne s'y rencontre pas; on ne le voit apparaître qu'au dix-septième siècle, et alors il est courant parmi les meilleurs auteurs. C'était pourtant un vigoureux néologisme de signification. On comprend comment, d'arrangement, de disposition, _ordre_ en est venu à signifier prescription; la liaison des deux idées, une fois sentie, s'explique sans difficulté considérable. Mais l'opération mentale qui les trouva mérite qu'on la signale à l'attention, ainsi que l'époque où elle se manifeste et s'établit. Je ne nie pas que je me plais à signaler le dix-septième siècle en délits de néologisme. On lui a fait une réputation de pruderie puriste qu'il ne mérite ni en bien ni en mal.

_Papelard_.--Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard, et encore aujourd'hui on dit, à propos de deux prétendants qui se disputent quelque chose: On verra qui mangera le lard. En italien, _pappalardo_ veut dire goinfre, bafreur; mais il signifie aussi faux dévot, hypocrite. Dans le français, même le plus ancien, il n'a pas d'autre signification que celle de faux dévot. C'est manifestement un mot de plaisanterie, et c'est en plaisantant qu'on en est venu à attribuer aux mangeurs de lard une qualification aussi défavorable que celle de l'hypocrite. Les textes ne donnent pas précisément la clef d'une dérivation si éloignée. Pourtant voici comment j'imagine qu'on peut combler la distance entre le point de départ et le point d'arrivée. «Tel fait devant le _papelart_, dit un vieux trouvère, Qui par derrière _pape lart_.» _Paper le lard_, c'est-à-dire s'adjuger les bons morceaux par-derrière, c'est-à-dire sans que les autres s'en aperçoivent, est un tour de _papelardie_, et de cette papelardie il n'y a pas loin à celle de l'hypocrisie générale qui ne se borne plus à paper le lard, mais qui se revêt du masque des vertus vénérées, le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou sa fortune, comme ce bon M. Tartuffe. En définitive, paper le lard et faire l'hypocrite sont devenus synonymes, et la plus ancienne langue s'est gaussée de la fausse dévotion, qui trompe sous un masque respecté les imbéciles et qui s'adjuge les bons morceaux.

_Papillote_.--Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l'usage est capable. La langue avait, à côté de _papillon_, une forme moins usitée, _papillot_. Au quinzième siècle, on va dénicher ce _papillot_ et en tirer une assimilation avec le morceau de papier qui sert à envelopper les boucles de cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l'a fait mérite toute louange pour cet ingénieux néologisme. Notez, en outre, les sens variés de _papilloter_, tous dérivés de ce _papillon_ qu'une heureuse et riante imagination a logé dans la _papillote_.

_Parole_.--Où est la pathologie à dire _parole_ ou lieu de _verbe_, qui eût été le mot propre? Elle est en ce qu'il a fallu une forte méprise pour imposer au mot roman le sens qu'il a. Quand vous cherchez l'origine d'un vocable, soyez très circonspect dans vos conjectures; hors des textes, il n'y a guère de certitude. Au moment de la naissance des langues romanes et dans les populations usant de ce que nous nommons bas latin, on se servit de _parabola_ pour exprimer la _parole_. Comment la _parabole_ en était-elle venue à un sens si détourné? On répugnait à se servir, dans l'usage vulgaire, du mot _verbum_, qui avait une acception sacrée; d'un autre côté, la _parabole_ revenait sans cesse dans les sermons des prédicateurs. Les ignorants prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de _verbum_. Les ignorants firent loi, étant le grand nombre, et les savants furent obligés de dire parole comme les autres. _Parabole_ a-t-il subi quelque dégradation en passant de l'emploi qu'il a dans le Nouveau Testament à celui que lui donne l'usage vulgaire? Sans doute; du moins, en le faisant descendre à un office de tous les jours, on a eu soin de le déguiser; car ce n'est pas le premier venu qui, sous _parole_, reconnaît _parabole_.

_Persifler_.--Je n'inscris pas _persifler_ dans la pathologie, parce que le simple _siffler_ a deux _ff_, et que le composé _persifler_ n'en a qu'une; cette anomalie est bizarre, mais de peu d'importance; je l'inscris, parce que _persifler_, quand on en scrute la signification, ne paraît pas un produit légitime de _siffler_. C'est un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd'hui entré tout à fait dans l'usage. Rien auparavant n'en faisait prévoir la création. Eh bien! supposons qu'il n'existe pas, et imaginons qu'un de nos contemporains, prenant le verbe _siffler_, y adapte la préposition latine _per_ et donne au tout le sens de: railler quelqu'un, en lui adressant d'un air ingénu des paroles qu'il n'entend pas ou qu'il prend dans un autre sens; ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli? et ne s'élèvera-t-il pas des réclamations contre de telles témérités? En effet, la signification d'une pareille composition demeure assez ambiguë. Est-ce _siffler_ au sens de faire en sifflant une désapprobation, comme quand on dit: siffler une pièce, un acteur? Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas le persiflé. Il est vraisemblable qu'ici siffler a le sens de siffler un oiseau, c'est-à-dire lui apprendre un air. Le persifleur siffle le persiflé; et celui-ci prend bon jeu, bon argent, ce que l'autre lui dit. Le cas n'aurait pas souffert de difficulté, si le néologiste avait dit _permoquer_, moquer à outrance. _Permoquer_ nous choque prodigieusement; il n'est pourtant pas plus étrange que _persifler_; mais _persifler_ est embarrassant, parce que _siffler_ n'a pas le sens de moquer. Tout considéré, il me paraît que les gens du dix-huitième siècle, en choisissant _siffler_ et non _moquer_, ont eu dans l'idée l'oiseau qu'on siffle et qui se laisse instruire comme veut celui qui le siffle.

_Personne_.--_Personne_ est un exemple des mots d'assez basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin _persona_, qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris pour l'acteur même, c'est une métathèse qui s'est opérée facilement. Cela fait, notre vieille langue, s'attachant uniquement au rôle public et considérable que la _persona_ jouait autrefois, et la purifiant de ce qu'elle avait de profane, se servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en quelque dignité. C'est encore le sens que ce mot a dans la langue anglaise (_parson_), qui nous l'a emprunté avec sa métamorphose d'acception. Nous avons été moins fidèles que les Anglais à la tradition; et, délaissant le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons imposé à _personne_ l'acception générale d'homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui est le nôtre, n'a pas subi cette régression, ou plutôt n'a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d'homme ou femme en général. En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l'égard du latin _persona_: deux vues se firent jour; l'une, peut-être la plus ancienne, s'attachant surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques; l'autre, plus générale, se borna à prendre le masque pour la personne.

_Pistole_, _pistolet_.--La pathologie, en ces deux mots visiblement identiques, est que leurs significations actuelles n'ont rien de commun. Dans les langues d'où ils dérivent, italien et espagnol, ils signifient uniquement une petite arme à feu, et pourtant, en français, ils ont l'un, le sens d'une monnaie, l'autre, celui d'un court fusil. Autrefois, en français, _pistole_ et _pistolet_ se dirent, comme cela devait être, de l'arme portative. Puis, la forme diminutive de _pistolet_ suggéra l'idée de donner ce nom aux écus d'Espagne, parce qu'ils sont plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie introduite dans ces deux mots, l'usage les sépara, ne faisant signifier que monnaie à _pistole_, et qu'arme à _pistolet_. J'avoue qu'il ne me paraît pas que cela soit bien imaginé. L'italien et l'espagnol ne se sont pas trouvés mal d'avoir conservé à ces mots leur sens originel; et ici nous avons fait trop facilement le sacrifice de connexions intimes.

_Placer_.--_Place_, qui vient du latin _platea_, place publique, est fort ancien dans la langue. Il n'en est pas de même du verbe _placer_. Celui-ci, à en juger par les textes, serait un néologisme de la fin du seizième siècle, néologisme fort bien accueilli par le dix-septième, qui a fait très bon usage de ce verbe et qui nous l'a légué pleinement constitué. Nul ne sait aujourd'hui quel est le hardi parleur ou écrivain qui, le premier, hasarda un verbe dérivé de _place_, et destiné à former un auxiliaire fort commode de mettre. Si ce verbe se créait aujourd'hui, l'Académie voudrait-elle l'accueillir dans son dictionnaire?

_Poison_.--Deux genres de pathologie affectent ce mot: il n'a jamais dû être masculin, et jamais non plus il n'a dû signifier une substance vénéneuse. _Poison_ est féminin d'origine; car il vient du latin _potionem_; toute l'ancienne langue lui a donné constamment ce genre; le peuple est fidèle à la tradition, et il dit _la poison_, au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme, et auxquels il serait bien en droit de reprocher le leur. C'est avec le dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet étrange changement de genre? On n'en connaît pas les circonstances, et on ne se l'explique guère, à moins de supposer que _poisson_, voisin de _poison_ par la forme, l'a attiré à soi et l'a condamné au solécisme. Mais là n'est pas la seule particularité que ce mot présente; il n'a aucunement, par lui-même, le sens de venin; et longtemps la langue ne s'en est servi qu'en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il n'est pas rare que la signification d'un mot, de générale qu'elle est d'abord, devienne spéciale; c'est ainsi que, dans l'ancienne langue, _enherber_, qui proprement ne signifie que faire prendre des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes malfaisantes, d'empoisonner. Semblablement _la poison_, qui n'était qu'une boisson, a fini par ne plus signifier qu'une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l'idée de boisson a disparu de _poison_; et ce nom s'est appliqué à toute substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désorganisation.

_Potence_.--Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que le français soit aussi peu connu que l'est le zend, et qu'un érudit, recherchant dans un texte le sens de ce mot, procède comme on fait dans le zend là où les documents sont absents, par voie d'étymologie; il trouvera, avec toute raison, que _potence_ veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu'a le mot. Comment faire pour le retrouver? Suivons la filière que l'usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle pourtant. L'ancien français, se prévalant de l'idée de force et de soutien qui est dans _potence_, s'en servit pour désigner un bâton qui soutient, une béquille qui aide à marcher. Maintenant, pour passer au sens de gibet, on change de point de vue; ce n'est point une idée, c'est une forme qui détermine la nouvelle acception, et le gibet, avec sa pièce de bois droite et sa pièce transversale, est comparé à une béquille. Il faut laisser la responsabilité de tout cela à l'usage, qui, ayant gibet, n'avait pas besoin de faire tant d'efforts pour s'engager dans un bizarre détour de significations.

_Poulaine_.--Ceci est un exemple de ce que je nomme la dégradation des mots. Au quatorzième siècle, la mode voulait que les souliers fussent relevés en une pointe d'autant plus grande que la dignité de la personne était plus haute; cette pointe était dite _poulaine_, parce qu'elle était faite d'une peau nommée _poulaine_, et _poulaine_, en notre vieille langue, signifiait _Pologne_ et _de Pologne_. Comme on voit, rien n'était mieux porté. Sa chute a été profonde en passant dans le langage des marins; ils désignent ainsi dans les navires une saillie en planches située à l'avant, sur laquelle l'équipage vient laver son linge et qui contient aussi les latrines. Tout ce que le mot avait d'aristocratique a disparu en cet usage vil; il n'y est resté que la forme en pointe, en saillie.

_Préalable_.--«Nous n'avons guère de plus mauvais mot en notre langue», dit Vaugelas, qui ajoute qu'un grand prince ne pouvait jamais l'entendre sans froncer le sourcil, choqué de ce que _allable_ entrait dans cette composition pour _qui doit aller_[*]. Ce grand prince avait bien raison; mais que voulez-vous? Ce malencontreux néologisme avait pour lui la prescription. Il paraît avoir été forgé dans le courant du quinzième siècle; du moins on trouve à cette date _préalablement_. Le seizième siècle s'en sert couramment. Il est visible que ce néologisme a été fait tout d'une pièce, je veux dire qu'il n'existait point d'adjectif _allable_, auquel on aurait ajouté _pré_. De cette façon, _préalable_, formé d'un verbe supposé _préaller_, est moins choquant qu'un adjectif _allable_, tiré d'_aller_ contre toute syntaxe.

[*] Animé d'une indignation semblable, Royer-Collard avait déclaré qu'il se retierait de l'Académie française, si cette compagnie admettait en son dictionnaire le verbe _baser_.

