Pathologie Verbale, ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage

Part 2

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_Cour_.--Il y avait dans le latin un mot _cohors_ ou _chors_ qui signifiait enclos. Il se transforma dans le bas latin en _curtis_, qui prit le sens général de demeure rurale. Devenu français, il s'écrivit, étymologiquement, avec un _t_, _court_, et figure sous cette forme dans maints noms de lieux, en Normandie, en Picardie et ailleurs. Comme, sous les Mérovingiens et les Carolingiens, les seigneurs et les rois habitaient ordinairement leurs maisons des champs, _court_ prit facilement le sens de lieu où séjourne un prince souverain. On a là un exemple de l'anoblissement des mots. Celui-ci a quitté les champs pour entrer dans les villes et les palais. En la langue d'aujourd'hui, ces deux extrêmes se touchent encore: la basse-cour tient à l'usage primitif, et la cour des princes, à l'usage dérivé. Une fausse étymologie, qui naquit dans le quatorzième siècle et tira notre mot de _curia_, y supprima le _t_; mais outre que le _t_ figure dans les dérivés, _courtois_, _courtisan_, _curia_ devrait donner non pas _cour_, mais _cuire_ ou _coire_. Nous avons laissé la bonne orthographe des douzième et treizième siècles (_court_), et gardé la mauvaise du quatorzième siècle; si bien qu'il est devenu difficile de comprendre comment, organiquement, on a fait pour former le dérivé _courtisan_; et l'usage est assez penaud quand on lui représente que _courtisan_ jure avec _cour_ ainsi travesti.

_Démanteler_.--Dans le seizième siècle, _démanteler_ a le sens propre d'ôter le manteau, à côté du sens figuré: abattre les remparts d'une ville. Aujourd'hui le sens propre a disparu, et l'usage n'a conservé que le sens figuré. _Démanteler_ est un néologisme dû au seizième siècle, qu'il faut féliciter d'avoir introduit ce mot au propre et au figuré. C'est vraiment une métaphore ingénieuse d'avoir comparé les remparts qui défendent une ville au manteau qui défend l'homme des intempéries. Honneur à ceux qui savent faire du bon néologisme!

_Devis_, _devise_, _deviser_.--Ces mots ne sont pas autre chose que le verbe _diviser_, qui a pris une acception particulière. D'abord, nos aïeux avaient, euphoniquement, de la répugnance pour la même voyelle formant deux syllabes consécutives dans un mot; ils ont donc dit _deviser_; c'est ainsi que de _finire_ ils avaient fait soit _fenir_, soit _finer_. Puis, usant à leur guise du sens du supin latin _divisum_ qui leur avait donné _deviser_, à nous _diviser_, ils lui ont fait prendre l'acception de disposer, arranger, vu qu'une division se prête à un arrangement des parties. De là, _devise_ a signifié manière, disposition, propos, discours; ce sens a disparu de la langue moderne, qui l'a transporté sur _devis_, propos, et aussi tracé, plan, projet. Quant à la _devise_ d'aujourd'hui, elle est née du blason, qui donnait ce nom à la division d'une pièce honorable d'un écu. La _devise_ du blason est devenue facilement synonyme d'emblème ou de petite phrase d'un emblème. Au sens de partager en parties, l'ancienne langue disait non _diviser_ mais _deviser_, par la règle d'euphonie que j'ai rappelée ci-dessus. _Diviser_ est refait sur le latin et n'apparaît qu'au seizième siècle; depuis lors, il n'est plus trace de _deviser_ avec l'acception actuelle de _division_. Si la langue moderne avait gardé _deviser_ pour mettre en parties, on aurait vu tout de suite que _deviser_, tenir des propos, était le même mot; aujourd'hui _deviser_ et _diviser_ sont deux, et ce n'est qu'une étymologie subtile, mais appuyée par les textes, qui en montre l'identité. En effaçant la trace de cette identité ici et ailleurs, l'usage ôte à la langue la faculté de voir dans le mot plus qu'il ne contient, pris isolément en soi. Un des charmes des langues anciennes est que la plupart des mots se laissent pénétrer par le regard de la pensée à une grande profondeur.

_Donzelle_.--_Donzelle_ est un mot tombé de haut, car l'origine en est élevée. C'est la forme française du bas latin _dominicella_, petite dame, diminutif du latin _domina_. C'était en effet un titre d'honneur dans l'ancienne langue, équivalant à _damoiselle_ ou _demoiselle_, qui ne sont d'ailleurs que d'autres formes du même primitif. _Demoiselle_ n'a pas varié dans son acception distinguée; mais _donzelle_ est devenu un terme leste ou de dédain. Les mots ont leurs déchéances comme les familles. Par un esprit de gausserie peu louable, le français moderne s'est plu à affubler d'un sens péjoratif les termes archaïques restés dans l'usage. _Donzelle_ a été une de ses victimes.

_Droit_, _droite_.--L'acception de ce mot au sens de opposé à gauche ne paraît pas remonter au delà du seizième siècle; jusque-là, opposé à _gauche_ s'était dit _destre_, du latin _dexter_. C'était le vrai mot, de vieille origine et consacré par l'antiquité première ou latine et par l'antiquité seconde ou de la langue d'oïl. Mais tout à coup _destre_ tombe en désuétude; pour remplacer ce mot indispensable, l'usage va chercher l'adjectif _droit_, qui signifie direct, sans courbure, sans détours. Il a fallu certainement beaucoup d'imagination pour y trouver le côté opposé au côté gauche; néanmoins il valait bien mieux conserver _destre_ que créer une amphibologie dans le mot _droit_ en lui donnant deux sens qui ne dérivent l'un de l'autre que par une brutalité de l'usage. N'est-ce pas en effet une brutalité impardonnable que de tuer aveuglément d'excellents mots pour leur donner de très médiocres remplaçants?

_Dupe_.--La _dupe_ est un ancien nom (usité encore dans le Berry sous la forme de _dube_) de la huppe, oiseau. La huppe ou dupe passe pour un des plus niais. Il a donc été facile à l'esprit populaire de transporter le nom de l'oiseau aux gens qui se laissent facilement attraper. Toutefois, il faut noter que c'est l'argot ou jargon qui a fourni cette acception détournée; ainsi nous l'apprend Du Cange dans une citation d'un texte du quinzième siècle; citation qui montre que ce n'est pas d'aujourd'hui que la langue va chercher des suppléments dans l'argot. Quand on emploie le verbe _duper_, il est certainement curieux de parcourir en pensée le chemin qu'a fait le sens du langage populaire pour tirer d'une observation de chasseur ou de paysan sur le peu d'intelligence d'un oiseau un terme aussi expressif. Malheureusement, _dupe_ comme nom de l'oiseau a complètement péri dans la langue actuelle. Quand nous disons un étourneau pour un homme étourdi, une pie pour une femme bavarde, comme étourneau et pie sont restés noms d'oiseaux, rien ne nous masque la métaphore. Mais _dupe_ n'est plus pour nous un nom d'oiseau, et, au sens de personne facile à tromper, ce n'est qu'un signe que l'on penserait conventionnel, si l'étymologie ne rendait pas son droit à l'origine concrète, réelle, du mot.

_Échapper_.--Que l'on se reporte par la pensée au temps où nos aïeux parlaient encore latin, mais un latin populaire qui dérogeait beaucoup à la langue classique. A ce moment se forma le mot _capa_, que les étymologistes dérivent de _capere_, contenir, et qui désigne un vêtement embrassant tout le corps. Il fut facile d'en produire le composé _excapare_, signifiant tirer hors de la chape, ou sortir de la chape. Dans ce milieu néo-latin, le terme classique _evadere_ n'était pas en usage. Le langage, et surtout le langage populaire, a de l'inclination pour le style métaphorique. C'est à ce style qu'appartient _échapper_; on se plut à dire sortir de la chape, au lieu de dire s'évader; et le verbe nous est resté, mais sans le piquant qu'il avait à l'origine; car qui, en disant _échapper_, songe désormais à une _chape_, ou, s'il y songe, ose se fier à une si forte métaphore?

_Éclat_.--Les néologismes de signification sont quelquefois à noter aussi bien que les néologismes de mot. D'origine, _éclat_ signifie un fragment détaché par une force soudaine. Dès le quinzième siècle, tout en gardant son acception primitive, il prend celle de bruit grand et soudain; mais ce n'est que dans le dix-septième siècle qu'il reçoit sa dernière transformation, celle qui, au propre et au figuré, lui attribue l'acception d'apparition d'une grande lumière. Les transformations de sens sont bien enchaînées. L'usage a mis un long temps entre chacune; la rupture d'un fragment l'a conduit à un grand bruit; puis un grand bruit l'a conduit à une grande lumière. Il n'y a qu'à le féliciter d'avoir ainsi étendu le champ occupé par le mot.

_Éconduire_.--Ce verbe est un cas assez compliqué de pathologie linguistique. Il ne se trouve qu'au quinzième siècle avec le sens d'excuser, c'est-à-dire de se défaire, par paroles, de quelqu'un ou de quelque chose. Or ce sens ne peut, à aucun titre, appartenir à _éconduire_, qui représente _exconducere_, conduire hors. Mais, dans les siècles antérieurs qui n'ont pas _éconduire_, on trouve _escondire_, qui a précisément, et par l'étymologie et par l'usage, la signification d'employer la parole pour écarter quelqu'un ou quelque chose; car il vient du latin fictif _excondicere_. A un certain moment, la langue, se méprenant, a donné à _escondire_ la forme _éconduire_, en lui laissant son acception propre qui ne lui convenait plus; puis, l'étymologie reprenant ses droits, les modernes, sans lui ôter sa signification usurpée, lui ont restitué le sens légitime de conduire hors. Si au quinzième siècle l'usage n'avait pas commis la lourde faute de transformer _escondire_ en _esconduire_, on aurait gardé _escondire_ pour se défaire de... par paroles, et créé _esconduire_ pour écarter, éloigner. Au lieu de cela, il a doublé la méprise; si c'est _escondire_ qu'il a voulu garder, ce verbe ne peut signifier conduire hors; si c'est _esconduire_ qu'il a voulu créer, ce verbe ne peut signifier se défaire par paroles. Mais le mal est fait; il ne reste plus qu'à se soumettre et à juger.

_Épellation_, _épeler_.--Eh quoi! va-t-on me dire, vous écrivez _épellation_ par deux _l_ et _épeler_ par une seule; soyez donc conséquent, et mettez ou _épelation_ ou _épeller_. Ami lecteur, ne m'accusez pas, c'est l'usage qui le veut; mais il n'a pas été judicieux, d'autant plus digne de blâme que _épellation_ est un néologisme qui n'aurait pas dû présenter de difformité. Il est bien vrai que nous disons _appeler_ par une seule _l_, et _appellation_ par deux; et c'est sur ce modèle qu'on s'est cru autorisé à écrire et à prononcer _épellation_; faible justification d'une faute d'orthographe. _Appellation_ dérive non de _appeler_, mais directement du latin _appellationem_, tandis qu'il n'y a point de latin _expellationem_ qui puisse donner _épellation_; ce mot vient donc _d'épeler_, et l'on n'avait pas la liberté de doubler _l_. Mais qu'est ce verbe _épeler_? un très vieux mot qu'on trouve dans nos anciens textes, qui n'a rien de commun avec _appeler_ et qui provient du germanique. Le sens propre en est expliquer, signifier; la langue moderne, le détournant de son acception générale, lui a donné l'acception spéciale de nommer les lettres pour en former un mot. Et vraiment, quand on lit dans un document du douzième siècle: _Bethsames, cest nom espelt_ (ce nom veut dire) _cité de soleil_, on touche le moderne _épeler_. Fait bien curieux, certains mots peuvent avoir une existence latente que rien ne révèle; on les croirait morts et pourtant ils ne le sont pas. _Espeler_ au sens d'expliquer, de signifier, est depuis longtemps hors d'usage; il semblait oublié; mais il ne l'était pas tellement que l'usage ne soit allé le chercher dans sa retraite, et même l'ait assez rajeuni pour lui attribuer un emploi nouveau.

_Épiloguer_.--Les mots ne nous appartiennent pas; ils proviennent non de notre fonds, mais d'une tradition. Nous ne pouvons en faire sans réserve ce que nous voulons, ni les séparer de leur nature propre pour les transformer en purs signes de convention. On est donc toujours en droit de rechercher, dans les remaniements que l'usage leur inflige, ce qui reste, si peu que ce soit, de leur acception primordiale et organique. _Épiloguer_ exista dans les quinzième et seizième siècles. Je n'en connais pas d'exemple qui remonte plus haut, à moins qu'on ne suppose l'existence du verbe grâce à l'existence du substantif verbal, attestée au quatorzième siècle par une citation de Du Gange: «_Épilogacion_, c'est longue chose briefment récitée.» _Épilogue_, _epilogus_, <epi'logos>, signifient discours ajouté à un autre discours; aussi le verbe qui en dérive n'a-t-il dans ces deux siècles que le sens de résumer, récapituler. Jusque-là tout va de soi; mais le dix-septième siècle, qui reçoit le mot, n'en respecte pas la signification, et il l'emploie sans vergogne au sens de critiquer, trouver à redire. Est-ce pure fantaisie? non, pas tout à fait; dans ces écarts il y a de la fantaisie sans doute, mais il y a aussi un rémora imposé par le passé. A ce terme manifestement d'origine savante et qui lui déplut comme terme courant, l'usage, en un moment d'humeur, s'avisa de lui infliger une signification péjorative; et, cela fait, on passa sans grande peine de résumer, récapituler, à critiquer, trouver à redire.

_Espiègle_.--On peut admirer comment une langue sait faire de la grâce et de l'agrément avec un mot qui semblait ne pas s'y prêter. Il y a en allemand un vieux livre intitulé _Till Ulspiegle_, qui décrit la vie d'un homme ingénieux en petites fourberies. Remarquons que _Ulespiegel_ signifie miroir de chouette. Laissant de côté ce qui pouvait se rencontrer de peu convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue en a tiré le joli mot _espiègle_, qui ne porte à l'esprit que des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté. C'est vraiment, qu'on me passe le jeu de mot, une espièglerie de bon aloi, que d'avoir ainsi transfiguré le vieil et rude _Ulespiegle_.

_Fille_.--Ce mot, si noble et si doux, est un de ceux que la langue moderne a le plus maltraités; car elle y a introduit quelque chose de malhonnête. L'ancienne langue exprimait par fille uniquement la relation de l'enfant du sexe féminin au père ou à la mère; elle avait plusieurs mots pour désigner la jeune femme, _mescine_, _touse_, _bachele_ et son diminutif _bachelette_, _garce_ (voy. ce mot plus loin), enfin _pucelle_, qui n'avait pas le sens particulier d'aujourd'hui et qui représentait, non pour l'étymologie, mais pour la signification, le latin _puella_. La perte profondément regrettable de ces mots essentiels a fait qu'il n'a plus été possible de rendre, sinon par une périphrase (_jeune fille_), le latin _puella_, ou bien l'allemand _Mädchen_ et l'anglais _maid_. Mais ce n'a pas été le seul dommage: _fille_ a été dégradé jusqu'à signifier la femme qui se prostitue. L'usage est parfois bien intelligent et bien ingénieux; mais ici il s'est montré dénué de prévoyance et singulièrement grossier et malhonnête.

_Finance_.--Le latin disait _solvere_ pour payer. De ce verbe, l'ancien français fit _soudre_ avec le même sens. Pourquoi ce verbe, qui satisfaisait au besoin de rendre une idée essentielle, ne devint-il pas d'un usage commun, et laissa-t-il à la langue l'occasion de chercher à détourner de leur acception effective des mots qui ne songeaient guère, qu'on me permette de le dire, à leur nouvel office? C'est ce qui n'est pas expliqué et rentre dans ce que j'appelle pathologie verbale. D'un côté, l'imagination populaire se porta sur le verbe latin _pacare_, appaiser, pour lui imposer le sens de payer; et, en effet, un payement est un appaisement entre le créancier et le débiteur. En même temps, l'ancienne langue prenait le verbe _finer_, qui signifie _finir_, et s'en servait pour dire: payer une somme d'argent; en effet, effectuer un payement c'est finir une affaire. Du participe présent de ce verbe _finer_, aujourd'hui inusité, vient le substantif _finance_, qui avait aussi dans l'ancienne langue le sens primitif de terminaison. En se détériorant de la sorte, c'est-à-dire en prenant une acception très détournée, tout en laissant tomber hors de l'usage l'acception naturelle, les mots deviennent des signes purement algébriques qui ne rappellent plus à l'esprit rien de concret et d'imagé. Si _finance_ signifiant terminaison était resté à côté de _finance_ signifiant argent, on aurait été constamment invité à se demander quel était le lien entre les deux idées; mais, l'un étant effacé, l'autre n'est plus qu'un signe arbitraire pour tout autre que l'étymologiste, qui fouille et interprète le passé des mots.

_Flagorner_.--Quelle que soit l'étymologie de ce mot, qui demeure douteuse, le sens ancien (on n'a pas d'exemples au delà du quinzième siècle) est bavarder, dire à l'oreille; puis ce sens se perd, et sans transition, du moins je ne connais pas d'exemple du dix-septième siècle, on voit au dix-huitième _flagorner_ prendre l'acception qui est seule usitée présentement. Quelle est la nuance qui a dirigé l'usage pour infliger au verbe cette considérable perversion? Est-ce que, inconsciemment, on a attribué par une sorte de pudeur linguistique, à la _flagornerie_ le soin de parler bas, de ne se faire entendre que de près et à voix basse? Ou bien plutôt, est-ce que, la syllabe initiale _fla_ étant commune à _flagorner_ et à _flatter_, l'usage, qui ne sait pas se défendre contre ces sottes confusions, a cru à une communauté d'origine et de sens?

_Flatter_.--Le latin avait _blandiri_, dont le vieux français fit _blandir_. Mais les couches populaires n'étaient pas un milieu où tous les beaux mots aient eu le droit ou la chance de pénétrer; et leur parler, qui fit si souvent la loi, chercha un vocable qui fût plus à leur portée. Le germanique _flat_ ou _flaz_, qui signifie plat, avait passé dans les Gaules. On en fit le verbe _flatter_, qui signifiait proprement rendre plat, puis alla figurément au sens de caresser comme avec la main, et par suite de flatter. C'est ainsi que l'on suppléa à _blandiri_, qui ne devint pas populaire, et à _adulari_, qui n'a laissé dans la langue d'oïl aucune trace. _Adulateur_ ne se trouve que dans le quatorzième siècle et _aduler_ dans le quinzième. Ce sont des mots savants, forgés directement du latin; la vieille langue en eût fait le substantif _aülere, aüleor_ et le verbe _aüler_.

_Franchir_.--Personne de ceux qui emploient couramment ce verbe ne songe au sens propre et ancien. Dans la langue des hauts temps, il n'a que la signification de rendre franc, libre; et, s'il l'avait conservée jusqu'à nous, on s'indignerait de l'audace du novateur qui l'emploierait pour signifier: traverser franchement, résolument des obstacles. Ce hardi néologisme s'est opéré au quinzième siècle; et, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il a fait tomber en complète désuétude l'acception légitime, et qu'il est resté seul en possession de l'usage. Dans l'opinion commune, l'usage est un despote qui fait ce qu'il veut, sans autre règle que son caprice; mais son caprice même ne peut se soustraire aux conditions que chaque mot présente; et, quand on recherche ces conditions, on trouve qu'il a obéi autant qu'il a commandé.

_Fripon_.--_Fripon_, au début de son emploi, signifia seulement gourmand, aimant à manger: c'est au dix-septième siècle que le changement de sens s'opère. Cependant _friponner_, qui veut dire bien manger, commence au seizième siècle, dans Montaigne, à prendre le sens actuel et moderne. Aujourd'hui le sens original est complètement oublié. Ici encore l'acception néologique a tué l'acception primitive. Tout en blâmant ces exécutions qui sacrifient complètement l'ancien au nouveau, ce qui importe ici, c'est de concevoir par quelle déviation l'usage a passé de l'un à l'autre. Le _fripon_ (gourmand) est entaché d'un défaut; de plus, il est fort enclin aux petits larcins pour satisfaire sa gourmandise. C'est là que le néologisme a trouvé son point d'appui pour faire d'un gourmand un filou. _Fripon_ aurait lieu de se plaindre d'avoir été ainsi métamorphosé. C'est une dégradation; car, d'un défaut léger et qui n'est pas toujours mal porté, on a fait un coquin, un voleur. D'autres mots tombent de plus haut; mais ce n'en est pas moins une chute.

_Fronder_.--Qui aurait jamais imaginé que _fronder_, c'est-à-dire lancer une pierre ou une balle avec la fronde, engin qui n'est presque plus en usage, prendrait le sens de faire le mécontent, critiquer? C'est un hasard qui a produit ce singulier résultat. Au temps des troubles de la minorité de Louis XIV, des enfants avaient l'habitude de se réunir dans les fossés de Paris pour lancer des pierres avec la fronde, se dispersant dès qu'ils voyaient paraître le lieutenant civil et revenant quand il n'était plus là. Bachaumont compara, un jour, le parlement à ces enfants qui lançaient des pierres, que la police dispersait et qui revenaient pour recommencer. De là vint la _Fronde_, nom de la révolte contre Mazarin et contre l'autorité royale, et la _Fronde_ produisit sans peine le verbe _fronder_.

_Gagner_.--Ce verbe, par son étymologie germanique, a le sens de paître, qu'il a conservé en termes de chasse, et dans _gagnage_ qui veut dire pâturage. La langue d'oïl, du sens rural de paître, a passé à l'acception rurale aussi de labourer; puis le profit fait par la culture s'est dans _gagner_ généralisé à signifier toute sorte de profits, seul sens resté en usage. La même déviation de signification se voit dans le provençal _gazanhar_ et l'italien _guadagnare_. Cette déviation mérite d'être notée à cause du fait parallèle que la langue latine présente: le latin _pecunia_, qui signifie argent monnayé, est originairement un terme rural, par _pecus_, mouton, bête de campagne. Le mot latin nous reporte à un temps très ancien où, dans la vieille Italie, les troupeaux faisaient la principale richesse. _Gagner_ est d'une époque beaucoup moins reculée; pourtant lui aussi représente un état de choses où la paissance tient un haut rang dans la fortune des hommes; c'est que l'invasion germanique, à laquelle le mot _gagner_ appartient, avait reproduit quelqu'une des conditions d'une société pastorale.

_Galetas_.--Quelle déchéance! A l'origine, _galetas_ est le nom d'une tour de Constantinople. Puis ce mot vient à signifier un appartement dans la maison des templiers, à la Cour des comptes, et une partie importante d'un grand château. La chute n'est pas encore complète; mais, au quinzième siècle, le sens s'amoindrit; et, au seizième, le _galetas_ est devenu ce que nous le voyons. C'est bien la peine de venir des bords du Bosphore pour se dégrader si misérablement. N'est-ce pas ainsi que l'on voit des familles descendre peu à peu des hauts rangs et se perdre dans la misère et l'oubli de soi-même?