Pastels: dix portraits de femmes

Part 7

Chapter 73,880 wordsPublic domain

Mme Bressuire? N'étais-je pas habitué à ce qu'elle portât ce nom depuis des mois et des mois? M'apprenait-on quoi que ce fût de nouveau en me disant qu'elle possédait la fortune afférente à ce nom? Elle avait à elle les terres et les rentes d'Adolphe Bressuire, mon collègue du Conseil d'État; elle s'habillait avec cet argent; elle en vivait; elle l'apporterait dans un nouveau mariage, si elle en contractait un. C'était là de quoi intéresser un notaire, mais non pas moi. Oui, mais les mots peuvent, suivant les dispositions secrètes du coeur, revêtir un sens ou délicieux, ou indifférent, ou meurtrier; et ces quatre syllabes: «Madame Bressuire,» venaient de me causer une sorte de douleur dont je ne compris bien la nature que lorsque je me retrouvai en présence d'Ève-Rose. Au lieu de ressentir cette plénitude d'émotion douce qui avait été le charme de ma rentrée dans sa vie, je retombai dans ce que j'appelle mon état analytique. Je ne vibrais plus, je raisonnais. Je ne m'abandonnais plus, j'examinais. En revenant à Ève-Rose, je ne m'étais pas demandé si elle était exactement telle que je l'avais connue et aimée. Je me le demandais maintenant. C'était la première fois que je la voyais sans sa mère; et déjà cette nuance d'intimité, qui aurait dû me plaire, ne me plaisait point, parce que c'était une petite preuve de plus que Mlle Nieul avait cédé la place précisément à Mme Bressuire. Sa beauté, ce jour-là, était cependant plus gracieuse encore qu'à l'ordinaire. Ses yeux bleus brillaient d'un éclat inaccoutumé, le rose de ses joues s'avivait d'une flamme légère. Dans toute sa personne une animation courait, et comme une inquiétude, que je m'expliquai par la tournure de notre causerie. Toutes les phrases qu'elle me disait, discrètes à la fois et vives, contenaient autant d'interrogations sur ma vie depuis que je l'avais quittée,--soit qu'elle me demandât, enfantinement: «Goûtez-vous beaucoup le type de la beauté italienne?...» soit que, devenue sérieuse, elle me questionnât sur mes idées: «Est-ce que vous croyez qu'on peut aimer deux fois? Mais, aimer, pour vous autres hommes, c'est un jeu. On m'a dit qu'entre vous, au fumoir ou au club, vous êtes si effrayants!...» Puis, avec un éclair de moquerie tout ensemble et une secrète angoisse dans ses jolis yeux: «Ah!» disait-elle, «comme je voudrais lire la confession complète d'un de vous, mais de quelqu'un de bien, par exemple la vôtre, monsieur Vernantes. Madeleine de Soleure prétend que vous êtes si romanesque!...» et elle souriait. Que révélaient vingt petites phrases pareilles, sinon un désir à demi coquet, mais coquet tout innocemment, de pénétrer davantage dans la familiarité de ma vie sentimentale; et n'y avait-il pas une affreuse injustice à me dire, comme je fis aussitôt, que cette conversation n'était plus sur le ton de nos badinages d'autrefois? Ève-Rose avait maintenant quelque chose de plus dégagé dans le son de sa voix, comme une assurance dans sa pensée, une curiosité dans son regard qui révélait un commencement d'expérience des caractères et des passions. Enfin, avec la finesse plus malicieuse de toute sa personne, elle était bien réellement une jeune femme, et, cette jeune femme, j'avais toutes les raisons de la juger exquise, s'il est vrai que les hommes sont guidés dans leurs préférences par la vanité, car visiblement tout le discret manège d'Ève-Rose trahissait une délicate envie de me plaire... Eh bien! comme si un démon mauvais s'était donné la tâche de me gâter cette heure douce, tout ce qui devait me faire apprécier davantage le charme de ma petite amie d'autrefois n'eut d'autre effet que de me désorienter soudain tout le coeur. Au lieu de m'épanouir, je me sentis soudain me contracter. Un mot suffit pour expliquer cet étrange phénomène d'un soudain malaise: elle n'était plus tout à fait celle que j'avais aimée. Quand elle avançait sa main gauche en me parlant, je voyais luire l'or pâle de son anneau de mariage. Sa main n'en était pas moins fine, et nerveuse, et blanche comme autrefois. Pourtant cette bague d'or suffisait pour que ce ne fût plus la même main; c'était le symbole de toute sa personne, à mes yeux, et cette évidence m'arrachait du coeur un de ces petits cristaux, comme dit Stendhal, dont chacun est une espérance de bonheur.--Hélas! une goutte du plus pur de mon sang tombait avec le petit cristal!

* * * * *

Le proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul, et ce proverbe est exact, à tout le moins dans le monde des infiniment petits du sentiment. Dans une âme blessée, un rien fait blessure. Comme nous causions ainsi, Ève-Rose et moi, la grille tourne sur ses gonds, et dans la serre fait son entrée, qui? Marie de Jardes, l'amie d'autrefois; elle me reconnaît, elle sourit: «Mademoiselle,» dis-je en la saluant, et cette fois elles sourient toutes les deux:--«Madame, s'il vous plaît,» reprend Ève-Rose. «Miss Mary n'est plus miss Mary, quoiqu'elle soit toujours Mary,» ajoute-t-elle en l'embrassant. «Nous nous appelons Mme la vicomtesse de Fondettes de Saint-Remy... Je crois, ma chère, qu'il est revenu plus sauvage encore qu'il ne l'a jamais été.» Cette dernière phrase prononcée avec douceur, et surtout cet _il_ tout court, mettent un baume sur la plaie que la chute du petit cristal m'a faite au coeur. J'ai de nouveau l'impression, assis entre les deux amies, que les journées heureuses de l'ancienne intimité vont revenir, d'autant plus que la toute récente vicomtesse me regarde avec ses mêmes yeux, mi-compatissants, mi-railleurs,--des yeux couleur de noisette, presque trop petits pour son blanc visage potelé. Mais non. Les deux amies causent, et je recommence à sentir que le temps a fait son oeuvre et que Marie n'est plus Mlle de Jardes, de même qu'Ève-Rose n'est plus Mlle Nieul. Mme de Fondettes consulte sa confidente des petits et des grands jours sur son installation encore incomplète; elle est précisément en train de «faire» son salon.

--«Moi, je n'ai pas eu le temps de penser au mien,» dit Ève-Rose,--et je me rappelle avoir appris par Madeleine de Soleure qu'en effet, depuis la mort de son mari, emporté en quelques jours par une fièvre typhoïde, elle n'a pas voulu remettre les pieds dans leur petit hôtel de la rue de Tilsitt;--et elle continue, s'adressant à moi: «Nous n'étions pas installés depuis trois mois. Il y avait encore les ouvriers dans les pièces d'en bas. Vous comprendrez si j'ai eu le coeur à courir les magasins et à choisir des bibelots. Mais je m'y connais assez bien, maintenant. Dear Mary, veux-tu que je fasse tes courses avec toi? J'ai deux ou trois bonnes adresses de revendeurs dans le Marais...»

Y a-t-il une syllabe,--une seule,--à reprendre dans ce discours que j'entends encore, débité d'une voix jeune et fraîche? Certes non, pour le premier venu, mais j'ai connu Adolphe Bressuire, moi,--feu Bressuire, comme il est écrit sur les registres de l'état civil.--Et, tout d'un coup, voici qu'il cesse d'être feu pour moi. Je me rappelle qu'à l'époque où nous étions tous deux auditeurs dans le palais du quai d'Orsay, il avait déjà la plus rare entente de l'ameublement, tel que la mode le pratique aujourd'hui. Un des premiers, il a recherché les broderies des vieilles étoles, les objets japonais, tout ce bric-à-brac qui transforme en musée un coin de boudoir. Il y avait dans Bressuire un flair de commissaire-priseur et aussi un sens d'artiste. Nos camarades lui confiaient parfois le soin de leur aménager un «home» élégant, et il se prêtait à ce travail avec une complaisance joyeuse. Cela l'amusait de draper une portière, d'enjoliver la physionomie d'une chambre. Qu'il eût essayé de donner son goût du bibelot à sa jeune femme, dès les premiers mois de son mariage, quoi d'étonnant? C'était Sa Femme, l'être à côté duquel il se préparait à passer sa vie. Il avait voulu façonner cet être d'après ses idées. Quoi de plus naturel? Oui, mais quoi de plus naturel aussi que ma souffrance, à moi, s'éveillât devant cette trace même légère de l'influence d'un autre sur celle que j'avais aimée, au temps où elle n'avait encore rien de déterminé dans son charmant esprit? Cette influence-là, même bienfaisante, n'était-elle pas une défloration? Et il y eut encore un petit cristal d'arraché au rameau caché de ma tendresse.

--«Hé quoi!» me disais-je en franchissant le seuil de l'hôtel Nieul, «serais-je donc jaloux de Bressuire?» Cette sorte de sentiment ne ressemblait guère à mes habitudes de coeur. Ceux qui sont jaloux du passé d'une femme prouvent qu'ils ne connaissent pas le fond même de la nature féminine,--cette sincérité dans la succession mobile des plaisirs et des peines, grâce à laquelle une femme peut dire sans mensonge à son dixième amant: «Je n'ai jamais aimé que toi.» Oui, sans mensonge, car elle n'a jamais aimé comme cela. J'avais été trop pareil aux femmes par l'inconstance singulière de mon imagination amoureuse durant ma première jeunesse pour penser autrement qu'elles ne pensent sur ce point délicat. Aussi n'eus-je pas de peine, en creusant plus avant mon impression, à reconnaître que je n'étais pas jaloux de Bressuire. Si la seule idée de l'existence de cet ancien camarade me donnait la fièvre, c'est que cette idée infligeait fatalement une comparaison entre l'Ève-Rose que j'avais fréquentée autrefois et celle que je voyais maintenant aller et venir dans sa robe de veuve. Ce que j'avais aimé dans la première, c'était tout ce qui se résume d'ignorance absolue, de pénombre d'âme, de mystérieux inachèvement dans ce simple terme: _la jeune fille_. Quand et comment avais-je commencé de m'éprendre d'elle? Au lendemain de ma rupture avec la plus corrompue de mes maîtresses et parce que le contraste avait été complet entre cette douce, cette virginale enfant, et les coupables visions de mon plus récent souvenir. Et quel aliment avait nourri cet amour, si ce n'est l'initiation, du moins en rêve, au naïf, au candide univers de ses pensées innocentes? Quand j'étais revenu, quelle cause soudaine avait déterminé une réapparition de mon ancien amour, si ce n'est l'identité des circonstances lointaines et de celles où je retrouvais Ève-Rose? Elle était là, près de sa mère, dans la même toilette, devant son métier, avec le même regard. C'était comme si l'adorable fantôme de mon sentiment le plus pur m'eût attendu à cette place depuis mon départ, et voici qu'il me fallait constater que c'était là, en effet, un fantôme, la vaine et vide image d'une créature qui n'était plus que du passé. Je souris avec pitié en songeant combien furent petites, de plus sévères diraient puériles, les scènes qui suivirent et précipitèrent ce que j'appellerai cette décristallisation. Mais quoi? Cet amour né parmi les chimères devait mourir parmi d'autres chimères. «Quiconque est loup agisse en loup,» comme dit l'autre. La nature, en exagérant chez moi le sens de la vie intérieure, m'a condamné à jouir et à souffrir des idées des choses plus que des choses mêmes. Comment lutter contre une nécessité d'organisation intellectuelle? Sans doute aussi j'étais un impuissant du bonheur, comme le disait, en un français bizarre mais expressif, Madeleine de Soleure, quand je lui faisais la confidence des phases d'agonie que traversa bientôt mon sentiment pour Ève-Rose. Mais quoi encore?... Et qu'y puis-je, sinon attendre que le temps me guérisse de cette blessure après les autres, lui qui guérit de tout, même de vivre?

* * * * *

Il y avait, sur une des tables de la serre où Ève-Rose continuait de me recevoir, un portrait de Bressuire placé dans un cadre d'argent ciselé. Un chiffre en émail, un E. R. B., surmonté d'une couronne de comtesse, marquait ce cadre. Instinctivement, et à chacune de mes visites, il me fallait regarder cette photographie, comme pour mieux graver dans ma mémoire ces traits que je connaissais si bien, et depuis des années. C'était, un peu vieilli et fatigué, le Bressuire avec lequel je m'étais promené très souvent sous les arcades de la cour intérieure, dans ce palais du Conseil d'État, aujourd'hui en ruines,--comme ma jeunesse! Je pouvais, en analysant ce portrait, deviner les sentiments qui passaient dans la tête de mon ancien collègue, lorsqu'il avait posé devant l'appareil du photographe. Il y avait dans ce profil comme un air surveillé, un je ne sais quoi de soigné, de convenable, de presque grave qui me reportait, par une induction invincible, aux jours où Bressuire était le fiancé d'Ève-Rose. Avec sa finesse usée, sa demi-calvitie, l'avancement léger de sa lèvre inférieure, cet homme m'apparaissait, comme s'il eût été là, vivant, dans ce petit coin du monde qu'avaient dû embaumer en ces temps-là les fleurs des bouquets envoyés par lui. Des gestes qui lui étaient familiers me revenaient à la mémoire;--celui par lequel il passait sur sa moustache toute blonde sa main qu'il avait maigre et fine, avec deux bagues, un anneau d'or massif et un autre garni d'un saphir et de deux brillants;--celui encore par lequel il élevait cette main ouverte en l'agitant doucement jusqu'à la hauteur de ses yeux. C'était chez lui le signe de la plus grande admiration à propos de la rouerie d'un homme, de la beauté d'une femme ou du prix d'un objet de curiosité. Il avait toute une histoire, ce petit geste, qui était, lors de notre entrée au Conseil, celui d'un méridional, notre camarade. Bressuire s'en était tellement moqué, en l'imitant, qu'il avait fini, comme il arrive, par en retenir l'habitude. A deux ou trois reprises, j'observai chez Ève-Rose un geste analogue, et des misères pareilles suffisaient pour que l'étrange répulsion s'imposât plus forte. Il y a, dans le simple fait de cohabiter des jours et des jours avec un autre être, des fatalités d'imitation qui teintent nos pensées des pensées de cet être, notre accent de son accent, nos regards de ses regards, notre physiologie de sa physiologie. C'est quelquefois un atome d'influence, imperceptible, impondérable; mais je retrouvais, ou j'imaginais, cet atome dans la personne de la veuve du comte Bressuire. Et alors les moindres paroles devenaient prétexte à cette désagrégation de mon Idéal qui s'accomplissait en moi,--pour m'amener à perdre ce dernier espoir de refaire ma vie.

De petits détails se précisent entre vingt autres... Je suis dans un de mes jours de gaieté de conversation. J'ai raconté je ne sais plus quelle anecdote à Ève-Rose, elle rit aux éclats et elle dit: «C'est comme dans _Niniche_...» Je me mets à me ressouvenir qu'on donnait cette pièce au lendemain de son mariage, et je la vois, cachée dans une baignoire, auprès de Bressuire, dont le premier soin, tel que je l'ai connu, a dû être de faire mener à sa femme une existence de cocodette, à travers les petits théâtres et les cabinets particuliers. Je la vois, elle, et ses yeux étonnés et son sourire à demi honteux de pensionnaire émancipée. Combien des adorables ingénuités, pour lesquelles je l'ai aimée, s'en sont allées ainsi, dans ces salles de spectacle, tandis qu'elle prenait du bout de la pincette dorée un fruit glacé dans la boîte posée sur le rebord de la loge, que l'acteur à la mode lançait des couplets équivoques par-dessus les feux de la rampe, que les habitués des fauteuils d'orchestre applaudissaient, et que Bressuire commentait à l'oreille de sa femme et le texte et la chanson!... Peut-être cependant ma sensibilité malade souffre-t-elle moins par ces images d'une demi-flétrissure que par d'autres images, tout à l'honneur celles-là du même Bressuire. Ceci se passe durant une autre visite. Nous venons de parler d'oeuvres d'art et de Rembrandt, à propos des tableaux de ce peintre qui sont au Louvre. Ève-Rose a dit: «Mes préférés à moi, ce sont les portraits de la galerie nationale, à Londres.» Elle a fait son voyage de noces en Angleterre, où sa mère a des parents. Je le sais et je la devine là-bas, assise à côté de Bressuire dans une de ces voitures à deux roues, dont le cocher est juché haut par derrière. On est si bien là, pour causer longuement, pendant que le cheval trotte sur le pavé en bois, que l'énorme ville s'étend sous sa brume bleuâtre et que l'exotisme de toutes choses avive encore la sensation de l'intimité dans le cab étroit! Et aussitôt la vaste place où se trouve le musée s'évoque à mon souvenir. J'aperçois l'escalier, la double porte, les salles sur les murs desquelles sont suspendus quelques-uns des tableaux que j'aime le mieux: ces portraits de Rembrandt en effet et le triptyque du Pérugin, avec le grand archange du ventail de gauche, d'une suavité céleste. Bressuire, qui était bon connaisseur, a certainement montré ces peintures à Ève-Rose, celles-là et d'autres encore. Il a provoqué en elle des émotions d'art qu'elle ignorait. Il a eu les prémices de ses rêveries étonnées et charmées devant la Beauté. Je me souviens si bien que son éducation de Parisienne l'avait laissée parfaitement incapable de distinguer un Titien d'un Botticelli! Ah! ce premier frisson d'une âme de femme, née pour le culte de toute noblesse, en présence des chefs-d'oeuvre du génie, comme j'en envie et l'éveil et le spectacle à celui qui est mort pourtant, mais dont l'esprit en un certain sens a marqué pour toujours cet esprit! Et machinalement je me répète quatre vers du poète Sully Prudhomme à une fiancée absente. Ils me plaisaient tant, ces vers, aux jours où j'aimais Ève-Rose encore jeune fille:

_Tu t'assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne,_ _En robe claire, au bord de l'eau._ _Qu'il est doux d'emporter sa nouvelle compagne_ _Tout seul dans un pays nouveau!_

Qu'il peut tenir d'émotions indéfinies dans la mélodie d'une strophe!

* * * * *

Ce travail intérieur de ma pensée en train de décomposer mon amour, morceau par morceau, n'allait pas sans qu'Ève-Rose aperçût qu'il se passait en moi des phénomènes pour elle inexplicables. Je lui rendais visite et je la rencontrais assez souvent pour qu'elle pût deviner qu'entre chacune de ces entrevues quelque chose en moi s'était déplacé. Quelquefois je lui parlais à peine;--ou bien j'affectais dans ma causerie un ton de persiflage qui me faisait moi-même souffrir;--ou bien j'étais, au contraire, plus attentif auprès d'elle que jamais. Sans y prendre garde, je me conduisais exactement comme si j'avais suivi un plan pour me faire aimer. Mais non, j'obéissais simplement aux passages de mon être intime, aux allées et venues dans mon imagination de tant d'idées meurtrières. Elle supportait mes accès d'impatience et elle recevait mes attentions avec cette égalité d'humeur qui semblait ne devoir jamais la quitter. Par instants, une tristesse passait dans ses beaux yeux et d'autres fois un étonnement. A mesure que je pénétrais davantage dans son caractère, je reconnaissais que sa faculté principale était un amour profond de l'équilibre qui devait la conduire à une acceptation sereine de toutes les circonstances où la destinée la jetterait. Elle ne pouvait pas connaître la révolte. C'était justement ce trait adorable de sa nature qui me faisait le plus de mal. Je me rendais compte que son mariage avec Bressuire s'était certainement accompli sans lutte, et aussi que, durant cette année de vie commune, elle n'avait pas été malheureuse. Si elle avait conservé de moi un souvenir tendre, cette tendresse n'avait pas dû aboutir à de la nostalgie. Pour Ève-Rose, l'impossible n'était jamais l'objet d'un désir, et, comme elle voyait en toutes choses les côtés excellents, elle avait certainement reconnu et goûté les qualités de son mari. Hé bien! il est effrayant de voir avec quelle souplesse de vipère l'égoïsme se glisse parmi nos plus délicats sentiments; après avoir, lors de mon premier départ, sacrifié mes espérances d'amour à l'espérance du bonheur d'Ève-Rose, j'étais irrité jusqu'à la colère que, dans son mariage, elle n'eût pas rencontré le malheur. Pareillement, après l'avoir aimée dans le monde, et peut-être parce que sa jeune grâce se mouvait dans un décor d'élégance tendre, je ne lui pardonnais pas de se complaire dans les relations que ce monde comporte. Je lui en voulais d'avoir épousé un homme de sa société, comme je lui en voulais de recevoir ceux qu'elle recevait, les ayant vus dans la compagnie de son mari. En un mot, j'en étais arrivé, après quatre mois de malaise, à la minute où plus un cristal ne demeure attaché à la branche intime. Après avoir cherché une par une mille raisons de la moins aimer, je finissais par n'en plus découvrir une seule pour l'aimer.

Mon orgueil trouve une misérable consolation à songer que, dans ma dernière visite à l'hôtel Nieul, du moins mon atroce mouvement d'humeur eut une apparence de raison. Il y avait là cet affreux Saint-Luc, avec son allure d'éléphant, son gros rire, sa tenue de cocher anglais, qui doit au scandale de sa première aventure galante une véritable situation de monde. Il était assis sur une des deux chaises à bascule de la serre, son chapeau placé sur le tapis, et il frappait le sol du bout de sa canne, bien régulièrement, pour se balancer. Il aurait eu cette tenue chez une cocotte, et ses discours valaient sa tenue. C'était une succession de potins, comme on dit dans le vilain langage d'aujourd'hui, les uns insignifiants, les autres scandaleux, qu'Ève-Rose écoutait avec des sourires, tout en travaillant à un petit ouvrage de charité. De la laine brune traînait sur une petite table posée devant elle, et le balancement du fauteuil de Saint-Luc faisait par instant trembloter cette table, car ils étaient tout voisins, et il parlait: «Le grand marquis,»--c'est le surnom d'un de ses rivaux de vie élégante,--«le grand marquis n'ira pas loin. Il était sur ses boulets depuis six mois... Il vend son écurie maintenant... Quand je l'ai vu se mettre avec la petite d'Asti, vous vous rappelez, madame, c'était devant notre pauvre Adolphe, je vous ai dit:--«Encore un qui s'enfonce.» Après tout, bon chien chasse de race. Vous savez qui est son père?...» Ève-Rose le regarda étonnée. «Mais c'est une histoire vieille comme cette vieille d'Asti. Sa maman l'a menée joyeuse autrefois, mais là, très joyeuse; enfin, le marquis est le propre fils du joueur des joueurs, d'Armand Lamé, celui qui me tapait de vingt-cinq louis au cercle quand j'étais un tout petit jeune homme...» Et il continue, continue, intarissable comme la sottise et comme la médisance, et je faisais, à tous ces discours, une mine tellement renfrognée qu'il s'en aperçut, et avec une familiarité de gamin qui lui a toujours réussi: «Je vous quitte, madame, votre ami Vernantes me fait peur avec ses yeux sévères... Vous ne m'enverrez pas de témoins,» ajoute-t-il en s'adressant à moi, «si je vous répète le mot qu'une jolie femme a fait sur vous l'autre jour:--C'est don Quichotte, élève de Schopenhauer. Demandez le nom à Mme Bressuire, elle était là...» Et il nous quitte. Quand je songe que je l'ai vu chez sa mère, dans son costume de barbiste, les jours où il sortait de sa «turne,» comme il appelait son collège, et qu'il est l'auteur de la perte d'une des plus délicieuses femmes que j'aie peut-être connues!

--«Ne cherchez pas si loin,» fit Ève-Rose, aussitôt que nous fûmes seuls. «C'est notre Mary qui a dit cette innocente malice; mais savez-vous ce qu'elle prétend, notre Mary? Que vous êtes fâché contre nous. Est-ce vrai?»

Sa voix s'est adoucie encore pour me parler. Elle a reculé sa table et son ouvrage, et posé ses coudes sur ses genoux. Elle appuie son menton contre ses mains jointes, et elle me regarde avec ses yeux bleus d'une si ingénue transparence. Non, décidément, il ne reste plus un cristal au petit rameau, car je n'éprouve que de la contrariété à cette amicale question, et je lui réponds:

--«Fâché contre vous, non, mais à propos de vous, quelquefois. Quand je rencontre, installés chez vous, des imbéciles et des grossiers comme Saint-Luc, j'avoue que je tombe dans un de mes accès de misanthropie.»