Pastels: dix portraits de femmes
Part 6
Je m'adressai, pour cette démarche, à une grande amie des dames Nieul, qui était en même temps la femme d'un de mes plus vieux camarades: Madeleine de Soleure. Ce ne fut certes pas sans vaincre une légère répugnance. J'avais rêvé à mes sentiments une tout autre confidente que cette jeune femme de vingt-cinq ans, très jolie, très spirituelle, mais qui incarne en elle les défauts extérieurs et les plus choquants d'une société très libre. Avec ses cheveux d'un blond aussi cendré que celui des tresses d'Ève-Rose était doré, avec ses allures de grand garçon enjuponné, ses toilettes tapageuses, ses habitudes de flirt, les gamineries de sa gaieté, Madeleine froissait toutes les délicatesses de mon attendrissement actuel. Mais ce qui rachetait en elle ces déplaisantes manières et qui me décida, c'est une qualité rare chez les femmes. Elle a le genre de loyauté d'un honnête homme. Elle est très capable de rire aux éclats d'une histoire leste, mais parfaitement incapable de redire un secret qu'on lui a confié, de laisser accuser une amie sans la défendre, et aussi de tromper la confiance de son mari. Edgard de Soleure l'a épousée contre vents et marée, car la mère de Madeleine a fait terriblement causer d'elle, puis elle a élevé sa fille, comme il arrive quelquefois, dans des principes très rigides, et, de fait, ce ménage est encore un des meilleurs que je connaisse à Paris. On y a un mauvais ton et de bonnes moeurs. Sous ses dehors de Parisienne évaporée, Madeleine sait merveilleusement faire un décompte de situation. Ses prunelles bleu de roi y voient loin et clair, et au demeurant je ne savais personne qui fût ni plus sûr ni de meilleur conseil, ce qui ne m'empêchait pas de craindre, jusqu'au malaise, jusqu'à la douleur, la piqûre de ses plaisanteries, lorsque j'arrivai au rendez-vous que je lui avais demandé. «Ah!» s'écria-t-elle dès les premiers mots, «j'en aurais mis ma main au feu. Mon pauvre ami, que vous vous embarquez là dans une mauvaise affaire!...»--Elle était paresseusement couchée sur le divan de son salon intime, dans une robe de chambre à volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une boîte du Japon laquée d'or, et, sur la même table, à côté de la petite boîte, un porte-carte en cuir noir qui se maintenait debout par un double reploiement sur lui-même, montrait quatre photographies de ses amies préférées, dont une était celle d'Ève-Rose. Je pouvais voir ce portrait de ma place, je le regardais et l'attitude m'en plaisait infiniment. La jeune fille était debout, ses mains unies et abaissées, avec cet air à la fois naïf et absorbé que je lui connaissais dans ses heures graves. Cela seul m'eût encouragé à continuer, quand même je n'eusse pas été décidé à pousser jusqu'au bout ma résolution.
--«Alors,» dis-je à Madeleine, «vous croyez qu'elle ne m'aime pas?»
--«Qu'elle vous aime ou qu'elle ne vous aime pas, mon cher Vernantes, c'est tout un pour vous,» répliqua-t-elle, «puisque sa mère ne vous la donnera jamais, jamais... Ceci est entre nous, pas vrai? Savez-vous compter?» Je fis le signe de ne pas la comprendre; elle continua:--«Vous êtes-vous demandé une fois par hasard ce que les dames Nieul dépensent par an? J'ai leurs fournisseurs, moi, et je dresserais leur budget à cinq mille francs près. Elles ne peuvent pas s'en tirer avec moins de cent vingt mille francs, vous m'entendez, cent vingt mille francs. Et Nieul est mort de chagrin d'avoir réduit sa femme à soixante mille livres de rente par ses mauvaises spéculations de Bourse. Il y a juste dix ans de cela. Deux multiplications et une soustraction, et vous saurez pourquoi Mme Nieul ne vous donnera pas Ève-Rose.»
--«Mais cette femme est une folle!» m'écriai-je, abasourdi par cette révélation soudaine.
--«Nullement,» continua Mme de Soleure, «c'est une mère qui ruine sa fille, voilà tout, comme tant d'autres ruinent leur mari, par vanité. Mais vous ne l'avez donc jamais regardée et deviné sa sécheresse et sa fureur de briller, rien qu'à son profil d'impératrice, à l'orgueil de sa bouche, à cet implacable qui est dans tout son être...» Et elle l'imitait avec ses mines tout en parlant. «Elle ne renoncera au monde que morte, et comme il faut, pour que cette vie puisse continuer, qu'Ève-Rose fasse un mariage riche, Ève-Rose fera un mariage riche, aussi vrai que voilà une bouffée de fumée.» Et avec sa jolie bouche elle s'amusait à chasser la fumée de sa cigarette qui s'en allait par petits anneaux bien égaux, puis, comme en se jouant, elle poursuivait ces bagues mobiles et bleuâtres avec son doigt, et involontairement je voyais dans ce geste de mon amie un symbole de ma vie à moi, qui s'est passée, en effet, à poursuivre des mirages plus légers, plus insaisissables que la fumée de la cigarette de Madeleine.
--«Encore faut-il qu'Ève-Rose consente à tout ce calcul,» lui répondis-je, «et c'est précisément à cause de cela que je me permets de n'être pas de votre avis et que je pense qu'il importe beaucoup pour moi de savoir si elle m'aime.»
--«Mon ami,» fit Madeleine en secouant sa tête blonde, «rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas de jeune fille qui aime,--à Paris du moins et au-dessous du troisième étage. Ève-Rose est délicate, elle est droite et franche, mais soyez certain qu'avant d'entrer en révolte avec sa mère, elle hésiterait, même si vous aviez un intérieur princier à lui offrir. Et comme elle saura par Mme Nieul l'existence qui l'attend si elle vous épouse, elle n'hésitera pas plus de cinq minutes. Songez-y donc, voilà une enfant qui ne comprend pas la vie sans un hôtel aux environs du parc Monceau ou du bois de Boulogne, sans quatre ou cinq chevaux dans l'écurie, sans des sorties tous les soirs d'hiver, une loge à l'Opéra, et tout ce que comporte un train de cette sorte: des voyages l'été, un château en automne, et tout ce décor d'élégance, on ne l'a ici qu'avec de la fortune, beaucoup de fortune... Sa mère serait morte et elle ajouterait les quelque trente mille francs de rente qui peuvent lui rester à vos revenus, qu'elle se croirait pauvre. Ne hochez pas la tête. C'est l'affreux envers de notre genre de vie. Avec un million, dans notre monde, mon cher, on n'a pas le sou...»
Il y eut un silence entre nous. J'écoutais cette femme comme un homme écoute le bilan de sa faillite. Elle continuait:--«Et seriez-vous heureux avec elle, vous que je connais? Mais vous souffririez le martyre pour un seul regret qui passerait dans ses yeux? Ne vivriez-vous pas avec l'angoisse quotidienne de vous dire: «Je lui ai pris sa vie de femme à la mode, sa vie opulente et jeune, pour l'attacher, à quoi?» Pensez bien que vous, monsieur François Vernantes, ancien auditeur, et très bien vu dans la société, vous êtes dans ce que j'appelle les célibataires de première classe. Vous vous mariez, et, si votre femme n'a pas plus de fortune que n'en a Mlle Nieul, tout cela change d'un instant à l'autre. Vous étiez un garçon riche. Vous devenez le chef d'un ménage gêné. Vous perdez du coup la bonne moitié de vos relations...» Et elle parlait, parlait toujours, et à mesure qu'elle parlait, je me sentais envahi par ce terrible sentiment de l'impossible qui m'a toujours et partout arrêté sur le bord de la réalisation de mes plus chers désirs. Je m'aperçus, tentant une expérience pour moi terrible, celle de découvrir ce qu'il y avait dans le fond du coeur d'Ève-Rose, et une timidité affolante s'emparait de moi à cette seule idée. «Et puis,» songeai-je une fois rentré chez moi après cette conversation, «est-ce que vraiment j'ai assez de confiance dans mon sentiment pour prendre la responsabilité d'un mariage accompli dans ces conditions-là?...» Mais à quoi bon me rappeler les causes profondes de ce renoncement? Elles tiennent toutes dans cette maladie de la volonté dont j'ai tant souffert. Le soir même, après des heures d'une agonie d'indécision, j'écrivais à Madeleine de Soleure que je me rendais à ses raisons, et cinq jours après je quittais Paris.
* * * * *
Se rencontrera-t-il jamais un moraliste tendre, comme j'aurais souhaité de l'être, si j'avais eu la puissance d'écrire autrement que pour me soulager l'âme, qui donne aux anxieux, aux incertains, aux tourmentés comme moi une explication des ondoiements et des contrastes de leur caractère? Après cette volte-face subite de mes résolutions déterminée par les raisonnements de Mme de Soleure et aussi par mon impuissance à lutter, à me résoudre, à vivre enfin, que disait la simple sagesse? Qu'il fallait du moins partir sans revoir Ève-Rose, puisque je m'en allais pour la fuir. Je voulus cependant pénétrer une fois encore dans l'hôtel de la rue de Berry avant de quitter la ville où je la laissais,--pour un autre, et pour lequel? Mon coeur, inhabile à l'action, a toujours été ingénieux à ces raffinements de torture intime. Je trouvai la mère et la fille dans cette serre en rotonde où un infini de rêveries heureuses avait tenu pour moi cet hiver. Comme elles venaient de perdre une parente éloignée, elles étaient l'une et l'autre en toilette noire, et tandis que je parlais à Mme Nieul, lui expliquant mes projets de voyage, Ève-Rose, penchée sur un métier à tapisserie, faisait courir son aiguille avec une rapidité qui me sembla fiévreuse. Quand je me levai, ses yeux se fixèrent sur moi. Elle était, à cette minute, blanche comme le papier sur lequel j'écris ces lignes. Ah! ce pâle visage, en proie à une émotion qui n'était peut-être que de la pitié très douce, qu'il m'a poursuivi longtemps de son regard! Que j'ai de fois deviné un muet reproche dont je ne pourrai jamais me justifier, au tremblement de sa petite main dans la mienne! Et que j'ai passé d'heures à égrener le chapelet des regrets inutiles, des «si j'avais parlé pourtant,» des «si elle m'aimait?»--Surtout l'annonce de ce mariage avec Adolphe Bressuire m'a été un comble de peine. Puis cette langueur mortelle s'est résolue en une indifférence attendrie. Je croyais si bien avoir oublié tout cela. Il y avait entre nous de longs mois de voyage, la sensation de l'irréparable, la monotonie de ma vie, et pour une ligne rencontrée dans un journal, voici que la blessure fermée s'est rouverte.--Une blessure? Non, puisque Ève-Rose est libre, pourquoi souffrir encore? Est-ce que la destinée ne semble pas me tendre une seconde fois cette carte que j'ai tant regretté de n'avoir pas jouée?--Quelle folie! Et c'est pour m'assagir que j'ai commencé à écrire toutes ces pages, c'est pour endormir les nerfs malades. Une piqûre de morphine aurait décidément mieux valu.
SECOND FRAGMENT
_Paris, novembre 1881, par un temps gris._
Que faire par une après-midi de pluie battante, lorsqu'on souffre du foie et qu'on a le dégoût du visage humain? Lire des livres? Je connais par coeur tous les miens. Et que m'apprendraient-ils? Dans toutes les littératures, il n'y a pas cinquante pages qui soient nécessaires. Les autres sont des oeuvres d'art,--autant dire un jeu de patience, bon pour intéresser ceux du métier. Un homme qui a vécu est plus difficile. Écrire des lettres en retard? Il y a belle lurette que mon nihilisme intime s'est affranchi des misères de la politesse. Et dans ce désarroi de mes nerfs exaspérés, de ma santé détruite, de mon âme endolorie, voici que je me suis repris à ruminer mon existence, comme les boeufs ruminent leur herbe. Qu'elle était amère, la prairie où j'ai brouté ma pâture de coeur! Un peu au hasard, j'ai feuilleté mes anciens journaux, et, de cahier en cahier, je suis arrivé à celui qui n'est pas fini de remplir; j'ai relu les quelques pages qui contenaient le récit de mes sentiments pour Ève-Rose Nieul,--en éclatant de rire. La destinée s'est chargée, depuis, de composer le second chapitre de ce roman, et la fantaisie me prend, puisque je ne peux pas sortir et que ma porte est condamnée, de transcrire ce second chapitre comme j'ai fait le premier. J'ai donc roulé une toute petite table au coin de ce feu, choisi ma plume avec soin, comme pour un travail important. Ce griffonnage me distraira bien deux heures.--Dans ces cas-là, je me souviens du mot de mon professeur de grec, quand j'étais en rhétorique à Bonaparte. Interminablement long, scrupuleusement sec, étonnamment docte, il me faisait lire du Sophocle, chez lui, en fumant d'affreux cigares qui me donnent encore la nausée par delà les années, et, à la fin de la leçon, clignant son oeil, il ricanait: «Mon cher Vernantes, voilà qui vaut mieux que de jouer au billard.» Aujourd'hui je ne jurerais pas qu'il eût raison. Si seulement il avait dit: «autant,» et non pas: «mieux!»
Précisons donc mes souvenirs. J'étais en mars à Florence, à Naples en avril, sur les lacs en juin, à Ragatz puis à Bayreuth pour entendre les opéras de Wagner en juillet et août. J'ai passé septembre dans ma maison de Picardie. Ce séjour a fait tout le mal. A quarante et un ans, avec une tête demeurée romanesque, on ne vit pas un mois durant sans compagnon que soi-même, à se promener au bord d'une rivière ou parmi les chênes, sans que la mauvaise plante du sentimentalisme ne se remette à fleurir. Il y a un endroit où le bord de la rivière se creuse en une petite baie. Le courant s'y fait tout calme; l'eau étale une nappe si parfaitement immobile que la façade de la maison s'y reflète tout entière. Les paysans appellent cette place: le Miroir. Je passais, moi, des heures et des heures à regarder dans ce miroir; mais ce que j'y voyais, ce n'était pas ma maison, c'était ma vie,--une lamentable vie,--et quel avenir? J'ai toujours eu comme peur du réel, et le réel s'en vengeait en se retirant de moi. Que possédais-je en effet à quoi je pusse m'attacher étroitement? Quel solide devoir, quelle affection profondément enfoncée allaient me servir de point d'appui dans les années de la suprême dérive? Pas de famille, pas de carrière, pas d'ambition. Rien, pas même une manie. La suite indéfinie des lendemains sans espérance s'étendait devant moi. Et puis j'avais horreur de cette vision, et je me demandais: «est-il vraiment trop tard pour réparer cet écroulement?» Dans le fond de l'eau transparente, alors, une forme apparaissait,--la frêle et mince silhouette d'une enfant de vingt ans à peine, et cette enfant avait les yeux bleus, la chevelure d'or, les lèvres frémissantes, le sourire ouvert... de qui? sinon d'Ève-Rose? Le fantôme devenait plus saisissable encore à ma rêverie, et je reconnaissais le regard de la visite d'adieu. Une voix s'élevait, insinuante et caressante, pour me dire qu'elle était libre, et pourquoi donc ne pas oser, maintenant qu'elle ne dépendait plus que d'elle-même, ce que j'avais tant regretté de n'avoir pas osé autrefois? J'aurais dû me défier de ce projet. Il avait l'air si raisonnable à la fois et si doux. C'est le double caractère sous lequel l'ingénieuse nature nous convie d'habitude aux pires sottises. Mais aussi pourquoi le dieu Hasard m'a-t-il fait, presque aussitôt après ma rentrée à Paris, rencontrer Madeleine de Soleure, et pourquoi cette folle m'a-t-elle dit, au cours d'une causerie à bâtons rompus: «Les oreilles ont dû vous tinter avant-hier, j'ai passé une heure à parler de vous avec un de vos anciens flirts, devinez lequel?»
--«La liste serait trop longue,» répondis-je; et je plaisantais, parce que l'idée d'Ève-Rose venait de surgir dans ma pensée et de me serrer le coeur.
--«Vous êtes devenu fat dans vos voyages,» répliqua Madeleine; «vous mériteriez qu'on vous laissât chercher dans votre liste, puisqu'il y a une liste. Mais comme je suis un bon garçon, et qu'il est cinq heures, et qu'on m'attend au quart, je vous dirai le nom tout de suite. C'est Ève-Rose Bressuire. Allez donc la voir. Elle est retournée chez sa mère, et elle s'ennuie tant.»
Et je suis allé à l'hôtel de la rue de Berry. C'était par un joli ciel de trois heures, comme il fait en octobre, tout clair et pommelé. Me voici devant cet hôtel dont la porte cochère,--cette massive porte avec son marteau où se tordent deux serpents,--me représente tant de souvenirs. Je demande si «Mme Nieul est à la maison;» le concierge me reconnaît et me répond que «ces dames n'ont commandé la voiture que pour cinq heures.» Ces dames? Mon coeur se serre. Encore quelques minutes et je reverrai sans doute mon amie d'il y a deux ans. Je traverse le grand salon. La face immobile de la pièce n'a pas changé. Le Watteau posé sur un chevalet que drape un velours ancien, évoque toujours à côté du piano le rêve de son paysage du soir et de ses amants mélancoliques. Le valet de pied pousse devant moi les battants de la grille en fer forgé sur laquelle le pampre enroule son feuillage doré, comme jadis. Il y a deux personnes dans la serre où les vertes frondaisons, comme jadis encore, marient leurs nuances sombres aux nuances doucement vieillies des étoffes, et ces deux personnes sont Mme Nieul et sa fille. Ève-Rose est assise devant son métier: cette attitude, cette toilette noire, ces beaux cheveux blonds, ces tendres yeux bleus, cette pâleur soudaine..., y a-t-il deux ans, y a-t-il deux jours que je suis venu ici? Seule, la surprise de ces dames souligne la longueur du temps écoulé depuis ma dernière visite,--mais si gracieusement.
--«Comme c'est bien à vous,» fait Mme Nieul, «de n'avoir pas désappris le chemin de notre maison! Nous avions cru que vous nous oubliiez tout à fait.»
--«J'étais si loin, madame, et j'ai su trop tard le malheur qui vous a frappées pour pouvoir vous adresser avec tous vos amis le témoignage de ma sympathie.»
Je prononce cette phrase aussi hypocrite qu'insignifiante en m'inclinant du côté d'Ève-Rose, qui incline, en réponse, sa jolie tête. Combien tenait-il de mensonges dans les premières paroles que nous échangions ainsi après des mois et des mois d'absence? Ah! Ceux qui maudissent les tromperies des banales amabilités mondaines sont des ingrats. Ces tromperies, qui ne trompent personne, rendent seules possible le passage à travers le défilé d'une situation fausse,--comme celle où nous nous trouvions à cette minute. N'avions-nous pas tous les trois un point d'interrogation au fond de notre coeur qui ne devait même pas se laisser deviner sur le bord de notre bouche? La plus indifférente était, certes, Mme Nieul, qui n'avait jamais porté un intérêt assez vif à mes actions pour se demander très sérieusement quelle avait été la cause de mon absence, quelle était la cause de mon retour. Mais Ève-Rose, elle, savait trop bien que je l'avais aimée.--Même les plus innocentes d'entre les jeunes filles ne se trompent pas à ces choses-là.--Pourquoi donc étais-je parti? Pourquoi venais-je de reparaître? Mes sentiments avaient-ils changé?... Toutes ces questions passaient dans ses yeux clairs, tandis que j'épiais, moi, ses mouvements pour mieux juger de la nuance exacte de son accueil. Et nous parlions cependant, et notre causerie allait des détails de mon voyage à des détails sur plusieurs de nos amis communs. Mais j'assistais à cette causerie plutôt que je n'y prenais part, l'âme envahie par une double félicité. Et d'abord, à l'attention avec laquelle Ève-Rose suivait mes moindres paroles, je reconnaissais que je ne lui étais pas devenu un étranger. Si je m'étais borné à cette constatation, je n'aurais pas été l'imaginatif que j'ai toujours été. Non, j'interprétais cette attention évidente, et tout un poème se construisait dans ma tête, dont je me rêvais le héros. Par une naïve fatuité que j'ai payée cher, je devinais dans le mariage d'Ève-Rose un roman de mélancolie. Elle m'aimait et j'étais loin; sa mère était présente et pressante. C'est pour cela que la pauvre enfant se montrait si ingénument émue de me retrouver contre toute attente. Deux ou trois indices me suffisaient pour que j'ajoutasse foi à cette hypothèse. L'espérance du bonheur nous trouve si crédules même après des centaines d'épreuves!--Et puis, ce qui me rendait dans cette première visite heureux jusqu'à l'ivresse, c'était moins cette chimère subitement forgée, qu'un très étrange phénomène d'hallucination intime. L'identité complète du décor, jointe à l'identité de la toilette et de l'attitude, me reportait de deux ans en arrière d'une façon tellement irrésistible que le temps parcouru depuis lors se trouvait supprimé du coup. Je savais bien que des événements d'une gravité presque tragique s'étaient accomplis durant ces deux années. Je savais cela, comme on sait l'existence d'un autre, avec une conscience incertaine et presque dépouillée de réalité. La trame de ma passion pour Ève-Rose se renouait juste à la maille où le coup de ciseau du destin l'avait tranchée. Aussi me retrouvais-je, en rentrant chez moi, après cette première visite, exactement dans l'état d'âme où j'étais avant l'entretien avec Madeleine de Soleure, avant même la froideur commandée d'Ève-Rose... Mais cette froideur avait cédé la place à l'émotion sincère, mais personne n'avait plus d'ordre à donner à ma petite amie, mais elle avait pu me dire en me quittant et devant sa mère: «Vous savez que j'y suis toujours avant quatre heures.» Il n'était donc pas trop tard pour refaire ma misérable vie.--Ah! le bonheur! le bonheur! Comme j'ai cru que cet oiseau moqueur allait cette fois faire son nid dans le coin de ma fenêtre!
* * * * *
Cette impression du renouveau de mon ancien songe fut assez forte pour persister avec une intensité non diminuée, pendant quinze jours, et sans que je revisse Ève-Rose plus de deux fois,--chez sa mère encore et chez Mme de Soleure, où j'avais recommencé de me montrer en dehors des heures officielles. Oui, c'est seulement après deux semaines de chimère complaisamment et passionnément caressée que je m'avisai de réfléchir et de raisonner sur les circonstances où se jouait derechef la partie de ma destinée. Une phrase de Madeleine suffit à provoquer chez moi cette réflexion. Je m'étais donc rencontré chez elle avec Ève-Rose; puis quand cette dernière fut partie: «Et quand allez-vous me charger de la demande?» dit Mme de Soleure avec sa manière hardie et virile de poser des questions. «Cette fois,» ajouta-t-elle en clignant des yeux, toute malicieuse et futée, «je vous conseille de risquer le paquet.» Après des années, je ne me suis pas habitué à ces façons de parler, et je me souviens que cette tournure me fut particulièrement pénible à cette minute. Tout mon coeur était à vif, et Madeleine continuait: «Je serais bien étonnée si l'on vous répondait: Non;» et, comme si elle causait avec elle-même, étourdiment, elle ajouta: «Mme Bressuire doit bien avoir cent vingt mille francs de rente, aujourd'hui?...» Sans aucun doute, cette phrase, jetée d'un coin de bouche rieur par cette femme à la fois si honnête et si positive, si amicale surtout, répondait à une pensée qui n'avait rien d'injurieux pour moi. C'était une réplique aux objections soulevées par elle, admises par moi jadis dans l'entretien qui avait décidé mon départ,--et une réplique à laquelle il paraissait invraisemblable que je n'eusse pas songé. Invraisemblable ou non, le fait est que je n'y avais pas songé. Aussi les paroles de Madeleine me frappèrent-elles comme à l'improviste, et je ressentis cette indéfinissable impression que nous inflige la seule pensée d'être soupçonné d'un vilain calcul. J'eus la vision immédiate, et nette comme l'évidence, qu'à la nouvelle de mon mariage avec Ève-Rose, le monde formulerait la réflexion que venait de lancer Madeleine, mais avec une tout autre intention. Hélas! l'opinion du monde n'était pas pour m'inquiéter longtemps; mais une invincible association d'idées surgit à la suite de ce premier froissement, et me rappela ce que j'oubliais depuis deux semaines, dans mon extraordinaire état d'illusion rétrospective, qu'Ève-Rose avait été, qu'elle était encore Mme Bressuire.