Pastels: dix portraits de femmes

Part 12

Chapter 123,859 wordsPublic domain

Les jours ont passé depuis le moment où le comte a su la fatale vérité. Il était sorti le matin, à cheval, avec sa femme. Il avait assisté, fou de désespoir, au tragique accident. C'était lui qui, de ses mains, avait le premier essayé de porter secours à la mourante. Et, le soir même de l'enterrement de cette femme idolâtrée, quand il était allé, en proie à toutes les agonies de l'amour, se repaître de souvenirs dans sa chambre, à elle, là, presque aussitôt, il s'était heurté à l'indiscutable, à l'affreuse preuve. Il avait ouvert un des tiroirs du meuble où elle renfermait les petits objets auxquels elle tenait le plus. Et il avait trouvé un paquet de lettres qui lui avaient tout appris... Elle avait un amant!... Et par qui s'était-elle laissé séduire? Par l'homme pour qui elle aurait dû être sacrée entre toutes, par ce marquis d'Aydie, qui avait été son compagnon de jeunesse, à lui... Tout, il avait tout appris d'un coup, et leurs premières luttes, et comment d'Aydie avait essayé de la fuir, et son retour presque aussitôt, et les circonstances de la criminelle faiblesse d'Alice et ses remords, et le pire,--le hideux secret de la naissance de Simone. Oui, cette enfant que le comte avait préférée aux autres, cette petite fille qui avait pris cette place à part dans sa tendresse; elle n'était pas la sienne. Stupide, stupide aveuglement! Est-ce qu'il n'aurait pas dû reconnaître que cette fragile et délicate créature n'était pas de sa race, ni de celle de ses deux fils, si robustes, si pareils aux d'Eyssève par leur carrure, tandis que l'autre?... Justement, c'était cette délicatesse qu'il avait tant chérie dans cet enfant, l'image de sa mère. Pourquoi, lui ayant menti sept années durant, Alice n'avait-elle pas menti jusqu'au bout? Pourquoi avait-elle gardé, là, auprès d'elle, ces lettres de son amant? Fallait-il qu'elle l'aimât, cet homme, et qu'elle comptât sur sa confiance, à lui! Au premier moment, il s'était dit: «Je vais tuer ce traître...» Et puis il n'avait rien fait, à cause des enfants. Il n'avait pas voulu que ses deux fils eussent à penser un jour de leur mère ce qu'il en pensait lui-même? Et il avait vécu. Il s'était contenté d'interdire sa porte et de refuser sa main à l'ami félon. Il s'était dit en embrassant ses fils: «Je leur sacrifie tout, même ma vengeance...» Et il avait vécu, supplicié par l'idée fixe que la petite fille, la fille de l'autre, réveillait sans cesse. Que de fois il s'est répété: «La pauvre est cependant innocente...» et toujours il s'est trouvé incapable de lui pardonner la trahison de sa mère, cette trahison qui, par cette lugubre et solitaire veillée de Noël, fait sangloter cet homme outragé,--comme s'il avait appris d'hier la cruelle, l'inoubliable vérité.

* * * * *

La pendule a sonné deux heures. Le comte a essuyé ses larmes. Il en rougit maintenant. Le mot de lâcheté vient à sa bouche. Il se lève. Son front est plus sombre encore que d'habitude. Les éclairs cruels de la jalousie brillent dans ses yeux. Il vient d'avoir la vision physique de la tromperie, et, par une involontaire association d'idées, il songe à Simone, comme toujours. Non, il ne lui pardonnera jamais, à elle. Il a, sur sa table, des paquets de jouets qu'il se dispose à porter lui-même dans la salle d'études, pour les mettre à côté des souliers que les enfants ont dû y laisser. Cela lui fait horreur de toucher les objets destinés à la petite fille. Il lui semble qu'il hait cette enfant d'une haine profonde. «Et pourquoi pas?» se dit-il, étouffant les remords qui le poursuivent souvent. D'ailleurs, n'a-t-il pas eu le courage de remplir avec elle tout son devoir? Que peut lui demander de plus sa conscience? C'est avec ces pensées qu'il monte l'escalier et qu'il pénètre dans la salle d'études, tenant d'une main un flambeau et de l'autre plusieurs des petits paquets. Il voit, au coin de la cheminée, la tache blanche que fait l'enveloppe de la lettre. Il la ramasse, il regarde la suscription. Il déchire l'enveloppe, et il lit:

* * * * *

«Ma maman chérie,

«Je t'écris pour te montrer ma belle écriture, et pour te dire que je suis bien sage depuis que tu es partie. Mais je ne vais plus au salon. Papa dit que les petites filles doivent rester avec Mademoiselle. Mademoiselle est bien gentille, mais Renée, tu sais, la belle poupée que tu m'as donnée, m'ennuie, et les autres joujoux aussi. Rien ne m'amuse depuis que tu n'es plus là.

«Les boucles d'Armand sont coupées, et, moi, j'ai une robe noire et un peigne comme tu ne l'aimes pas. Pierre a un pantalon tout long, et il me taquine quand je pleure. Mais Armand me soutient, et dit que c'est laid de lui. Mademoiselle m'a dit que tu es au ciel, et que tu y es heureuse. Pourquoi ne m'as-tu pas prise avec toi, j'aurais été si sage?

«Puisque tu es au ciel, demande au petit Jésus, qui peut tout, de faire que papa m'aime comme lorsque tu étais là. Il me repousse quand je l'embrasse. Pierre et Armand sont toujours avec lui, après leurs leçons, et moi, il me renvoie chez Mademoiselle, où je ne fais pas de bruit. Je n'ose pas le regarder, ses yeux me font peur. Pourtant, je te promets que je n'ai pas fait de menterie.

«Tous les soirs, il va embrasser mes frères. J'entends fermer la porte. Je fais semblant de dormir, et j'attends en fermant mes mains si fort; mais il ne vient plus, jamais plus, et je pleure pour m'endormir.

«Ma maman, toi qui m'aimes encore, dis au petit Jésus que papa ne veut plus de moi, et que je voudrais tant mourir! Et je t'embrasse de tout mon coeur, il est bien gros.»

* * * * *

Et l'enfant avait signé: «Ta petite Simone, qui t'aime tant.»

Le comte lut et relut ces lignes qui remplissaient les quatre pages de la feuille de papier. Quelles idées s'agitèrent tour à tour dans sa tête?... Fut-ce sentiment de justice? Il y a dans toute douleur d'enfant quelque chose de trop triste. Pauvres petits êtres, qui n'ont pas demandé la vie!--Fut-ce attendrissement de l'ancien amour? Car l'enfant d'une femme que nous avons passionnément aimée, c'est cette femme encore.--Une heure après avoir lu cette lettre enfantine, où la chère créature avait mis toute sa douleur, cet homme était dans la chambre de Simone et la regardait dormir. Et quand l'enfant se réveilla, le lendemain matin, elle ne sut pas si elle avait fait un rêve, ou si celui à qui elle donnait le doux nom de père était réellement venu l'embrasser dans son lit, comme autrefois, avec des larmes. Et, mystère par-dessus les autres mystères, il n'y a pas, à l'heure présente de Noël, d'enfant plus aimée que ne l'est la petite Simone par le comte, surtout depuis qu'à la suite d'une discussion au cercle, il a tué le marquis d'Aydie en duel, d'un coup de pistolet. Les observateurs du monde qui ont deviné le secret de la naissance de l'enfant se sont demandé pourquoi d'Eyssève a différé si longtemps sa vengeance? Que diraient-ils s'ils savaient que le comte ne s'est décidé à cette rencontre que pour avoir vu, un jour, d'Aydie embrasser Simone aux Champs-Élysées?

_Paris, décembre 1886._

II

LUCIE

Vous ici, mon général...» lui dis-je, «non, je ne vous savais pas idyllique à ce point-là?...»

Le fait est que le contraste pouvait paraître singulier jusqu'au paradoxe, entre le terrible homme que j'abordais par ce cri de surprise et l'endroit où nous nous rencontrions... Le général Garnier, qui a ses cinquante-quatre ans bien comptés aujourd'hui, malgré la taille de sous-lieutenant qu'il conserve à force d'exercice, est une espèce d'athlète à face de lion comme ce Kléber auquel il ressemble, et il me fait toujours songer à la superbe phrase que Michelet a trouvée justement pour peindre Kléber: «...Il avait,» dit-il, «une figure si militaire qu'on devenait brave en le regardant.» Un coup de sabre reçu en plein visage achève de donner à Garnier une physionomie plus que martiale, redoutable, à cause du contraste entre le bourrelet rouge de la cicatrice et un teint brouillé de bile. Il y a vingt années d'Afrique dans ce teint-là où brillent deux yeux bleus couleur d'acier, toujours en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d'acier semble luire aussi sur les cheveux aujourd'hui tout blancs et coupés ras, dont cette tête est comme casquée. La longue moustache encore blonde adoucit un peu ce masque de condottière du XVe siècle, planté sur un torse de géant et des épaules à porter un boeuf. Le général est célèbre dans l'armée pour sa force herculéenne qui lui permet de renouveler les exploits du maréchal de Saxe et de casser en deux un écu d'argent de cinq francs, autant que pour sa bravoure à la Ney ou que pour ses excentricités personnelles. L'ancien colonel de zouaves qui, pendant la guerre, s'est échappé deux fois des forteresses allemandes, affecte, rival en cela de son plus brillant collègue dans la cavalerie, de ne jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu'un repas par jour dosé d'après le système d'entraînement des rameurs anglais, afin de ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac, «la place d'armes du corps.» Homme d'épée capable de tenir tête à Camille Prévost, le maître des _Mirlitons_, ce grand artiste en escrime, il manie le bâton avec la même supériorité, et les jours où il vient pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c'est fête parmi les paumiers, comme c'est fête chez Gastine quand il s'amuse à y faire quelques cartons. Je l'appelle en riant _felis militaris_, plaisanterie qu'il ne me paraît pas avoir encore bien comprise, mais qu'il me pardonne parce qu'il a la bonté de m'aimer, m'ayant connu tout petit garçon par des relations de famille; et c'est bien un animal militaire, outillé de par la nature et de par sa volonté pour aller à la guerre, comme le lion,--_felis leo_,--ou le tigre,--_felis tiger_,--sont outillés pour chasser au désert ou dans les jungles... Et je le retrouvais, ce dur personnage, accoté contre un montant d'une des portes du grand salon de l'hôtel Werekieff, en train de regarder, vers quatre heures du soir, une leçon de danse donnée par un maître en redingote à sept à huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge. Mme Werekieff, qui adore ses deux filles Nadine et Louise,--Nadia et Loulia,--dont l'une a treize ans et l'autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le grand salon pour théâtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche et pendant les heures où elle reçoit. Elle se tient, elle, dans un autre salon plus petit, tout à côté, et beaucoup de ses visiteurs, attirés par la musique et par le désir de se caresser les yeux à ces frais visages d'enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l'hôtel. J'avais fait ainsi; mais que le général Garnier eût eu la même idée et qu'il se complût au spectacle de ces couples en train de tourner parmi les accords du piano, les battements de mains du maître marquant la mesure et les éclats de rire naïvement jetés, voilà qui dérangeait mes idées sur cette espèce de Montluc moderne qui vit en vieux garçon, entre le ministère où il se trouve attaché depuis un an, son pied-à-terre de la rue Galilée où il a deux chambres meublées pas trop loin du Bois, la salle d'armes et quelques visites, très peu. Je le savais lié avec le comte Werekieff comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris. Cela ne justifiait pas l'intérêt qu'il semblait prendre à ce bal improvisé, et je me hasardai, tout en lui serrant la main, à répéter ma question: «Vous ici?» au risque de m'attirer un de ces coups de boutoir comme celui qu'il a donné en ma présence à un indiscret qui le questionnait sur son poste dans la prochaine guerre:

--«Je serai employé contre les Prussiens, voilà! ça vous suffit-il?...»

Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n'était pas «affaire de service,» et, d'un ton moitié bourru, moitié cordial, il me répondit:

--«Je fais de la psychologie, moi aussi...» Il eut un de ces rires intérieurs qui lui ont valu sa réputation de mauvais coucheur, puis reprenant: «C'est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe rouge qui danse avec ce grand garçon mince?...»

--«Oui,» fis-je, «Nadia...»

--«Ça marche sur ses treize ans?...» interrogea-t-il; et sans attendre ma réponse: «et c'est déjà roué comme potence... Vous voyez, là-bas, dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grâces qu'elle fait à son danseur quand ils passent près de lui... Hein! Ce sourire? Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?... Oui, jaloux... Encore un tour... Tenez, encore un sourire... Savez-vous qu'il lui a fait une scène, là, tout à l'heure, à côté de moi qui n'avais pas l'air d'écouter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez ce qu'elle a répondu: «Non, j'ai pris Edgard pour mon _flirt_ aujourd'hui...» Si vous aviez entendu ça... Le rougeaud va pleurer. Regardez-moi sa mine... Et la petite gueuse s'amuse-t-elle? s'amuse-t-elle?...»

Le manège de cette enfantine coquetterie était, en effet, si comique et si évident, que je me mis à suivre la valse de la petite Nadine avec une curiosité pareille à celle du général. Ses petits pieds chaussés de fins souliers vernis tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux blonds remuait joliment sur sa taille, qu'une ceinture, mise à son dernier cran, rendait d'une minceur invraisemblable, même pour elle. C'était une petite fille encore, mais si grande déjà dans sa robe rouge, avec une expression si futée de son visage rosé par le mouvement et le plaisir, qu'on pressentait déjà en elle la mondaine qu'elle serait dans quelques années. Sa soeur Loulia et leurs amies paraissaient lourdes auprès d'elle, qui finit par rester la dernière. Le piano allait toujours et le maître frappait des mains, tournait tout seul sur lui-même, jusqu'à ce que Nadine allât se jeter, comme vaincue de fatigue, sur une chaise tout auprès de la place qu'occupait le petit garçon aux cheveux roux, à qui elle se mit à parler, tout en s'éventant, avec des sourires qui montraient qu'après l'avoir blessé par la jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.

--«Est-ce complet?...» dit le général. «Là-dessus je décampe... Je dîne encore en ville à sept heures et demie, et je dois m'habiller... Je dîne? Façon de parler.--Venez-vous?...»

Façon de parler, en effet, car c'est encore une de ses manies de partir de chez lui ayant pris son repas, d'après ses principes, et de siéger à table sans toucher à un plat. Mais on l'admet ainsi, et moi, qui l'admets et l'admire de toutes manières, je le suis hors de la salle de danse. Nous arrivons dans l'antichambre. Il prend sa canne des mains d'un valet de chambre et me regarde avec mépris endosser une fourrure. Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serrée comme une tunique sans avoir l'air de se douter que par cette fin d'un jour froid de février, il gèle ferme. Il frappe le trottoir de son pied qu'il a mince et joli malgré sa haute taille. Il a planté son chapeau sur le coin de sa tête avec des allures de képi. Il porte beau. Mais il en a le droit. Il est si brave, et puis j'aime cette crânerie de tenue qui est bien française! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le connais, je vois, à son froncement de paupières et à sa manière de mordiller sa moustache gauche, qu'il a envie de me raconter une histoire. J'attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la Commune, ses sujets favoris. Je me trompais sur la nature de l'anecdote. Je ne me trompais pas sur son désir de me servir un de ces récits qu'il aime à me faire. Je l'écoute si bien; et, tout héros qu'il est, il a son petit coin de vanité. Ce n'est pas à un écrivain de railler cette vanité-là.

--«Satanée fillette!...» dit-il brusquement, «si son père s'entendait à élever ses enfants comme à ramasser un contre... Si c'était moi seulement, ce père... Vli! vlan!--Elle n'en mènerait pas large.» Il fit mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n'est pas un académicien que Garnier, et il ne ménage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut lui rendre la justice que l'énergie de son style ne va pas jusqu'à l'argot, et qu'il réserve le juron pour la caserne ou le champ de bataille. Sa terrible figure avait exprimé, tandis qu'il corrigeait imaginairement la pauvre Nadia Werekieff, une si étrange colère que pour une fois je trouvai mon héros comique, et je le lui dis:

--«Vous êtes par trop général, mon général, et pour un innocent enfantillage de coquetterie...»

--«Il n'y a pas d'enfantillage...,» interrompit-il brusquement... «Ah! monsieur l'analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!... Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur-à-cuire, un soudard, une baderne... Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur-à-cuire, soudard ou baderne, j'en sais plus long sur l'éducation que tous vos pédagogues. Je vous le répète. Il n'y a pas d'enfantillage. Ces impressions et ces défauts de la douzième, de la treizième, de la quatorzième année, on dit que ce n'est rien; et tout l'homme en dépend. C'est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un train... Ce n'est rien non plus, ce mouvement; c'est tout le voyage...»

--«Il y a du vrai,» répondis-je, amusé par sa comparaison; et le voyant excité, j'ajoutai pour le piquer un peu:--«Mais vous exagérez...»

--«J'exagère!» reprit-il en haussant ses larges épaules, «et si je vous disais qu'en regardant tout à l'heure ce petit rougeaud se morfondre de jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais là devant moi, reproduite à quarante ans de distance, la scène qui m'a fait devenir ce que je suis?... Voilà qui donne une solide tape à vos théories sur les enfantillages!... Enfantillages!» et il rit de nouveau en dessous:--«Oui,» insista-t-il, «s'il y a dans l'armée un certain Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au lieu d'un Garnier ingénieur, notaire, avocat, médecin, que sais-je? la cause en est à une histoire aussi naïve que celle que nous venons de surprendre.» Il regarda le cadran au kiosque d'une station de fiacres.--«J'ai trois quarts d'heure à marcher,» dit-il, «pour avoir mon compte d'exercice de la journée... Voulez-vous les marcher avec moi... Ça vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire...»

--«Accepté, mon général,» répliquai-je; et, mon pas réglé sur le sien, nous dévalons vers l'Arc de Triomphe. Le crépuscule d'hiver envahit le ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent contre le brouillard qui se lève, et j'écoute ce géant aux muscles d'acier me raconter avec une voix qui s'adoucit, s'adoucit toujours, un de ces chagrins d'enfance qui sont comme ces blessures que l'on se fait au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. C'est vrai cependant que l'on en porte la cicatrice jusqu'à la fin.

--«Savez-vous,» commença-t-il, «que j'ai grandi, moi qui vous parle, comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l'on dépense deux ou trois fois la paie d'un colonel, et qui ont là, pour les servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?... Et puis, ça entre dans la vie avec des goûts de luxe à être malheureux partout. Ça mène des existences de remplaçants qui vous détruisent un homme en quelques années plus que dix campagnes!... Ah! quand j'étais colonel et qu'il m'en passait par les mains, de ces fils à papa... Vli! vlan!» Nouveau geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C'est fort heureux pour les jeunes gens auxquels il pensait, que le règlement défende les corrections physiques! Et il continue:--«Qu'il vous suffise de savoir que jusqu'à l'année 1848, mon père avait deux cent mille francs de rente. Il était dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez pas. J'ai appris l'arabe en un an, lorsque j'étais jeune officier. Je mourrai avant d'avoir compris un mot aux spéculations qui ruinèrent ce pauvre père dans cette fatale année de la révolution. Ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'il paya tout ce qu'il devait, mais à quel prix?... Il en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois à s'accomplir. En janvier, nous avions plus de quatre millions; en septembre, ma mère était veuve, avec dix mille francs d'une rente viagère, produit d'une ancienne assurance; et en octobre, au lieu de continuer mon éducation, avec un précepteur, dans notre somptueux hôtel de la rue de la Ville-l'Évêque, j'entrais comme interne au lycée de Tours. Des amis de notre famille m'y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon grand-père maternel, celui qui est mort général à Waterloo. Avez-vous vu son portrait à Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un coin? Je lui ressemble, en moins robuste, j'en suis sûr. Il pouvait porter quatre fusils à bras tendu en introduisant les doigts dans les canons,» il étendit la main et fit le geste de ce tour de force.--«Moi, je n'ai jamais pu en porter que trois.»--Ici, un soupir; puis de reprendre:

--«J'avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mère qui allait m'installer dans ma première caserne. Et savez-vous ce qui me faisait le coeur bien gros, quand je passai le seuil du collège? Le souvenir de mon père? Non. L'idée de la mort n'offre rien d'assez précis à cet âge pour qu'on en souffre vraiment. Le regret de ma liberté perdue, de quitter ma mère et ma soeur, mon aînée d'un an, qui me gâtaient à qui mieux mieux?... Vous n'y êtes pas. Le lycée me représentait des camarades, et j'avais déjà des poings si vigoureux que je n'avais peur de personne. Ma mère et ma soeur m'avaient promis de m'écrire, et puis, je savais qu'en entrant comme boursier dans le collège, leur bien-être était augmenté d'autant. Mais voilà, j'étais amoureux. Vous entendez bien, malgré mes quatorze ans à peine sonnés, amoureux comme une bête, d'une petite amie de ma soeur, qui avait juste mon âge et qui s'appelait Lucie. C'était exactement le même type que cette Nadia: des cheveux blonds comme les blés,--il y a une romance là-dessus,--des yeux comme des bleuets,--autre romance,--et la souplesse la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec des gamineries d'enfant... Souriez, ayez l'air de ne pas y croire. Oui, je l'aimais, si c'est aimer que de penser toujours à la même personne, d'exécuter avec délices ses trente-six volontés, d'être malheureux quand elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d'aller quand elle vous dit: «Va,» de rester quand elle vous dit: «Reste,» enfin un de ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bête comme un chou, suivant qu'il s'agit de nous ou de notre prochain.»

--«Je n'ai pas de peine à vous croire, mon général,» répondis-je; «le plus délicat de nos poètes a fait des vers sur un sentiment pareil:

_Vous aviez l'âge où flotte encore_ _La double natte sur le dos....._»