Pastels: dix portraits de femmes

Part 11

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--«Ah!» fit-il, «un Faublas bien platonique et dont l'autre, le vrai, se fût singulièrement moqué... Donc, les canons roulant, les hommes sacrant et chantant, et moi songeant, nous arrivâmes au hameau. Nous étions nombreux. Les logements étaient rares et sales. Je me plaignais du mien avec une acrimonie due sans doute à la petite colère que me causait le contraste entre la nuance rose du paysage et la face hideuse de la bourgeoise chez qui l'on m'avait installé. Je criai si fort que l'on finit par m'offrir de me loger ailleurs, si je voulais, mais à une demi-lieue d'ici, chez la marquise de Noirlys. Imagine-toi l'effet que devait produire, sur un homme placé dans les dispositions d'esprit que je t'ai dites, un nom pareil, un de ces noms auxquels on ne croit pas quand on les rencontre dans les livres,--Claire de Noirlys?--Il est vrai que la dame avait quitté son chalet le matin même, fuyant l'invasion probable, me dit le brave petit bourgeois qui nous distribuait nos gîtes dans le village... Nouvelle déception, et cependant j'acceptai, moque-toi de moi, à cause de ce nom.

«Ce chalet où je devais passer la nuit, était situé de l'autre côté du lac, et comme il y avait là tout un carré de marécages, la route tournait deux ou trois fois sur elle-même, en sorte que la maison, apparue à travers les arbres, reculait sans cesse sur le ciel devenu maintenant d'un or si tendre, presque vert. Mais une bande à peine de cet or pâli traînait à l'horizon, l'eau du lac était d'un gris cendré, dans le ciel une étoile brillait déjà, et la lune s'y dessinait aussi, une lune froide, mate, sans rayonnement. Les deux cavaliers qui m'accompagnaient et moi-même, nous étions guidés par un paysan au visage de bête, qui nous regardait avec un étonnement semblable à celui des vaches qui paissaient dans la prairie. Et je me demandais, en constatant comme cet endroit était sauvage et retiré, quelle personne pouvait s'y plaire,--sans doute une vieille dame de province, ayant hérité cette villa de quelque parent maniaque, et vivant là, par avarice, quatre ou cinq mois de l'année, et le reste à Épinal ou à Nancy. On trouve dans les coins perdus de France des femmes qui habitent des châteaux dignes de la Belle au bois dormant, avec des noms à faire s'agenouiller Balzac; et puis c'est une dévote occupée de son linge, de ses confitures, du denier de Saint-Pierre et de son petit chien. Ce fut donc pour l'acquit de ma conscience que j'interrogeai notre guide.--«Mme de Noirlys habite ici toute l'année?» lui dis-je.--«Hé! que non,» fit-il, «elle est de Paris...--Jeune? âgée?» repris-je...--«Une bonne pièce vingt-cinq, vingt-six ans...» dit le sauvage.--«Jolie?...» demandai-je.--«Une madone!» répliqua l'homme en mettant une main à son chapeau.--«Et son mari?...» continuai-je.--«Il est mort...» dit-il.--«Elle a des enfants?...--Hé! que non!...» répondit-il.

«Durant ce dialogue, nous étions parvenus dans l'allée de bouleaux au bout de laquelle se dessinait nettement la maison, toute blanche dans le crépuscule, avec deux terrasses de chaque côté, couvertes et garnies de fleurs. La ligne d'or du ciel s'était effacée, la lune rayonnait déjà plus vive. Je voyais l'eau du lac frissonner, sombre maintenant, derrière les fûts blancs des arbres. Un oiseau se mit à chanter et j'avais le coeur gros, les larmes aux yeux, comme si un chagrin réel m'eût atteint. Une femme de ce nom, jolie, veuve, sans enfants, qui s'était choisi cette maison pour y vivre, et elle était absente!... Ce fut donc avec une tristesse singulière que je montai, guidé par le maître d'hôtel que la marquise avait laissé pour ranger le chalet après son départ, sur le balcon garni de plantes grimpantes, et j'entrai dans le salon où ce domestique me pria d'attendre qu'on eût préparé mon dîner et fait ma chambre.

«Ce salon, elle s'y tenait la veille encore!... C'était une pièce toute simple, où flottait, épars, cet indéfinissable parfum qui se respire là où vient de frissonner la robe d'une jeune femme vraiment femme. La tonalité rouge qui dominait dans les étoffes indiquait assez que la dame du logis était brune, brune comme son nom, comme le lys de sable sur champ d'argent qui composait son blason, ainsi que l'attestait une tapisserie déployée contre l'un des murs. Les meubles étaient disposés de manière à distribuer ce salon en trois parties. Je les vois, en te parlant, comme si j'étais encore le lieutenant imberbe qui se trouvait là, écroulé sur une chaise à bascule, et qui regardait cette pièce avec une curiosité nostalgique. A l'un des coins de la cheminée, un fauteuil derrière lequel se pliait un paravent anglais, à vitres coloriées, à tablette droite, une chaise longue, et une table chargée de pelotes de laines et de crochets. Un livre y était posé, une _Imitation_. C'était le coin où lire, où travailler, où prier... Dans un autre coin, une table, derrière un autre paravent, en cristal, celui-là, et au travers duquel, la fenêtre étant ouverte comme à présent, on voyait l'eau du lac bleuir au delà des feuillages... Puis, dans une encoignure, un divan garni de ses coussins, sous une plante verte,--c'était la place où rêver;--et partout des fleurs qui mouraient dans des vases, une profusion de menus objets, révélant un art délicat de nuancer les moindres choses de la vie. Sur la table à écrire, une étoffe d'un bleu passé, brochée d'un rouge mort, un porte-plume d'or, sur le manche effilé duquel était gravé le nom de Claire, un coupe-papier d'écaille noire avec un chiffre en roses, une mignonne pendule ciselée, des boîtes de laque, et, sur la muraille, à côté du bureau, une suite de photographies encadrées de velours noir bordé d'un filigrane d'argent. Une ligne écrite au-dessous de chacune, d'une belle écriture loyale et frêle, relatait la date d'une mort. C'était là comme le petit cimetière intime que la jeune veuve voulait avoir toujours auprès d'elle... Je me trouvais dans un si étrange état de cristallisation à l'égard de l'habitante inconnue de cet asile, que je voulus voir dans cette suite de portraits un signe de la fidélité de ses sentiments, comme un signe de sa charité dans les laines préparées pour le travail, comme un signe de sa mélancolie dans la place du divan noyé d'ombre, comme un signe de sa fine intelligence dans la petite bibliothèque basse, où je découvris, à côté de livres de dévotion, quelques romans dont je raffole: _Dominique_, de Fromentin, ce chef-d'oeuvre,--_la Princesse de Clèves_,--de Balzac, _le Lys dans la vallée_,--de Henri Reine, _les Reisebilder_, et les poésies de Lamartine et celles de Vigny, et sur les murs cinq ou six gravures d'après les tableaux de primitifs italiens, un Pérugin, entre autres, dont je verrai toujours les beaux anges aux cuirasses métalliques, et les yeux souffrants de la vierge, les mentons levés des deux saintes... Sous ce Pérugin une porte s'ouvrait, que je poussai, une bougie à la main. J'aperçus un lit sous des dentelles, je respirai un arôme d'héliotrope à me faire défaillir le coeur, tant j'aime ce parfum sans contours et si pénétrant. Je n'osai pas avancer... Il me sembla qu'un fantôme était là, dont les vêtements frémissaient, dont le souffle tremblait, dont j'allais profaner le sanctuaire.--Ah! que je l'ai senti présent, ce fantôme!...»

Il s'arrêta un moment, comme perdu dans ce souvenir:--«Ceci,» lui dis-je pour le piquer, «ressemble à l'épigramme faite par un de nos amis contre mes premières nouvelles: une nomenclature de tapissier et pas d'événements...»

--«Il n'y a pas d'événements,» reprit-il avec une voix triste, «sinon que je passai la nuit dans un vertige que je ne peux pas te traduire avec des mots. Je ne mangeai pas, malgré l'étape. Je ne dormis pas. Je m'installai sur le balcon, d'où je voyais la féerie de la lune enchanter le petit lac. Des brumes montaient de l'eau, insaisissables comme l'image qui flottait devant moi, vagues et fuyantes comme l'ivresse dont je me sentais comblé. Si insensé que cela puisse te paraître, j'étais amoureux, comme un enfant, de la femme qui vivait là, et dont je sentais l'invisible esprit errer autour de moi, épars dans les moindres replis de cet asile où elle venait cacher, je ne savais pas quoi. Un inconsolable regret?... Un mystérieux bonheur?... Non, je ne savais rien d'elle, sinon que j'allais me battre et que, douze heures auparavant, elle était là... Je respirais tout son charme comme on respire tout un jardin de roses en passant le long d'une haie, sans voir une seule fleur... J'étais sûr, entends-tu, j'étais sûr que je l'eusse aimée follement si je l'avais connue, et je ne la connaîtrais jamais, puisque la guerre m'attendait, le fracas des champs de bataille, et la mort... Mais ne l'ai-je pas aimée, cette nuit-là, comme je n'ai aimé aucune de mes maîtresses? Et elle n'en savait rien, hélas! et elle n'en a jamais rien su...»

--«Mais comme tu n'as pas été tué,» lui dis-je, «pourquoi n'es-tu pas revenu, l'année d'après, le lui apprendre?...»

--«L'année d'après,» répliqua-t-il, «je commençais de faire la cour à Lucie, tu te souviens, celle qui m'a rendu si malheureux?... Et puis, à quoi bon revoir une femme qui n'aurait peut-être pas ressemblé à mon rêve?...»

* * * * *

Pour un psychologue épris de documents sur l'état d'âme de l'artillerie française,--comme nous disons dans notre argot moderne,--le capitaine Émile M*** est un détestable exemplaire de l'espèce. Il est copié pourtant d'après nature. Mais qui le croira, sinon peut-être lui-même, et quelque femme qui l'aura connu et qui se dira en souriant: «Il se croyait bien fin?...» Puis cette femme se souviendra de l'avoir trompé, mais si gentiment, et de le lui avoir pardonné, parce qu'après tout, il savait aimer...

_Bâle, octobre 1886._

VI

Trois petites Filles.

_A GUSTAVE SCHLUMBERGER._

I

_SIMONE_

RÉCIT DE NOËL

Onze heures. Au dehors, une nuit glacée, avec des passages de vent et des tourbillons de neige. A l'intérieur du petit hôtel qu'occupe le comte d'Eyssève, tout auprès du parc Monceau, et par cette nuit de Noël, c'est le silence des maisons que le deuil a visitées, un deuil terrible entre les deuils. A ce nom d'Eyssève, il n'est pas un Parisien qui ne se rappelle la fin tragique de la jeune comtesse, morte, au printemps, d'une chute de cheval. Je ne puis, moi, penser à elle sans me souvenir de la première représentation de la _Princesse de Bagdad_, et sans revoir l'adorable jeune femme, sur le devant de sa baignoire, avec ses cheveux châtains séparés en deux simples bandeaux, son visage allongé, sa fine pâleur et ses yeux bruns, que leur légère myopie faisait cligner un peu, quand elle ne s'aidait pas, pour mieux regarder, d'un lorgnon d'or dont ses doigts menus maniaient si joliment le manche ciselé. Elle a laissé trois enfants orphelins: deux fils, dont l'aîné, Pierre, a onze ans; le cadet, Armand, dix; et une petite fille, Simone, qui, elle, n'a pas encore huit ans.

* * * * *

C'est au second étage du petit hôtel qu'habitent les enfants. Les deux garçons ont une chambre commune. La petite Simone, la dernière venue, a sa chambre à elle. Et par cette nuit terrible de Noël, où les enfants pauvres grelottent de froid dans les rues, l'enfant riche a bien froid au coeur dans sa chambre tiède où le feu achève de mourir. Le tapis qui court partout, les rideaux roses et verts, où s'abrite le petit lit clairement peint, le bois de rose du chiffonnier, de la commode et du mignon secrétaire, les coquets et fragiles objets de toilette épars sur la table,--tout atteste la minutie du luxe dont la comtesse avait enveloppé son enfant aimée. C'était son orgueil quand ses amies visitaient cette chambre et s'écriaient: «Oh! ma chère! nous n'étions pas gâtées ainsi à leur âge...» Mais que Simone se sent malheureuse dans ce tiède asile où elle est là, toute seule, à penser! Elle pense que, depuis la mort de sa mère, quelque chose a changé pour elle, et que l'atmosphère d'affection où elle vivait s'est soudain glacée. Ce n'est pas de cette mort elle-même que l'enfant souffre. A son âge, ce mot terrible, la Mort, ne lui représente pas la réalité affreuse: la colline du Père-Lachaise, un caveau parmi des centaines d'autres, un cercueil dans un compartiment de ce caveau, et dans ce cercueil, une forme à jamais immobile et qui s'en va, se décomposant heure par heure... Non, sa mère morte, c'est, pour sa rêverie d'innocente et jeune enfant, cette mère envolée au Ciel, dans ce lieu vague et lointain, rempli de délices indéterminées, peuplé d'anges qui volent comme sur la gravure de son livre de messe,--demeure heureuse où elle espère rejoindre un jour la disparue, dont elle a conservé une si jeune, une si belle vision. Elle ne l'a pas vue, les yeux clos, la bouche ouverte, livide, et le front ensanglanté. Le premier soin du comte fut d'envoyer tous ses enfants chez sa mère à Versailles. On leur a mis des vêtements de couleur noire, et ils ont demandé pourquoi. On ne le leur a pas dit tout d'abord. Ils n'ont compris qu'ils étaient frappés d'un malheur qu'à la pitié devinée dans les yeux qui les regardaient. Mais le vaste parc où on les emmenait jouer, par ces jours d'avril, était si vert, avec son peuple de statues et l'eau dormante de ses bassins! Puis leur père est venu les rejoindre: «Et maman?...» ont-ils demandé tous les trois. Le comte les a embrassés en fondant en larmes. Il avait un visage si triste, si triste!... Ce que la petite Simone se rappelle surtout, c'est qu'elle a compris dès ce jour-là cette chose inexplicable, insensée, presque monstrueuse pour son pauvre esprit d'enfant: que son père ne l'aimait plus comme autrefois... Et c'est à cause de cela que, par cette nuit de Noël, elle demeure éveillée, au lieu de dormir du paisible sommeil qui, dans la chambre à côté, ferme les yeux insouciants de ses frères.

Son père ne l'aime plus! Les images vont et viennent dans sa petite tête, qui, toutes, se résument dans cette idée. Il ne l'aime plus, elle qui était jadis sa préférée... Elle revoit l'allée du parc de Versailles où elle a subi cette première impression, sans pénétrer, aujourd'hui plus qu'alors, la cause de ce changement soudain dans les manières de cet homme, qui ne pouvait, autrefois, rester un quart d'heure avec elle sans la couvrir de caresses. Elle se promenait avec Pierre et Armand, conduits, tous les trois, par Mlle Marie, sa gouvernante. Son père est apparu tout d'un coup, et elle s'est précipitée vers lui, comme d'habitude, avec un élan de tout son être. Rien qu'à rencontrer ses yeux, rien qu'à sentir la façon avec laquelle il a reçu ses baisers, elle a deviné qu'il n'était plus le même pour elle. Un étonnement l'a saisie d'abord, et une espèce de timidité. Qu'avait-elle fait de mal, ce jour-là, cependant? Pourquoi lui a-t-il dit, avec cette voix qu'elle ne lui connaissait qu'aux lendemains des jours où elle avait mérité d'être grondée: «Marche avec Mademoiselle,» tandis qu'il allait, prenant par la main Pierre tour à tour et Armand, mais non pas elle?... Depuis lors, il ne lui a jamais parlé avec une autre voix. Et, dans les mille petits détails dont se compose sa vie d'enfant, ç'a été ainsi un changement total, qu'elle ne peut pas s'expliquer parce qu'elle se sait si profondément, si absolument innocente. Le matin, aussitôt levée, elle avait, du vivant de sa mère, l'habitude d'aller dans les chambres de cette pauvre mère d'abord, puis de son père, et de rester là, longuement, à se faire gâter. C'en est fini de ces visites, fini des petits mots câlins, fini des rires que ses moindres mots amenaient sur ce visage d'homme dont les yeux ne fixent jamais plus les siens. Elle n'ose pas chercher ses regards depuis qu'elle y a lu cette froideur qui la glace jusqu'au fond de l'âme. Elle n'ose pas s'avancer vers lui et prendre sa main pour la baiser, depuis qu'il a retiré avec brusquerie, un jour qu'elle s'était permis cette caresse, cette main toujours occupée autrefois à lisser ses boucles, à flatter sa joue. Elle a beau multiplier ses efforts d'enfant consciencieuse pour que Mademoiselle n'ait pas un reproche à lui faire, jamais un compliment ne vient récompenser ce zèle, et il lui semble que cette injustice de son père a gagné tous ceux qui l'entourent, depuis ses frères, qui la traitent avec tant de brusquerie, jusqu'à Mademoiselle, qui s'impatiente plus vite... Et à qui se plaindre? Sa bonne grand'mère de Versailles est si infirme, si sourde, et puis elle ne la voit presque jamais. A son père lui-même? Elle est, devant lui, toute paralysée d'une sorte de terreur qu'elle ne peut pas vaincre. Elle avait un ami autrefois, M. d'Aydie, son parrain. Il ne vient plus jamais à la maison. Elle l'a rencontré quelquefois aux Champs-Élysées; mais il s'est contenté de saluer Mademoiselle sans leur parler,--quoiqu'elle l'ait vu qui la suivait des yeux longuement. Pourquoi l'a-t-il abandonnée, lui aussi, puisqu'il l'aime, comme autrefois, elle l'a bien deviné à son regard? Elle éprouve les détresses d'un enfant perdu parmi des étrangers, et qui se sent délaissé, presque haï. Elle écoute le vent passer sur l'hôtel, gémir longuement, s'éloigner, reprendre, la rafale fouetter les volets fermés, et elle se demande si tous sont endormis dans la maison?

C'est qu'elle a formé un grand projet... Puisque le petit Jésus doit descendre cette nuit et remplir de bonbons et de jouets les souliers placés à côté de la cheminée, dans la chambre d'études, pourquoi ne s'adresserait-elle pas à lui, afin qu'il soulage la peine dont elle souffre si durement? Le petit Jésus habite au Ciel, et on a dit à Simone que sa mère était au Ciel aussi. Et l'idée lui est venue d'écrire à sa mère. Elle posera la lettre sur son soulier. Le petit Jésus ne peut manquer de la voir, de la prendre et de la remettre. Elle a donc trouvé le moyen d'écrire, en deux ou trois jours, cette lettre à sa mère, qu'elle a soigneusement enfermée dans une enveloppe, sur laquelle sa main tremblante a tracé cette adresse: «A maman, au Ciel...» Mais elle n'a jamais osé la placer sur le soulier, devant Mademoiselle et devant ses frères... Maintenant tous reposent. Aucun bruit n'arrive de la porte à droite, qui est celle de la chambre de Pierre et d'Armand, ni de la porte à gauche, qui est celle de la chambre de Mademoiselle. Voici que Simone se glisse hors de son petit lit. Elle a caché la lettre dans le tiroir d'en bas du chiffonnier. Elle va la prendre à tâtons... Comme son coeur bat vite à l'idée qu'elle pourrait heurter quelque meuble! Ses pas se font menus pour ne point s'embarrasser dans la longue chemise... Elle ouvre la porte au pied de son lit, celle qui donne sur le corridor. Justement, à cette minute, le vent souffle plus fort et couvre le craquement de cette porte. Elle est dans le couloir. Encore deux portes et elle entre dans la chambre d'études. Il y a une grande table au milieu, une bibliothèque à gauche. Elle étend celle de ses mains qui est libre. Elle touche le marbre de la cheminée, elle se penche: une bottine, une autre bottine... Ce sont les chaussures de ses frères. Elle a préféré, elle, mettre son petit soulier du soir, parce qu'il lui a paru que la lettre tiendrait plus aisément par-dessus. Elle pose la lettre là, sur le soulier, de manière qu'elle soit bien en vue, et la pauvre s'en revient toute frémissante, jusqu'à la minute où elle se glisse de nouveau dans son lit, dont elle retrouve la chaleur avec délices. Le vent peut gémir maintenant, et la neige battre les volets, elle a dans le coeur une flamme d'espérance qui le réchauffe. Ce n'est pas possible que sa mère ne la protège pas!

* * * * *

Une heure du matin. La fenêtre du cabinet de travail du comte d'Eyssève brille seule dans la nuit sur l'obscure façade. Le comte est assis au coin de son feu et, lui aussi, il reste à penser au lieu de dormir. Il y a une année,--une seule année,--sa femme et lui se trouvaient réunis dans cette même pièce, achevant de préparer les cadeaux réservés aux enfants. La triste, la navrante chose, lorsque le souvenir d'une morte que l'on a tant aimée est aussi le souvenir d'une trahison!... Cette plainte du vent autour de l'hôtel qui berce le sommeil de Simone enfin apaisée, achève d'emplir l'âme de cet homme d'une mélancolie presque folle... Il revoit sa femme, comme si elle était là encore, et sa douce pâleur, et ses yeux bruns, et son sourire toujours hésitant sur cette bouche fière. Hé quoi! derrière ce visage, ces yeux, ce sourire, elle cachait un horrible secret d'adultère? Elle avait ce regard si pur que, le rencontrer, c'était, pour lui, se sentir meilleur; et elle le trompait. Elle le trompait depuis des années, lui, qui eût considéré comme une espèce de honte de seulement la soupçonner. Qu'y a-t-il donc de vrai en ce triste monde, puisque son Alice, elle aussi, s'était trouvée fausse, comme les autres? Ah! comment se consoler jamais de cela, que cette bouche, dont il avait tant adoré le sourire, lui eût tant menti? Était-elle jolie, quand il l'avait vue pour la première fois, toute jeune fille, au bal, et de quelle grâce pudique elle était revêtue! Il l'avait aimée dès ce premier soir. Et quand il avait demandé sa main, était-il, lui, assez profondément ému, et tout honteux des souvenirs qu'il gardait de son passé de jeune homme! Et il l'avait épousée... De quelle émotion sacrée son coeur était noyé tandis qu'ils marchaient à l'autel! Une foule se pressait dans l'église. Il n'avait vu que cette créature, blanche parmi ses voiles blancs, de laquelle émanait une suavité si pénétrante qu'il avait de la peine à croire à son bonheur! Mensonge, tout était mensonge, et cette pureté de son noble visage, et cette pudeur qu'elle avait toujours gardée, même dans l'abandon de sa personne!... Le comte revoit l'intimité de la chambre conjugale, et sur l'oreiller cette tête d'une ingénuité de vierge, parmi les anneaux épars de ses cheveux. Qu'un autre ait manié, lui aussi, ces souples cheveux, qu'un autre ait couvert de caresses ce visage idéal, qu'un autre ait mis sa bouche sur cette bouche, c'est une vision horrible, moins horrible pourtant que cette impression de la hideuse, de l'abominable tromperie. De quelle boue est-il pétri, le coeur de la femme, qu'une créature puisse apporter à son mari un front de madone, quand elle a encore, dans toute sa chair, le frisson des baisers d'un rendez-vous clandestin? Que seulement elle n'eût pas eu ce visage-là, et il n'aurait pas souffert ce qu'il souffrait. Mais, un tel mensonge avec ces beaux yeux,--ces yeux célestes qu'il ne pouvait, même à l'heure présente, s'empêcher de chérir!