Part 5
«Cet «ombu» mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises[15]. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un impénétrable abri; la troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes... L’espace ne manquait pas à l’intérieur de cet arbre gigantesque: le feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur partout. A voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc de cet «ombu» portait à lui seul une forêt tout entière.
[15]
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand, Qu’un cheval met, toujours courant, Cent ans à sortir de son ombre!!!
«A l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes ramures..., et quand ils s’envolèrent [ce sont des oiseaux-mouches, ç’aurait pu être chardonnerets et mésanges], il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses fleurs.»
Cependant le vent chasse le ciel, comme dit Rimbaud, et la nuit apparaît, nuit australe:
«Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et cotonneux, sans bruit strident, etc...»
Quelle sobriété dans la richesse, quelle précision de termes, et..., quand on songe que Jules Verne n’a jamais quitté sa Picardie, et qu’il nous décrit peut-être, tout simplement, quelque fier vieux noyer de la banlieue d’Amiens, quelle leçon pour les malades!
DIOSCURES
Mais Aramis était tout mystère.
(Père DUMAS: _Les Trois Mousquetaires_.)
Le long de mon zodiaque se seront succédé à une génération, énigmatiques et suaves, météores représentatifs: Félix Fénéon, Eugène Marsan.
Laforgue, héros-Pierrot lunaire, leur commune préfigure, porte en chaton de bague
Le scarabée égyptien; A sa boutonnière fait bien Le pissenlit des terrains vagues.
Fénéon, «anarchiste dilettante», théoricien néo-impressionisme et vers désossé, ostenseur de Laforgue, introducteur de Jarry; éternisé par Paul Adam et Paul Signac, sous l’effigie et la pose d’un Yankee barbichu exaltant le lys mallarméen à pétales d’orchidée, blanc comme tes folioles, _Revue Blanche_!
Eugène Marsan consiste en une canne;--bois de cucubier--profil de lemniscate: elle sort de la collection de Paul Bourget, qui assure la tenir de Stendhal; en une bague dont l’orbiculaire orichalque emprisonne Minerve: camée rapporté par Maurras; en un lys d’or héraldique et sur champ d’azur: il s’arbore certains matins où la canne change de fonction...
Facialement, Fénéon décrit l’obscur croissant de la Lune à son ultième[16] quartier; et Marsan, météore Orionide, le sesqui-orbicule argenté qui l’approche de son plein.
[16] Puisque, déjà,
«La Pénultième est morte!»
Hors un introuvable opuscule didactique, Fénéon a signé uniquement quelques dizaines de milliers de billets intimes, trente à quatre-vingt-dix mots, mieux que lapidaires: adamantins, idoines, divulgués à enivrer l’épistolaire française: et, une nuit d’excès (comme se dit dans _Gamiani_, mais cela n’a pas de rapport) il inventa, pour le _Matin_, les nouvelles en trois lignes.
Eugène Marsan, magnifique comme Buckingham[17], laisse pleuvoir l’équivalant de plusieurs volumes, le plus anonymement possible; fatuité de dupe: les initiales se lèvent avec le second mot.
[17] Bonguinguamp en français.
Parole pesée, geste dosé, sourire général, regard distant, poignée de mains rare mais définitive; loyauté héroïque, honnêteté tyrannique, acidulaire bonté, le gentilhomme sous le gentleman: je prends perpétuellement l’un pour l’autre et me tue à chercher si c’est de par leur enveloppe si complémentairement dissemblable, ou leur merveilleuse spirituelle identité.
* * * * *
--Je suis décoré, donc, au moins, honorable.
(E. BOURCIER: _La Beléba_.)
J’eus ce rêve humoresque. Eugène Marsan--avec son complice Marcel Boulenger--allant représenter et les lettres françaises et la France, à Civita Vecchia. A Civita Vecchia les citoyens s’honoraient en leur ville, d’un rappel de marbre sur le logis qu’honora Stendhal. Marsan discourait dans l’idiome de Pétrarque[18], et Marcel Boulenger dans la langue de Racine. Ensuite de quoi, le successeur du consul Henri Beyle offrit aux deux ambassadeurs cette même croix d’honneur qu’avaient attiré à M. Henri Beyle ses services, diplomatiques et autres. Mon rêve disait juste, sauf en son dénouement logique: notre Glorieuse Troisième étant brouillée aussi avec la logique.
[18] De qui la maman eut l’honneur d’être Parisienne.
Sans m’ensuperstitionner sur ce genre de joyaux (et à propos, saviez-vous que nostre Démocratie dispose de cinquante-quatre insignes assortis, idoines à signaler le mérite, ou... le dévouement?) on conviendra qu’il sied à certaines physionomies. Il devrait donc leur être acquis, ne fût-ce qu’afin de se rehausser lui-même, qui en éprouve le vif besoin. Or, M. Philinte de Sandricourt, dit Marsan, a envolé par le monde plusieurs livres et un nombre fort considérable de pages dorées: tout quoi fait merveilleusement valoir la langue et la littérature du pays de Racine. Mais ce ne serait certes suffisant.
Non, pas suffisant! Voyez par exemple Maurice Boissard, tout de même que je le dévisage chaque midi rue Dauphine. Boissard est dans sa façon un aussi important prosateur que son antipode Marsan. Mais, quoi qu’il en prétende il n’est point beau par le matériel, ou ne l’est plus. La croix des braves lui serait utile pour requérir efficacement Frère Flic, toutes fois qu’il surprend molester ses frères selon Francis Jammes: je veux dire les ânes et les toutous. Seulement, que voulez-vous? Son extérieur reste inadéquat: il n’est pas photogénique.
(--Mais, pardon, et vous-même?--Pardon à votre tour! A titre d’«homme du Moyen-Age», que chacun m’attribue, je suis, de fondation, chevalier de l’Ordre royal de l’Étoile, institué par Jean II le Bon, le 10 novembre 1351, en sa «Noble Maison de Saint-Ouen en France», avec pour devise: _Monstrant astra viam Regibus_. Lequel me confère d’autorité tous ordres ultérieurs, y compris la Toison d’Or et les palmes académiques. Et je n’en arbore point les costumes et insignes par humilité chrétienne.)
Mais, n’avisez-vous pas d’ici comme ferait bien, lacérant le frac de M. de Sandricourt, cette balafre écarlate? D’où question à se poser incontinent: Quel dispositif inventerait notre dandie? Et, quelles méditations pour et sur la vestimentaire? Et le fastueux post-scriptum au «bon choix de Philinte» entre «deux cannes de M. Paul Bourget»!
OVIGNY...
... ou le soldat inconnu, je dis: soldat des lettres.
On a épilogué «poètes maudits», «destinées mauvaises», «étoiles enragées». A bon droit. Pourtant, nous n’y songeons pas, il y a pis. Et que plus dramatique, plus humiliant pour nous tous! Somme toute, Léon Deubel, Degron, auront eu leurs amitiés, leurs admirations--leurs lecteurs, d’abord--, leur légende. Tout quoi ils conserveront. Et tout d’abord ils purent se lire tout vifs. Voici vingt-cinq ans, un doux poète, Albert Cuvilliez, bientôt mort poitrinaire, put semer du moins, dans quelques périodiques mort-nés, quelques belles poésies: dont je retiens çà et là un vers, accrochés à ce nom. Et lui aussi se put lire tout vif, avant sa mort. Trois ou quatre fois. C’est déjà quelque chose. C’est déjà suffisant. Oui, car nous ne comprenons plus ce que ce comporte d’être imprimé, nous vieux galériens sybarites qui ne lisons plus même nos coupures de journaux, ceux qui s’abonnent à _L’Argus_.
Charles Ovigny et moi nous rencontrâmes à la guerre, vers 1916 ou 17, dans un de ces Dépôts d’Éclopés faits pour mener au cafard même un chasseur à pied. D’autant que ces hôpitaux bâtards n’avaient droit à nulle permission. Achevés les quinze jours de désœuvrement morne, l’homme descendu du front réembarquait pour le front. L’officier, capitaine de Ricqlès fit dresser un théâtre-concert de fortune. Ovigny était artilleur, moi fantassin, et il avait trente ans environ. Il donna, fit représenter un acte, et en vers! et intitulé _La Muse des Tranchées_! Griffonné là-haut. Il fallait que ce fût vraiment très bien, et même rudement bien, pour avoir emporté l’enthousiasme du noir pêle-mêle ramassé ici! Ce l’était. Et couleur locale parfaite, puisque des bombes nous descendirent dessus pendant la répétition, démolissant à droite et à gauche.
Puis, nous repartîmes, chacun notre tour, chacun vers son destin. Plus de nouvelles. Je le pensai tué comme tout le monde.
Je fus démobilisé. Un matin, voici peut-être deux ans, Ovigny vint me surprendre en ma tanière de scribe municipal. (Comment m’a-t-il pu repérer?) Un manuscrit sous le bras: un roman. Après les effusions, il réclama mon jugement. Ce roman de débutant (inutile d’en divulguer ici le titre) m’apparut excellent. Cependant, par scrupule, je tins à requérir l’avis du sage Pierre Billotey, car Montfort m’eût remis de semaine en semaine. Billotey conclut comme moi, avec davantage de chaleur. Or, admirez la déveine: l’unique éditeur familier de moi, comme de Billotey, s’apprêtait juste à lancer un roman établi sur un sujet tout analogue, quoique traité dans un esprit tout inverse: les thèmes circulent ainsi dans l’air comme les nuées, et, Gœthe l’a dit, nos ouvrages valables sont tous œuvres de circonstance. Ovigny préféra ne pas débuter par une concurrence et paraissant venir second. Il achevait d’ailleurs un autre roman.
Celui-ci, je le crois supérieur au premier. Oui, mais, dans l’intervalle, mon éditeur m’avait battu froid. C’est mon ami qui en souffrit. Il ne réussit pas même à prendre rendez-vous. Je lui dis: «En attendant que nous dénichions un autre merle blanc, confiez-moi donc une ou deux «nouvelles»?» Il m’en adressa deux. La revue à laquelle je les présentai me répondit: «Excellentes, seulement, pas dans le ton de la revue. Et d’abord, trop brèves.»
Je me retournai vers le providentiel Léon Deffoux. Deffoux me répondit:
«19 juillet 1925.
«Je suis resté quelques jours sans passer au _Mercure_. C’est seulement samedi que j’ai trouvé votre pli du 8, et qui contenait la jolie lettre de M. Charles Ovigny et ses deux contes.
«Ils me plaisent beaucoup ces contes (plus particulièrement _M. Cirolles_) mais ils ont 3 ou 4 pages de trop pour passer dans un journal. Autrement j’aurais pu essayer de donner _Monsieur de Cirolles_ à _L’Intran_ ou à _L’Œuvre_. Tels que les voici, je ne sais trop qu’en faire... Ah! ce n’est pas chose facile, mon cher Fagus, que de faire accepter, dans les circonstances présentes, un nouveau venu, qui ne connaît pas les trucs du métier! Jamais les revues et journaux n’ont été plus fermés. Et pour cause: ceux qui y sont trouvent tout juste de quoi croûter... Les conditions actuelles du journalisme sont sans joie, même pour celui qui a une «situation».
«Oui, votre étude sur la Poésie épouvante Dumur, qui me dit: Fagus devrait plutôt me donner des vers...»
Faute de loisir, je ne voyais guère Ovigny, et remettais de jour en jour de retirer du _Mercure_ les nouvelles, pour essayer de les caser autre part. (Où?)
L’autre matin, raide balle, m’arriva le billet bien connu, trop connu:
«... ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver en la personne de
«Monsieur Ernest-Charles OVIGNY
décédé à Lyon le 12 août 1925, dans sa 41e année...»
Je n’en sais pas plus. Sinon qu’il avait irrécusablement du talent, cet inédit. Moi seul le sais. Lui-même l’a ignoré: _puisqu’il ne s’est jamais lu imprimé_.
Pauvre Madame Ovigny!
Et à présent, jeunes débutants, soyez instruits.
SOUS LA FOULE
C’est surtout à cette époque où l’année oscille entre solstice et équinoxe, que la rue foisonne de drames. Quelle électricité imprègne les passants? peut-être irritait-elle le voyeur surtout et lui fit prendre au sérieux d’insignifiants incidents, à tout autre moment inaperçus?
Le 21 mai d’alors, un lourd nuage noir s’était, dès le matin, assis sur Paris, tellement que les lumières partout s’allumèrent. Il faisait effroyablement lourd. Le soir, vers 6 heures, rue d’Aboukir, nous vîmes un galopin livreur pédalant à toutes jambes sur son blotto--nous voulons dire son «tri-porteur»--essayer de doubler un fiacre, lequel cheminait, au pas, sagement, selon la coutume d’alors. Il tourna la tête: le corps tourna, l’avant-train de la machine obéit, et mon gaillard s’en alla buter juste contre la croupe du canasson. Panache, oh, panache réussi! et voilà le bonhomme calant de son arrière-train à lui les roues d’avant du fiacre. Oui mais, voici le cheval, effaré par le trio de roues empêtrant ses jambes, qui se met à danser, administrant dans son effarement une fessée plutôt rude au livreur: lequel gigotte, lequel hurle, cependant que le fiacre danse à l’unisson, et que le cocher se cramponne. La foule instantanément s’amasse, pousse des cris. Mon gamin enfin se relève, boueux, courbatu, écorché, étourdi, honteux. A ce moment, un ouvrier--était-il ivre, alcoolique latent, ou pénétré par l’électricité céleste, ou celle de la foule?--qui bondit, vomissant d’indistinctes injures, et martelle à coups de poing furibonds les naseaux du malheureux cheval, qui n’en pouvait mais. Et voilà la foule en délire qui hue le cocher, veut le lyncher, et le cheval affolé s’emballe. Par bonheur, un agent accourait; il maîtrisa la bête--et les autres bêtes--juste au moment où la foule s’apprêtait à massacrer, non plus le cocher, mais le garçon livreur!
Quelques minutes après, nous foulions le pavé de bois de la rue Réaumur. Les attelages filent, se croisent, s’enchevêtrent au carrefour Montmartre. Une petite vieille toute plate, en caraco noir et noir bonnet, traverse; effarée par tous ces chevaux qui trottent, et les roues qui tournent, et les autos, et les autobus, et les fiacres qui virent, et les cochers qui jurent, elle s’arrête, veut se réfugier sur un trottoir; une file de fiacres s’interpose; elle s’arrête encore et, complètement affolée, pique au poitrail d’un canasson et glisse sur le pavé gras. J’ai flairé qu’elle allait tomber, elle tombe, mes deux mains se plaquent sur mes yeux, mes pieds m’ont soudé au trottoir. Elle est tombée, elle est sous les jambes du cheval, le cocher, d’un geste désespéré, retient la bête qui se cabre; le cœur m’entre dans l’estomac, je n’ai pas le temps de crier: le cri s’est étranglé, ô Baudelaire. La pauvre petite vieille se débat de tous ses membres, qu’elle empêtre aux pieds du cheval qui trébuche et s’épeure; elle se débat, et soudain, hérisson, cloporte qui fait le mort, la voici qui ramasse d’un seul geste, à la fois, d’un coup, ses jambes, ses bras, sa tête, dans son ventre et sa poitrine recroquevillés. Exactement le geste du livreur de tout à l’heure! La même angoisse, par mimétisme m’a raidi, et le cheval, et la foule, et la file de voitures. Rien ne bouge plus. Cela n’a pas duré trois secondes. Cependant de toutes parts partent des cris: cent personnes, mille, sorties de dessous terre, entourent l’équipage, injurient le cocher, lequel, de grande maison, et vieux roulier, demeure muet, impassible, méprisant, son fouet en hallebarde. Une jolie voyageuse ouvre prestement la portière, lui jette deux mots, disparaît. Un flicard surgit comme un diable, pêche de dessous le cheval, ramène à l’air une espèce de loque racornie, raidie, geignante et saignante. L’angoisse est rompue. Le mépris muet du meneur de char irrite les badauds piétons. Les cris deviennent clameurs et les bras se brandissent. Tous se révèlent gonflés d’héroïsme, héroïsme frustré de ne s’être employé au sauvetage, et qui se revanche en besoin de se faire justicier. L’agent a réapparu: tous racontent, expliquent, au hasard: ils n’ont rien vu, ils ont tout vu, vu comme ils se l’imaginent. Ils accusent, ils dénoncent: l’agent, blasé, écoute à peine, verbalise, inscrit sur son calepin les noms et les noms. Le cocher dédaigne, répond à peine. Mais moi, réellement j’ai vu, moi, et qu’il a tout fait, et en virtuose, pour éviter une catastrophe: la fièvre m’empoigne de me promouvoir justicier à mon tour, pourtant qu’à la fois, fort distinctement, je démêle que c’est ma vanité aussi qui monte; j’ai honte et envie. Le cocher, de plus en plus arrogant en son mutisme, ne sollicite nul témoignage. C’est vraiment un cocher de grande marque. J’hésite. Vais-je élever ma voix? L’agent referme son calepin, il s’éloigne, il disparaît. La foule se décimente, n’existe plus; la file des voitures s’est ébranlée à nouveau; tout est fini. Je m’en vais, moi aussi, furieux de ma fuite de courage, furieux de ma vanité déçue... Et tout ce drame a duré, eh! mon Dieu, oui! tout juste une minute!
Or, le même soir, peu après, j’assistai à un autre drame, qui m’apparut à bon droit le plus âcre de tous. Voici. Je remontais vers Belleville: j’atteignis la rue du Château-d’Eau. La nuit était venue. Une jeune fille, un jeune homme, à pas précipités, marchaient, se querellant: «Non, non, je n’irai pas!» criait--comme me croisa le couple--la jeune fille roidie dans toute sa volonté. A l’instant, une gifle fit: flac! mais un «flac» si retentissant, que tous les passants se retournèrent. La jeune fille, toute droite, et vacillante, et presque suffoquée sous la vaillance du coup, ne parvenait pas à échapper une parole ni un cri. Alors, le jeune homme lui dit, allongeant l’index dans la direction des boulevards: «Et maintenant, tu vas y aller!» Et sans se retourner, sans proférer un son, elle «y alla», là où il l’envoyait et où elle ne voulait pas aller: Où? veiller une mère mourante (qui sait?) ou bien, ou bien...
CAS DE CONSCIENCE
La police! Anaïs, Irma, tout est perdu: Un monsieur qui montait n’est pas redescendu!!
(Mme MÈRE, rue des Martyrs.)
Devant le péristyle de l’Odéon, j’assistai voici quelques jours à une collision de voitures. Fier à part moi de ma qualité soudain de citoyen conscient, je favorisai loyalement de ma carte de visite celui des belligérants de qui le bon droit m’apparaissait hors de conteste (ce qui n’empêchait pas l’antagoniste d’exciper d’un bon droit tout pareil, et soutenu en cela par d’autres citoyens aussi conscients que moi, et tout comme moi persuadés, mais en sens inverse).
Un sergent de ville parut, verbalisa, échangea toutes adresses, chacun chez soi s’en fut, et je n’y songeai plus.
L’aventure m’a été rappelée ce matin par l’appel à mon témoignage d’une Compagnie d’assurances. La feuille destinée à ma déposition était toute préparée. L’enveloppe aussi, avec son timbre tout neuf. Je m’assis, devant ma table, plongeai ma plume, dans l’encre... et m’arrêtai net. Impossible de me rappeler qui avait tort et qui raison. Un effort de mémoire me cinématographia le drame. Voyons: le fourgon à deux coursiers descendait au petit trot la rue Corneille; bon. En même temps débouchait, montant la rue de l’Odéon, un taxi-auto; fort bien. L’un et l’autre s’aperçurent juste à la hauteur du machin à Émile Augier, ralentirent aussitôt, firent jouer leurs freins; c’est cela. Et puis? Et puis ils se rencontrèrent. Le pavé était gras... Eh! était-il vraiment gras? Le fourgon ne sut suffisamment ralentir... Oui, mais, pourtant, n’est-ce pas l’auto qui le heurta? Oui... non...
M’étant bien évertué, je réfléchis que mon témoignage était invoqué nécessairement par celui à qui j’avais remis ma carte et donc donné raison: je relus l’invite de la Compagnie d’assurances; loyale, elle ne laissait déceler par rien qui des deux elle assurait. Je ne pouvais cependant retourner la lettre en blanc, ni la conserver, m’appropriant le timbre-poste. Pour en finir, je dressai un laborieux calcul de probabilités, et reconnus bientôt que je serais aussi sage, jouant à pile ou face. En désespoir de cause, je déclarai à peu près que l’un des deux avait raison mais que je ne pouvais cependant affirmer que l’autre avait tort.
Et fus édifié sur la valeur des jugements humains.
SOUS LA VOUTE D’UN PONT
Non loin de mon village, sur la route de Palaiseau, il se construit un pont, afin que passe un chemin de fer. Un modeste pont d’une seule arche, mais pont de maçonnerie. Or la tranchée se présentant de biais, les pieds-droits et la voûte en anse de panier, et l’armature de charpente qui provisoirement retient les assises de pierre sont contraints de s’étirer obliquement. Cela complique le problème.
Pourtant, chacun, passants, ouvriers, contremaîtres, trouve cela parfaitement naturel: et en effet, l’édifice s’élève peu à peu, sans accident, sans surprise, automatiquement. C’est pourtant un beau spectacle, et tonique, cette double géométrie agissante, mécanique paisible, immobilité active; les croisements de toutes ces pièces de bois, droites ou cintrées, dont chacune porte son nom à soi, chacune ayant sa fonction, la coupe précise de chaque pierre, maintenue par ses voisines et les maintenant, et toutes suspendues à la clef de voûte vers laquelle toutes convergent. Que de siècles, tâtonnements, études, repentirs, et que de calculs, pour arriver à cette simple merveille: une voûte! La voûte d’arêtes romane enfantée par la voûte en berceau romaine, et produisant la voûte ogive et son arc sublime: tant d’obscurs inventeurs! Et saint Bénazet et ses «frères pontifes», bienfaiteurs de la Provence, et puis de la chrétienté entière! Quelle reconnaissance! et sans que nous nous en doutions!
Et quelle reconnaissance parallèle à tous ceux-là, qui, de la Cantilène de sainte Eulalie:
_Buona pulcella feut Eulalia, Bel avret cors et bellezour anima..._
ont chantourné, forgé, orfévri cette phrase française, souple, ductile, sonore, précise, clairvoyante, magnifique, instrument sublime!
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