Part 2
Même après l'examen que nous venons de faire, il eût été difficile d'assigner un rang quelconque ou une position sociale distincte à l'individu assis sur les coussins de drap de Lincoln de la berline vert-olive du maître Geordie, qui eût poussé assurément les plus douloureuses interjections à voir la manière dont Little-John menait ses chevaux et sa voiture de prédilection.
Ce n'était pas un militaire. Il n'avait pas cette roideur gourmée, ce port de tête et cet effacement d'épaules qui fait reconnaître le fils de Mars au premier coup d'oeil sous l'habit bourgeois. Ce n'était pas non plus un ministre. Sa physionomie, quoique grave et réfléchie, n'avait pas l'expression béate et l'aménité doucereuse qui sont propres aux gens d'Église. Encore moins un négociant. Son front blanc et pur n'était rayé par aucune de ces rides pleines de chiffres et de calculs sur les probabilités de la hausse ou de la baisse des sucres. Ce n'était pas non plus un dandy; mais on pouvait affirmer à coup sûr, en le regardant, qu'on avait devant les yeux un parfait _gentleman_.
Quel intérêt si urgent le faisait galoper sur la route de Londres comme si le salut de l'univers eût dépendu d'une minute de retard; fuyait-il ou poursuivait-il? C'est ce que nous ne saurions encore décider.
Les chevaux commençaient à se fatiguer. Le frottement des harnais faisait mousser et blanchir leur sueur en flocons d'écume; leur poitrail se couvrait de bave argentine comme ceux des coursiers de la mer dans les triomphes de Neptune ou de Galathée. De longs jets de fumée soufflés par leurs naseaux et emportés par le vent se confondaient avec la brume ardente qui s'exhalait de leurs flancs pantelants. La voiture roulait dans un nuage comme un char de divinité classique.
Malgré toute son envie de gagner les trois guinées, Little-John sentit cependant quelque scrupule de pousser ainsi des bêtes à outrance, et la peur de les ramener fourbues à maître Geordie combattit quelques instants le désir bien naturel de mériter le glorieux pourboire. Et puis Little-John était Anglais, et son coeur de postillon commençait à saigner en voyant Black, son cheval favori, haleter et ruisseler de sueur. Un postillon français n'eût point eu de ces tendresses.
Aussi, pour mettre sa conscience à l'abri, Little-John se souleva un peu sur sa selle, opéra une demi-conversion du côté de la voiture, et dit en appuyant la main sur la croupe du cheval qui le portait:
--L'intention de Sa Grâce est-elle de crever les chevaux et d'en payer le prix?
--Oui, répliqua l'inconnu ainsi interpellé.
--Très bien! répliqua Little-John. Les intentions de Sa Grâce vont être remplies.
Et Little-John, se tassant dans ses bottes, s'assurant sur sa selle, détacha un furieux coup de manche de fouet à son porteur, qui fit un soubresaut, et, retrouvant dans sa douleur un reste d'énergie, se précipita entraînant le reste de l'attelage. Ce train désespéré se soutint, grâce à une crépitation perpétuelle de coups de fouet qui aurait démanché un bras moins exercé que celui de Little-John.
L'oeil de l'inconnu était toujours fixé sur le cadran de sa montre, et il ne faisait aucune attention aux jolis paysages doucement dorés par l'automne, aux charmants cottages qui se révélaient le long de la route, à travers les arbres éclaircis, dans l'intimité d'un déshabillé matinal, et se montrait insensible à tous les gracieux détails de la nature anglaise. Le pittoresque le préoccupait assurément fort peu,--en ce moment-là,--quoiqu'il ne parût pas appartenir à la classe épaisse des philistins et des bourgeois. Une idée unique, persistante, le possédait: celle d'arriver.
Grâce à la nouvelle impulsion donnée à la marche de l'attelage par Little-John, rassuré désormais sur l'éventualité d'un accident, le voyageur pressé parut respirer plus à l'aise, son front se rasséréna, et il remit la montre dans son gousset.
--Allons, dit-il à demi voix, j'arriverai à temps malgré le hasard hostile qui, dans toute cette affaire, semblait prendre plaisir à contrecarrer mes projets. Il ne sera pas dit que ma volonté aura été obligée de plier devant un obstacle humain. Mais quelle série de circonstances qu'on croirait combinées à plaisir pour me retarder: le vaisseau qui portait la première lettre où l'on me donnait avis de la chose qui m'intéresse à ce point de me faire quitter l'Inde subitement, rencontre, près des îles Maldives, des pirates javanais qui l'attaquent et le dépouillent! ce n'est donc que par le second courrier que j'ai pu connaître ce qu'il m'importait tant de savoir. Je nolise le bâtiment le plus fin voilier que je puis trouver libre à Calcutta; une tempête abominable me fait perdre huit jours dans le détroit de Bab-el-Mandeb.
«La moitié de mon équipage sort de l'embouchure du Gange emportant le choléra bleu, et crève le plus mal à propos du monde. Au fond de la mer Rouge, je trouve la peste, et l'isthme de Suez barré par toute sorte de quarantaines. J'écris sur la bosse d'un chameau, au brave Mackgill une lettre qui a dû lui arriver déchiquetée en barbe d'écrevisse, parfumée de vinaigre et de fumigations aromatiques, tatouée de vingt couleurs comme une peau de Caraïbe, et transmise avec une respectueuse terreur par les pincettes de toutes les _santés_.
«Au risque de me faire tirer des coups de fusil, je franchis les obstacles des quarantaines, car la peste avait peur du choléra. Étrange délicatesse! Heureusement, j'ai trouvé, flânant le long des côtes, non loin d'Alexandrie, le brave capitaine Peppercul, homme sans préjugés contagionistes, qui a bien voulu, moyennant une somme énorme, me prendre à son bord et m'emmener en Angleterre en évitant avec soin les ports à lazaret.
«Jamais je n'ai été plus nerveux que dans ce maudit voyage. Moi, si calme d'ordinaire, j'étais comme une petite-maîtresse qui a ses vapeurs parce que son mari lui refuse quelque chose de déraisonnable. Enfin me voilà bientôt au terme. Ma lettre, arrivée un jour avant moi, a dû donner le temps de tout préparer: il est neuf heures; dans deux heures, je serai à Londres.
«Eh bien, postillon, dit-il comme pour résumer son monologue en baissant la glace, il me semble que nous faiblissons.
--Milord, à moins d'atteler les griffons dont parle l'Écriture, on de conduire le char de feu d'Élie, il n'est pas humainement possible d'augmenter ce train: je défie quelque postillon que ce soit, fût-il payé six guinées, d'extraire, à coups de fouet, une plus grande somme de vitesse des jarrets de quatre pauvres bêtes, répondit majestueusement Little-John, en tournant un peu la tête.
Cependant, par une concession polie au désir extravagant du voyageur, Little-John, qui, dans ses relations avec le beau monde, avait acquis du savoir-vivre, fit claquer son fouet deux ou trois fois; mais, comme il l'avait bien prévu, ce stimulant était devenu inutile, et la mèche, quoique adressée aux épaules des chevaux, n'obtenait pas même de leur part un seul frémissement d'impatience ou de douleur.
Bientôt le cheval qui côtoyait le porteur, et qui râlait comme un soufflet de forge, se couvrit d'écume; son poil se hérissa, sa tête s'encapuchonna, ses pieds perdirent le rythme du galop; incertain et chancelant, il s'appuya et s'épaula contre son compagnon de trait, puis il s'abattit et tomba sur le flanc; l'attelage, lancé à fond, ne pouvant s'arrêter, le pauvre animal fut emporté pondant un assez long espace de temps, rayant de son corps la poussière du chemin. Little-John, ayant maîtrisé ses chevaux, le tira violemment par la bride; lui appliqua les plus énergiques coups de manche de fouet croyant seulement à une chute; mais Black ne devait plus traîner de voyageurs dans cette vie: ses flancs, trempés comme si les eaux du ciel et les flots de la mer les eussent lavés, palpitèrent sous une suprême convulsion; il se releva dans le délire de la douleur et fit quelques pas en tirant la voiture hors la droite ligne; il avait l'air de ces fantômes de chevaux mornes et mutilés qui se relèvent du milieu des tas de cadavres sur les champs de bataille abandonnés.
Dominés par l'ascendant et la terreur de la mort qui s'approchait et qu'ils sentaient avec leur admirable instinct, les autres chevaux, malgré les efforts de Little-John, qui leur déchirait la bouche, suivaient les titubations de leur pauvre camarade en proie à la noire ivresse de l'agonie.
Au moment où la voiture, complètement déviée, allait verser sur le rebord de la route, Black roula à terre comme si des couteaux invisibles lui eussent coupé en même temps les quatre jarrets; son grand oeil effaré se troubla, se couvrit d'une taie bleuâtre; un flot d'écume vint mousser dans ses narines sanglantes, ses jambes s'allongèrent et se roidirent comme des pieux.
C'en était fait de Black, un honnête cheval digne d'un meilleur sort!
Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour l'écrire.
L'étranger sortit précipitamment de la voiture: sa figure portait les traces de la contrariété la plus violente.
--Il ne manquait plus que cela! dit-il avec un accent de fureur concentrée, en poussant du pied le cadavre de Black; cette misérable rosse que voilà aplatie par terre comme une découpure de papier noir ne pouvait-elle pas vivre dix minutes de plus? Allons, vite, ôtons cette charogne d'entre les traits; j'aperçois là-bas la maison de la poste, dépêchons-nous de la gagner.
Et l'étranger donna à Little-John, qui avait mis pied à terre, un coup de main qui annonçait de sa part une connaissance profonde des choses de l'écurie. Il défaisait les boucles sans hésiter, et se retrouvait à merveille dans les complications des harnais embrouillés par les efforts désespérés du pauvre Black. Le postillon, qui avait été d'abord scandalisé du peu de sensibilité de l'inconnu à l'endroit du cheval mort, se sentit pénétré pour lui d'une sincère admiration et lui accorda son estime de palefrenier, la chose dont il était le plus avare au monde.
--Quel dommage que vous soyez un lord! dit-il à l'étranger; vous auriez joliment gagné votre vie dans notre état; mais peut-être vaut-il mieux pour vous être lord. Pauvre Black! continua-t-il en lui ôtant la bride, qui aurait dit ce matin que tu mangeais ta dernière mesure d'avoine? Ce que c'est que de nous!
Telle fut l'oraison funèbre de Black; à défaut d'éloquence, l'émotion ne manquait pas à l'orateur; une lueur humide brillait dans la prunelle de Little-John, et, s'il n'eût porté à temps à ses paupières le revers usé de sa manche, une larme eût peut-être coulé entre sa joue vergetée par le froid et son nez rougi par le vin.
L'âme de Black, s'il survit quelque chose des animaux, dut être satisfaite et pardonner à Little-John les coups de lanière qu'il avait pu appliquer injustement au corps qu'elle habitait; car il n'était guère prodigue de marques d'attendrissement, et c'était bien le postillon le plus stoïque qui eût jamais lustré le fond d'une culotte de peau de basane sur le troussequin d'une selle.
--En route! s'écria l'étranger d'un ton brusque.
Little-John enfourcha de nouveau son porteur, et la voiture recommença à rouler, non plus si vite, mais d'un train encore fort raisonnable.
Le relais fut atteint en quelques minutes, et l'inconnu, ayant plongé sa main dans sa poche, la retira pleine de guinées qu'il versa à la hâte dans la main calleuse du postillon.
--Voilà, dit-il, pour ton pourboire et pour ta bête.
Little-John, ébloui commença une phrase de remercîment d'une construction si compliquée, qu'il fut forcé de renoncer à la finir, et s'écria brusquement au milieu de sa période suspendue, comme pris d'une inspiration subite, en s'adressant à un garçon d'écurie qui rôdait autour de la voiture:
--Eh! Smith, jette donc un seau d'eau sur les roues; elles sont échauffées et pourraient prendre feu.
En effet, une fumée légère s'échappait des moyeux et prouvait que la crainte exprimée par Little-John n'avait rien de chimérique.
Le rustre dit en voyant flotter la vapeur autour des essieux:
--Tiens, c'est vrai: il faut, Little-John, que tu aies mené d'un fier train aujourd'hui; car, soit dit sans offenser, toi, ta voiture et ton attelage, il y a longtemps que le feu n'a pris à tes roues. Le particulier est donc généreux?
--Comme un lord maire le jour de son installation; mais, s'il est généreux, il n'est guère endurant. Ainsi, dépêche-toi.
Smith courut en toute hâte plonger un seau dans une auge en pierre et aspergea abondamment les moyeux. Pendant ce temps, les servants d'écurie, aussi prompts qu'habiles, avaient agrafé à la voiture un attelage plein d'impatience et de vigueur. Le postillon était en selle, et un courrier bien monté avait pris l'avance pour faire préparer les relais; car Jack, plus expert aux choses de la mer qu'à celles de la terre, avait négligé cette précaution.
La voiture de maître Geordie reprit sa course, comme emportée par des hippogriffes.
En ramenant les chevaux, Little-John ne put s'empêcher de s'arrêter quelques minutes devant le cadavre de Black étendu sur la grande route.
--Hélas! soupira le postillon, il avait trop d'ardeur, c'est ce qui l'a fait mourir. Il tirait tout à lui seul. Vous ne mourrez pas comme ça, vous autres, tas de fainéants et de clampins! ajouta-t-il en faisant voltiger sa mèche autour des croupes rebondies et pommelées des trois survivants, qui répondirent par quelques ruades à cette moralité; il n'y a pas de danger que vous vous miniez le tempérament.
Pour n'avoir plus à revenir à cet intéressant Little-John, et pouvoir suivre à notre aise notre inconnu dans sa course furibonde, disons que ce garçon, honnête et consciencieux à sa manière, donna à maître Geordie la moitié de la somme qu'il avait reçue de l'étranger pour la perte de Black. Des postillons moins vertueux eussent pu garder les deux tiers pour eux avec une vraisemblance suffisante.
Aucun incident remarquable ne signala les autres postes. La voiture de maître Geordie roulait avec une vélocité toujours soutenue sur ces admirables routes anglaises, unies comme une table et mieux soignées que ne le sont chez nous les allées des parcs royaux.
Déjà se balançait à l'horizon l'immense dais de vapeur toujours suspendu sur la ville de Londres. La vue de cette brume fit plus de plaisir au voyageur que l'aspect du plus splendide azur vénitien.
--Ah! voilà la fumée de la vieille chaudière du diable, dit l'étranger en se frottant les mains d'un air de satisfaction profonde: nous approchons!
Les cottages et les maisons, d'abord disséminés, commençaient à former des masses plus compactes. Des ébauches de rue venaient s'embrancher sur la route. Les hautes cheminées de briques des usines, pareilles à des obélisques égyptiens, se dressaient au bord du ciel et dégorgaient leurs flots noirs dans le brouillard gris. La flèche pointue de Trinity-Church, le clocher écrasé de Saint-Olave, la sombre tour de Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mêlaient à cette forêt de tuyaux qu'elles dominaient de toute la supériorité d'une pensée céleste sur les choses et les intérêts terrestres.
Plus loin, derrière ce premier plan découpé en dents de scie par les angles des édifices, se distinguait vaguement, à travers la brume bleuâtre flottant sur le fleuve et les espars compliqués des navires, la silhouette de la tour de Londres et le dôme gigantesque de Saint-Paul, contrefaçon britannique de Saint-Pierre de Rome, qui, légèrement estompé par le brouillard, ne faisait pas trop mauvaise figure à l'horizon.
Soit que cet aspect lui fût familier, soit que la préoccupation éteignît en lui la curiosité, l'inconnu ne jetait les yeux sur les objets qu'encadrait successivement la vitre de la portière que pour se rendre compte du chemin parcouru.
La voiture traversa le pont de Southwark, faisant autant de bruit avec ses roues que le chariot sur le pont d'airain de Salmonée, puis s'engagea de l'autre côté du fleuve en remontant vers le Strand, dans ce dédale de petites rues qui longent la Tamise, et s'arrêta au bout d'un de ces passages connus à Londres sous le nom de _lane_, dans les environs de l'église Sainte-Margareth.
L'étranger tira sa montre et parut délivré d'un grand poids.
L'aiguille marquait onze heures.
Une distance de vingt lieues avait été franchie en trois heures.
Il jeta du côté de Sainte-Margareth un regard qui parut le satisfaire; puis il s'enfonça résolûment dans la petite ruelle, que l'ombre de l'église et la hauteur des maisons rendaient encore plus obscure.
A peine eut-il fait quelques pas dans le lane, qu'un individu sembla se détacher de la muraille où il se tenait collé, et avec laquelle se confondait presque la couleur terne de ses vêtements, et s'avança vers l'inconnu.
--Vous venez de là-bas pour la chose en question? murmura-t-il, en passant près de lui.
--Oui, et je suis recommandé par Mackgill, Jack et le capitaine Peppercul, répondit l'inconnu sur le même ton.
--Suivez-moi: tout est prêt.
Tous deux marchèrent jusqu'à une maison de mauvaise apparence, où leur venue était sans doute guettée de l'intérieur, car la porte s'ouvrit aussitôt et se referma sans bruit.
Pendant que la voiture vert-olive de maître Geordie roulait sur la route de Londres avec la foudroyante impétuosité que nous avons décrite, _la Belle-Jenny_ n'était pas non plus restée oisive. Après avoir pris à son bord Mackgill et le camarade Jack, elle avait continué sa route allègrement poussée par une jolie brise; le rocher de Shakespeare doublé, elle avait passé devant Deale et Dorons, et, suivant la ligne des blanches falaises, remonté jusqu'à Ramsgate; puis, entrant dans l'embouchure du fleuve, elle s'était arrêtée à la hauteur de Gravesend, à la tombée de la nuit, et avait jeté l'ancre derrière une flottille de charbonniers de Hull, dont les voiles noires eussent pu faire mourir de chagrin le père de Thésée, et, là, à voir son air débonnaire et paisible, on eût dit un honnête navire attendant l'heure de la marée pour remonter au pont de Londres et déposer devant Custom-House la plus légitime cargaison de marchandises.
Pourtant la hauteur de ses deux mâts, la largeur de ses vergues, la coupe évidée de sa coque, où la contenance avait été évidemment sacrifiée à la légèreté de la marche, donnaient à _la Belle-Jenny_, malgré sa mine hypocrite, un air leste et fripon que n'ont pas les bâtiments dont l'unique occupation est de transporter de la mélasse. En revanche, aucun capitaine n'aurait pu montrer des papiers mieux en règle que ceux du capitaine Peppercul.
III
Bien que la maison devant laquelle nous avons conduit notre lecteur soit d'une apparence médiocrement engageante, nous espérons qu'il voudra bien, sous notre conduite, devancer de quelques pas l'inconnu et son guide, et y pénétrer avec nous.
Au dehors, elle n'avait rien de particulièrement repoussant et paraissait à peu près semblable aux autres maisons de la rue. Cependant sa façade étroite et comprimée par les façades voisines, épanouies plus largement, avait un air de gêne et de contrainte, comme un fripon en bonne compagnie. Ses murailles de briques d'un jaune malsain produisaient l'effet du teint aigre et blême d'un débauché à côté des faces rougeaudes et bien portantes des édifices juxtaposés. Ce logis, de peur d'être borgne ou louche, s'était fait aveugle. Toutes les fenêtres étaient fermées, et rien de la maison ne regardait dans la rue pour éviter la réciprocité.
Suivant l'usage de Londres, un petit fossé garni de grilles la séparait de la rue; la grille, toute couverte de cette imperceptible poussière de charbon que tamise perpétuellement le ciel anglais, était noire comme la balustrade qui entoure une tombe, et prouvait, de la part des maîtres ou des locataires, une profonde incurie du confort et de la propreté, si toutefois cette maison était ordinairement habitée, car rien n'y révélait la présence de l'homme. La cheminée n'y dégorgeait pas de fumée, et le bouton de cuivre de la sonnette, tout couvert de poussière et tout vert-de-grisé, ne semblait pas avoir été touché de longtemps; rien ne vivait sur ces murailles endormies, mornes et délavées par la pluie.
En étudiant un peu l'aspect extérieur de cette maison, dont la devanture, à cause de son manque de largeur, ne pouvait admettre que deux fenêtres de front et une chambre par étage, y compris la cage de l'escalier, un observateur attentif eût compris que cette façade n'était que le masque d'un autre édifice situé à une grande distance de la rue, et à qui elle servait pour ainsi dire de couloir; car les angles des marches de pierre du perron, élimées et arrondies au milieu, témoignaient d'un passage plus fréquent que n'aurait pu le faire supposer la médiocrité du taudis.
En effet, la porte s'ouvrait sur un long corridor obscur, humide, où circulait avec peine un air rarement renouvelé, fétide et glacial: un air de tombe, de cave ou de cachot; les parois de cet étroit boyau miroitaient à hauteur d'homme, par les tâtonnements successifs des mains grasses qui avaient cherché leur chemin dans son ombre. Le sol était couvert d'un enduit de boue gluant par places, calleux dans d'autres, qui témoignait du passage d'un grand nombre de semelles crottées. Au bout de quelques pas, la lumière avare qui filtrait par les carreaux jaunis de l'imposte s'éteignait, et il fallait marcher assez longtemps dans la nuit la plus profonde. Le corridor traversait probablement des maçonneries compactes et ne pouvait s'éclairer même par des jours de souffrance; peut-être même, en de certains endroits, était-il complètement souterrain, à en juger du moins par l'eau qui suintait des pierres.
L'homme qui eût suivi ce couloir pour la première fois eût été bien vite désorienté par les nombreux coudes qu'il faisait, et n'aurait pu en deviner la direction.
L'inconnu, précédé du singulier personnage aux vêtements couleur de muraille, marchait de ce pas ferme mais prudent, où un pied ne quitte la terre que quand l'autre est bien appuyé: non qu'il pût redouter quelque piège, quelque trappe à bascule, puisque le guide passait devant lui; mais il ressentait cette appréhension vague qu'inspirent aux plus braves l'obscurité et le froid sous une voûte basse entre deux murailles étroites.
Par un mouvement instinctif, ses mains avaient cherché sous son manteau si ses deux petits pistolets de poche étaient bien à leur place.
A une assez grande distance au fond de l'ombre, quelques raies rougeâtres commençaient à se dessiner, indiquant une chambre éclairée, dont les lumières filtraient à travers les ais d'une porte mal jointe.
Le guide poussa un piaulement bizarre,--signe convenu de reconnaissance.
Un grincement de verrous se fit entendre à l'intérieur, et la porte, s'entre-bâillant, laissa tomber subitement dans le noir passage un rouge flot de clarté.
Usant de nos privilèges de romancier, nous pénétrerons avant l'étranger dans ce bouge étrange où il semblait attendu, quoique, à vrai dire, il fût impossible de deviner quelle espèce de relations pouvaient exister entre ce jeune homme à figure noble et pure et les hôtes bizarres de ce taudis.
C'était une chambre assez grande où le principal objet qui saisît d'abord les yeux était une cheminée de forme ancienne, où grésillait dans une grille un feu très vif de charbon de terre, dont les reflets flamboyants illuminaient la pièce; car il fallait compter pour rien ce jour louche et douteux tombant d'une fenêtre dont les carreaux inférieurs étaient soigneusement barbouillés de blanc d'Espagne, et qui s'ouvrait sur un de ces puits sombres qu'on appelle des cours dans les grandes villes; les deux vitres restées claires ne laissaient voir que des auvents et des toits désordonnés de tuiles d'un ton criard, que des tuyaux et des cages de planches noires, toutes les misères intérieures d'une bâtisse ignoble et pauvre.