Partie carrée

Part 14

Chapter 143,819 wordsPublic domain

Enfin un cipaye, rampant sur le ventre, parvint derrière la courageuse bête, et, avec un sabre affilé comme un damas, lui coupa le jarret; l'éléphant s'affaissa sur le train de derrière, poussa un formidable hurlement, cassa d'un coup de queue, les reins du cipaye, essaya de se relever et tomba sur le flanc.

Le corps de Priyamvada fut lancé hors du palanquin sur un tas de cadavres, ainsi que celui de Dakcha, qui, par un hasard miraculeux, n'avait reçu aucune blessure. Volmerange s'était laissé glisser derrière un arbre dont il avait pris une branche pour se soutenir dans sa chute.

Un cheval sans maître passa par là, il lui sauta sur le dos et lui mit les talons sur le ventre. Le cheval, qui était de la race de Nedji, partit comme un trait.

Dakcha n'avait pas lâché sa touffe de cousa, et se dit en reprenant son attitude:

--Cette affaire a manqué parce que j'ai été trop sensuel; j'aurais dû me mettre cinq pointes de fer dans le dos au lieu de trois; cinq est un nombre plus mystérieux.

L'éléphant, qui n'était pas mort, bien que tombé sur le flanc, chercha au loin avec sa trompe le corps de sa jeune maîtresse et le replaça pieusement sur sa housse de velours; après quoi il expira; car un soldat de la Compagnie lui avait enfoncé sa baïonnette dans la cervelle au défaut du crâne.

XVIII

Le petit point blanc observé par Benedict et qui piquait de son imperceptible paillette argentée le grand manteau vert de l'Océan était bien, en effet, _la Belle-Jenny_, arrivée à son rendez-vous avec une ponctualité admirable.

Déjà, depuis deux ou trois jours, elle courait des bordées pour se maintenir à la hauteur de l'île, assez éloignée pour ne pas attirer l'attention, assez rapprochée pour être aperçue avec une forte lunette par quelqu'un averti de sa présence dans les eaux de Sainte-Hélène.

Vingt fois par heure sir Arthur Sidney montait sur le pont et braquait sa longue-vue dans la direction de la roche noire.

L'arbre rabrougri dessinait toujours son maigre squelette sur le fond du ciel.

--Il est encore là disait tout bas Sidney en laissant tomber sa lunette avec découragement.

Quelques minutes après, il interrogeait encore l'horizon.

Sur le sommet de la roche, l'arbre persistait dans son opiniâtre silhouette.

--Hélas! se disait Sidney, sans doute la phrase convenue n'a pu être échangée, et cette entreprise, menée avec tant de soin et de prudence, va échouer au moment de la réussite.

Et, par un mouvement d'impatience fébrile, il se promenait à grands pas sur le tillac.

Il monta sur la dunette et regarda une dernière fois.

La cime de la roche découpait son arête anguleuse et chauve dans la clarté du ciel; l'arbre n'était plus à sa place!

Cette circonstance si simple, qui, pour Sidney, répondait à un monde d'idées et de projets, lui fit une telle impression, malgré son sang-froid et sa fermeté d'âme, qu'il fut obligé de s'appuyer sur le bordage: une pâleur mortelle couvrit sa belle figure; mais bientôt il se remit et descendit dans sa cabine d'un pas ferme.

Là, il écrivit sur une feuille d'épais parchemin comme une espèce de testament qu'il enferma dans une forte bouteille de verre; cela fait, il cacheta la bouteille avec une capsule de plomb et la mit dans le canot qu'il avait fait construire sur la côte d'Afrique par le charpentier du navire, d'après le petit modèle dont nous avons parlé.

Lorsque la nuit fut venue, il ordonna de mettre le canot à la mer.

Saunders et Jack prirent chacun un aviron; Sidney se mit au gouvernail, et l'embarcation se dirigea du côté de l'île.

Parvenus à une distance où les vigies auraient pu apercevoir le canot, Sidney, Saunders et Jack rentrèrent dans une petite chambre pratiquée sous le pont; car ce canot, d'une construction toute particulière, était ponté.

L'écoutille fermée soigneusement, Sidney poussa un bouton, et le canot commença à s'enfoncer et descendit, jusqu'à ce que l'eau se refermât sur lui en formant un remous. Des espèces de nageoires mues de l'intérieur remplaçaient les rames et donnaient l'impulsion à cette embarcation sous-marine, que des plaques de verre placées près de la proue permettaient de diriger.

Un tuyau de cuir aboutissant à une bouée flottante, qui ressemblait à s'y méprendre à un de ces débris que charrient les vagues, renouvelait l'air dans l'étroite cabine; un compartiment que l'on submergeait ou que l'on vidait à volonté au moyen d'une pompe faisait l'effet de la vessie gazeuse du poisson, et donnait la facilité de descendre ou de se maintenir à la même hauteur.

Quand ils furent dans l'ombre projetée par les hautes falaises qui cerclent l'île, ce qu'ils comprirent à la teinte plus rembrunie de la mer, nos navigateurs revinrent à la surface: le canot à moitié submergé et dont les vagues lavaient le pont eût pu être pris, si on l'eût aperçu, pour une jeune baleine ou un requin voyageant à fleur d'eau.

Ils approchèrent ainsi de la roche au pied de laquelle les lames jouaient encore avec la carcasse effeuillée de l'arbre coupé par Benedict, l'amenant au large, la rejetant à la rive avec mille jeux d'écume.

Sidney sortit avec précaution de l'écoutille, sauta à terre sur une mince plage sablonneuse, et, s'accrochant à quelques aspérités du roc, il gagna une plate-forme à plusieurs toises au-dessus du niveau des plus hautes vagues, et s'assit, prêtant l'oreille au moindre bruit.

Pendant quelques minutes, il n'entendit rien que la respiration de l'Océan soupirant sa plainte profonde, et les battements d'ailes des oiseaux de mer, inquiets de la présence nocturne d'un homme dans cette âpre solitude. Bientôt quelques cailloux, détachés de la portion supérieure de la roche, roulèrent en rebondissant sur la pente rapide et tombèrent dans l'eau.

Une forme noire, profitant des touffes de broussailles semées çà et là et des anfractuosités du granit, descendait avec précaution la paroi presque verticale et se dirigeait vers Sidney.

Bien que ce rendez-vous fût convenu depuis longtemps, de peur d'une de ces trahisons invraisemblables qui arrivent toujours dans ces sortes d'entreprises, sir Arthur Sidney arma dans ses poches deux petits pistolets dont le chien rendit un craquement sec qui arrêta la forme noire dans sa descente.

--Le crabe marche de travers, mais il arrive, dit une voix basse mais distincte.

--Ah! c'est vous, Benedict, reprit sur le même ton sir Arthur Sidney.

--C'est moi, répondit Benedict en s'asseyant à côté d'Arthur Sidney.

--Eh bien? dit Sidney d'un ton où palpitaient à la fois mille interrogations.

--A l'aspect du bouquet de violettes, il a prononcé la phrase convenue.

--Bon! Alors, nous allons agir.

--Ce n'est pas tout: le soir même, un billet écrit dans le chiffre dont lui, vous et moi possédons seuls la clef, a été lancé par une main inconnue dans la chambre d'Édith. Ce billet contenait ces mots: «César est trop souffrant pour se risquer dans cette entreprise, et la remet aux premiers jours du mois prochain, la nuit du 4 au 5.»

--Encore vingt jours d'attente! s'écria sir Arthur Sidney; mais il ne sait donc pas que cet air est mortel, et qu'ici Prométhée n'aurait pas besoin de vautour pour lui ronger le foie? Mais êtes-vous sûr du billet? Nous marchons environnés de tant de pièges!

--Je l'ai apporté. Vous l'examinerez, dit sir Benedict Arundell en tendant à son ami un papier plié en quatre.

--Adieu, Benedict! Dans vingt jours, je serai ici, dit Sidney; je regagne mon bateau sous-marin et vais courir quelques bordées avec _la Belle-Jenny_. Dans vingt jours, l'Angleterre sera lavée de la tache d'Hudson Lowe.

Benedict remonta vers le sommet de la falaise, Sidney descendit vers la plage, où le canot à demi émergé l'attendait; et, sur ce roc, redevenu désert, la mer continua à jouer avec l'arbre qu'elle déchiquetait.

Au jour marqué, _la Belle-Jenny_ reparut à l'horizon; mais le ciel était sombre et menaçant. D'immenses nuages noirs se déployaient comme des draperies funèbres; l'Océan, remué jusque dans ses profondeurs, se soulevait et poussait des sanglots, et dans le vent semblaient gémir les strophes de désolation d'un choeur invisible; on eût dit que les trois mille océanides venaient pleurer sur le titan!

Sainte-Hélène, au milieu de l'écume qui fumait autour d'elle comme les trépieds autour d'un catafalque, avait l'air plus lugubre encore que d'habitude. L'orage lui mettait au front un sinistre diadème d'éclairs.

Déjà des signes avaient eu lieu dans le ciel comme à la mort de Jules-César et de Jésus-Christ. Une comète sanglante avait traîné sa queue au-dessus de l'île maudite, et les nuages, incendiés par les fournaises du couchant, prenaient l'aspect de grands aigles agitant dans la flamme leur envergure gigantesque. Mais jamais la nature, ordinairement si impassible, n'avait paru si palpitante, si effarée, si hors d'elle-même que ce soir-là.

L'Océan envoyait au ciel ses larmes amères, le ciel pleurait avec ses cataclysmes, et la tempête résumait dans sa grande voix le cri de désespoir de toute l'humanité.

Quelque intrépide qu'il fût, sir Arthur Sidney sa sentit troublé et découragé devant cette formidable tristesse des éléments. Que se passait-il donc pour mettre ainsi la nature en deuil? quelle grande âme près de s'envoler en emportant avec elle la pensée du monde, quel Dieu en criant sur sa croix le _Lamma Sabacthani_ des suprêmes convulsions, causaient cette immense ululation du vent et des flots? Il tremblait de se répondre, et, en entrant dans le canot, il était pâle comme un marbre, ses tempes ruisselaient de sueur froide, ses dents claquaient, et ce n'était certes pas le danger matériel qui le préoccupait.

Le canot, hermétiquement fermé, s'enfonçait dans les abîmes des vagues, remontait sur leur crête, et s'avançait, tantôt plongeant, tantôt nageant, vers le rocher où avait eu lieu la dernière entrevue de Benedict et de Sidney. Une embarcation ouverte eût été infailliblement submergée.

La difficulté était de ne pas se briser contre la muraille de granit et d'atterrir juste sur la petite plage sablonneuse: Sidney et ses deux matelots faisaient les efforts les plus prodigieux. L'air commençait à leur manquer, malgré la précaution du tuyau; leurs poumons se gonflaient dans leur poitrine, cherchant le fluide vital. Leur lampe pâlissait et grésillait péniblement. Jack et Saunders agitaient d'un poignet lassé les manivelles des palettes, et Sidney pompait activement pour ramener la barque à la surface.

Les vagues déferlaient contre la ceinture de roches de la côte avec un fracas effrayant et pesaient lourdement contre les parois du canot qu'elles roulaient dans leurs volutes.

--Allons, se dit Sidney en lui-même, nous sommes perdus!

Et il regarda ses deux compagnons aux dernières scintillations de la lampe.

Il lut la même pensée sur leur mâle visage.

--Milord, dit Jack, il est tout de même désagréable d'être noyé comme des rats dans une souricière; mais, quand la bière est tirée, il faut la boire.

Saunders acquiesça d'un signe de tête à cette idée délicate.

Un mouvement de rage saisit Sidney. Périr aussi misérablement à cause d'une tempête stupide, au moment d'accomplir ce plan auquel il avait tout sacrifié! Il se passa en lui une de ces révoltes forcenées de l'intelligence contre la force brutale, de l'âme contre l'élément, et il prononça dans son coeur un de ces blasphèmes que les géants durent rugir sous la foudre.

La lampe s'éteignit.

Jack et Saunders dirent:

--Bonne nuit! la chandelle est soufflée.

Le canot talonna fortement, et Sidney, s'élançant au panneau d'écoutille, fit entrer, avec une lame d'eau, une bouffée d'air. La quille s'était engravée dans le sable, et, comme les saillies du rocher rompaient la vague, l'eau était moins turbulente à cet endroit qu'ailleurs. Sidney put sauter à terre avec un bout de corde et attacha le canot à un énorme bloc de granit tombé là par suite de quelque éboulement. Jack et Saunders eurent bientôt imité Sidney, et ils montèrent tous les trois sur la plate-forme où Benedict était venu trouver son ami à la dernière visite.

Là, ils n'avaient pas à redouter d'être emportés au large par la retraite de la houle; la tempête ne pouvait leur envoyer que l'insulte de son écume.

Ils restèrent deux heures sur le rocher, ruisselants, éblouis d'éclairs, trempés par la brume salée que le vent arrache aux flots en tumulte, Jack et Saunders, avec l'impassibilité dévouée de dogues attendant les ordres du maître, sir Arthur Sidney nerveux, tremblant, presque convulsif, comptant chaque minute comme une éternité, se mordant les lèvres, se labourant la poitrine avec les ongles pour se faire prendre patience.

La nuit s'avançait, la tempête s'apaisait peu à peu. La mer fatiguée laissait retomber ses larmes.

--Que font-ils donc? murmura Sidney. Le jour va paraître bientôt.

En effet, l'aurore raya le bas du ciel d'une barre de lumière blafarde, qui le soleil sanguinolent montra, au-dessus des flots montueux et frémissant encore des colères de la nuit, son disque échancré par la ligne onduleuse de l'horizon.

_La Belle Jenny_ se balançait dans le lointain.

Il faisait jour et l'empereur n'était pas venu.

XIX

--Et Benedict qui me laisse sans nouvelles! Que peut-il donc être arrivé? Quel obstacle imprévu a fait manquer notre plan si bien concerté? se disait sir Arthur en arpentant l'étroite plate-forme pour réchauffer ses membres glacés par la fraîcheur de la nuit. Oh! mon Dieu! vivre si longtemps d'une idée, d'une espérance, s'y consacrer avec le dévouement le plus absolu, l'abnégation la plus entière, renoncer pour elle à l'amour, à la famille, à l'amitié! pour alimenter sa flamme, lui offrir en holocauste tous les sentiments humains, lui faire le sacrifice de son génie, mettre à son service la puissance d'une volonté inflexible, des forces qui renverseraient le monde, et puis, au moment de la réalisation, être misérablement empêché par je ne sais quel obstacle imbécile: hier une tempête absurde, ce matin un incident niais que je ne connais pas, une clef qui ne s'ajuste pas à la serrure, un soldat séduit à qui il vient des scrupules après avoir touché l'argent et qui veut le double, moins que cela peut-être, car nul ne peut prévoir les mille résistances bêtes des choses aux idées et de la matière à l'esprit.

Tout en débitant ce monologue intérieur, Sidney gesticulait fébrilement. Tout à coup, il s'arrêta, croisa les bras sur sa poitrine et resta quelques instants dans une attitude de rêverie profonde.

--Si le hasard avait une volonté! Oh! reprit-il après une pause, la mienne la vaincra.

Pendant que Sidney se livrait à ses pensées, Jack et Saunders, personnages beaucoup moins rêveurs, faisaient passer leur chique de leur joue droite à leur joue gauche et réciproquement, et regardaient la mer de cet oeil attentif et distrait en apparence avec lequel le matelot ne peut s'empêcher d'observer, même lorsqu'il est à l'abri de ses atteintes, l'élément dont sa vie dépend.

La tempête s'était calmée, et le canot, la proue ensablée et maintenu par le câble, n'était plus soulevé du côté de la poupe que par des ondulations assoupies.

--Allons, Saunders, grimpe le long de cette roche et mets-toi en vigie là-haut. Toi, Jack, entre dans le canot et pompe l'eau qui peut avoir pénétré dans la cabine.

Les deux matelots se séparèrent pour exécuter les ordres de Sidney. L'un monta et l'autre descendit.

L'idée qu'un homme eût pu se hisser au sommet de cet escarpement eût d'abord paru absurde; mais, en y regardant de plus près, la roche était moins verticale qu'elle ne le paraissait d'abord. Des pentes formaient rampe, des repos semblaient avoir été ménagés par la main industrieuse de la nature. Aux endroits les moins accessibles, des broussailles, des ronces ou des filaments de plantes offraient des points d'appui. Aussi Saunders eut-il bien vite opéré son ascension; mais la campagne était déserte au loin, et il fit signe à Sidney qu'il ne découvrait rien.

Jack eut bien vite vidé le canot, qui n'avait pas souffert d'avaries, malgré les rudes secousses de la veille.

Si l'empereur venait, rien encore n'était perdu.

Mais la journée se passa sans que personne parût; ce que souffrit Sidney pendant ces mortelles heures d'attente, nul ne peut l'exprimer. Vers le milieu de la journée, il se dit:

--Ce sera pour ce soir; sans doute la tempête d'hier aura fait penser que je ne viendrais pas. Le vent était si fort et la mer si affreuse! C'est cela! il faut que je sois bien stupide de n'avoir pas d'abord pensé à cette raison: en effet, il n'y avait qu'un fou comme moi qui pût se risquer par un temps pareil.

Cette idée le soutint jusqu'au soir. Il reprit même assez de calme pour manger un peu de biscuit et avaler une gorgée de rhum, que Jack tira pour lui de la cabine du canot.

Saunders n'avait rien aperçu du haut de son observatoire. _La Belle-Jenny_, inquiète de ne pas voir rentrer le canot, s'était rapprochée de l'île peut-être plus que la prudence ne le permettait et courait des bordées en faisant des signaux.

--Quoique je sois en proie à la plus poignante inquiétude, pensait Sidney, Benedict a bien fait de ne pas venir m'apprendre la cause de ce retard; ces allées et venues auraient pu exciter les soupçons; la surveillance est si active dans cette île damnée! La moindre imprudence eût compromis cette occasion suprême.

La journée, s'écoula dans ces alternatives pour Sidney, avec des transes et des angoisses si vives, que les mèches de cheveux de ses tempes en devinrent blanches.

Le soir arriva et le soleil s'enfonça degré par degré à l'autre bout de la mer, après avoir traversé plusieurs étages de nuées comme une bombe crève les planchers d'un édifice. La sanglante traînée de ses reflets s'allongea sur le fourmillement lumineux des flots, puis s'éteignit, et la nuit tomba avec cette rapidité particulière aux régions tropicales.

Ces heures noires semblèrent à Sidney plus longues que des milliers d'éternités, et il faut renoncer à peindre une nuit pareille; l'attente, l'inquiétude, la rage, le désespoir, les suppositions les plus opposées prirent pour champ de bataille l'âme du malheureux Sidney et y trépignèrent jusqu'au matin en luttant ensemble.

Une idée traversa le coeur de Sidney, et il se sentit froid dans sa poitrine comme au contact d'une lame de poignard.

--L'empereur se serait-il défié de moi? s'écria-t-il. C'est juste, je suis Anglais, poursuivit-il avec un rire amer et qui touchait presque à la folie. Ou serait-il plus malade?

Et, sans prendre aucune précaution, au risque de couler dix fois dans la mer, des pieds, des mains se suspendant aux saillies et aux broussailles, enfonçant ses ongles dans les parois lisses, il parvint en quelques minutes au faîte du rocher, et, de là, se mit à courir dans la direction de Longwood.

Les alentours de la résidence présentaient un aspect inaccoutumé. La tempête de la nuit précédente avait arraché et brisé tous les arbres, qui gisaient le feuillage souillé et les racines en l'air. Je ne sais quoi de sombre, de solennel et d'irréparable planait sur l'humble édifice, autour duquel se manifestait une activité discrète, une silencieuse agitation.

Les sentinelles, appuyées sur leur mousquet, n'envoyaient plus de qui-vive, et semblaient s'être relâchées de leur surveillance. Immobiles à leur place, elles accomplissaient nonchalamment un devoir inutile, plutôt par obéissance à la consigne militaire que par nécessité.

Des officiers passèrent près d'elles et ne leur reprochèrent pas leur négligence. Des habitants de l'île allaient et venaient sans être empêchés, et Sidney put franchir la ligne de surveillance, et personne ne prit garde à lui.

Il approcha de Longwood; des hommes et des femmes, suspendant leurs pas, parlant à demi voix, l'air consterné, entraient dans l'habitation et en ressortaient au bout de quelques minutes, plus pâles qu'auparavant et les yeux rougis.

Sir Arthur Sidney, le coeur serré d'affreux pressentiments, les jambes chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme ivre du vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il faisait.

Après quelques détours, un spectacle d'une majesté navrante s'offrit à ses yeux.

Couché dans son manteau de guerre plutôt comme un soldat qui se repose pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitté de la vie, Napoléon, étendu sur son lit de parade, revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde, la poitrine couverte de décorations et de plaques étincelantes, sa bonne épée allongée près de son flanc en amie fidèle, faisait son premier rêve d'éternité. Une singulière expression de sérénité et de délivrance planait sur son masque de marbre pâle, que les convulsions de l'agonie avaient respecté. Tout ce que l'ivresse du triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pensée ou de la souffrance peuvent laisser de traces matérielles ou misérables sur le visage humain, s'était évanoui.

Ce n'était plus le cadavre d'un homme, mais la statue d'un dieu: l'enveloppe terrestre touchée par la mort laissait transparaître la portion céleste; le cachot était devenu un temple et la chambre funèbre un Olympe. Christ sur sa croix, Prométhée sur son roc, n'eurent pas une tête plus noble et plus belle.

Grande âme impériale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premières heures de votre immortalité? Qui osa venir à votre rencontre pour vous mener à Dieu! Alexandre, Charlemagne, Jules-César, votre bien-aimé Lannes, qui n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouvé son sang bien payé en voyant que vous saviez son nom?

A cette vue, Sidney eut un éblouissement, les ailes du vertige battirent à grand bruit dans sa tête. Il fit quelques pas en chancelant, et, tombant à genoux à côté du lit de parade, il baisa cette main glacée qui avait tenu le sceptre du monde;--on le laissa faire, les baisers ne ressuscitent pas;--seulement, comme il restait un peu trop longtemps abîmé dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il fît place à d'autres.

Il sortit livide, anéanti, pouvant à peine se traîner, plus semblable à un fantôme qu'à un homme, vieilli de vingt ans en une minute; ses yeux hagards erraient autour de lui, tantôt vagues, tantôt se fixant sur un objet insignifiant avec une opiniâtreté puérile. L'empereur mort, Sidney s'étonnait d'être encore vivant. Il trouvait étrange que le soleil éclairât encore, que les montagnes n'eussent pas changé leurs formes, et que la nature continuât son oeuvre! Quant à lui, il était faible comme après une longue maladie, le jour lui faisait baisser les paupières, l'air l'étourdissait. Ses facultés, tendues depuis si longtemps vers le même but, s'étaient brisées subitement; cette volonté si ferme, si puissante, n'avait plus de nord et palpitait comme une boussole affolée; un immense écroulement s'était fait en lui.

Son corps, par un vague ressouvenir, le mena vers la maison de campagne d'Édith; il poussa la barrière du jardin, entra dans le parloir et s'affaissa sur une chaise sans dire une seule parole. Édith, dont une robe noire faisait encore ressortir la pâleur, s'avança vers lui silencieusement et lui prit la main.

A ce témoignage de sympathie, les larmes de Sidney, qui ne demandaient qu'à jaillir, se firent jour avec impétuosité à travers les doigts de la main restée libre, dont il s'était couvert les yeux. Benedict entra dans ce moment et expliqua à Sidney comment il ne s'était pas trouvé au rendez-vous: il avait été interrogé et retenu à cause des soupçons éveillés par ses démarches. La mort de l'empereur et l'absence de toutes preuves l'avaient fait relâcher aussitôt.

Ces explications, Sidney ne les écoutait guère. Elles n'avaient désormais plus de but.