Part 12
Le vaisseau fuyait toujours, enfermé dans ce cercle d'airain que l'horizon de la mer trace autour des navires. Le soleil se levait et se couchait: les chevaux blancs secouaient leurs folles crinières; les marsouins jouaient au triton et à la sirène dans le sillage; de temps à autre, une bande grisâtre, bordée d'écume, émergeait, loin, bien loin, sur la gauche de _la Belle-Jenny_, avec l'apparence d'un banc de nuages colorés par un rayon; des albatros, berçant leur sommeil avec leur vol, planaient au-dessus des mâts ou rasaient les vagues, une aile dans l'eau et l'autre dans l'air; à mesure qu'on avançait, le ciel était plus clair et les brumes du nord restaient en arrière comme des coureurs essoufflés.
Mais bientôt tout disparut: plus d'oiseaux, plus de silhouettes de côtes lointaines; rien que la mer et le ciel avec leur grandeur monotone et leur agitation stérile. La chanson vénitienne, dans son admirable mélancolie, dit qu'il est triste de s'en aller sur la mer sans amour. C'est vrai et c'est beau; l'amour seul peut remplir l'infini! Mais sans doute la barcarolle n'entendait pas un amour sans espoir et brisé comme celui d'Édith pour Volmerange. Une grande tristesse envahit la pauvre jeune femme; elle ne pouvait s'empêcher de songer à la vie heureuse qu'elle aurait pu mener, et pour laquelle Dieu et la société l'avaient faite, et qu'une complication d'intrigues scélérates lui rendait impossible: elle pensait aussi à lord et à lady Harley, au désespoir affreux de ce noble père et de cette respectable mère, et des larmes coulaient silencieusement sur son beau et pâle visage, larmes plus amères que l'Océan où elles tombaient.
Contradiction bizarre, mais qui n'étonnera pas les femmes, elle aimait davantage Volmerange depuis cette nuit terrible: tant de violence prouvait aussi tant de passion! Cette rigueur implacable lui plaisait; plus d'indulgence eût témoigné de la froideur: il faut bien aimer pour se croire le droit de mort! Quelles espérances de bonheur Volmerange avait-il donc fondées sur elle, qu'il n'avait pu en supporter la ruine? que faisait-il maintenant, désespéré, bourrelé de remords, forcé de fuir sans doute? Quel effet avait produit dans le monde cette catastrophe sinistre et mystérieuse? Telles étaient les questions toujours les mêmes et résolues de cent manières que se posait Édith, tandis que _la Belle-Jenny_, tantôt poussée par une brise carabinée, tantôt ramassant dans ses toiles jusqu'au plus languissant souffle d'air, s'acheminait vers son but mystérieux.
Benedict, de son côté, pensait beaucoup à miss Amabel, et toutes les fois qu'il passait sur le pont à côté d'Édith, ils se regardaient tristement, et leurs chagrins se reconnaissaient.
Enfin on arriva en vue de Madère, et Sidney envoya un canot à la ville pour renouveler ses provisions et acheter une garde-robe complète de femme à Édith. Robes, linge, châles, chapeaux, rien n'y manquait; on eût dit un trousseau de jeune mariée. Cependant on ne lui fit pas quitter ses habits de mousse.
Soit qu'il crût devoir se soumettre au serment rappelé, soit que Sidney l'eût véritablement conquis à ses idées, Benedict ne s'était plus révolté contre cet enlèvement étrange qui l'avait arraché au bonheur d'une manière si soudaine, et il ne paraissait pas avoir conservé de rancune contre son ami.
Ils restaient ensemble de longues journées dans la cabine, accoudés à la table suspendue, couverte de papiers et d'instruments de mathématiques; sir Arthur Sidney, après de longues méditations, traçait sur une ardoise des dessins compliqués remplis de chiffres algébriques et de lettres de renvoi que Benedict recopiait au lavis en les épurant et en leur donnant toute la précision désirable; quelquefois, avant de les traduire sur le papier, il faisait à Sidney des observations que celui-ci écoutait avec une attention profonde, et qui amenaient quelque changement dans le plan primitif.
Bientôt, du plan, les deux amis passèrent à l'exécution d'un modèle réduit. Ils taillaient gravement de petites pièces de bois longues comme le doigt, et dont il eût été difficile de deviner la destination; quand tout fut taillé, Sidney réunit avec beaucoup d'adresse les morceaux séparés et numérotés que lui tendait Benedict, qui paraissait, lui aussi, attacher un vif intérêt à l'opération. De ce travail acharné d'un mois, il résulta un canot d'un pied de long, tout à fait pareil en dehors à ceux qui composent ces flottilles que les enfants font flotter sur les bassins des parcs ou des jardins royaux, mais au dedans rempli de rouages, de tubes et de cloisons.
Ce résultat, puéril en apparence, sembla réjouir beaucoup les deux amis, et Sidney poussa un soupir de satisfaction en posant la dernière planchette.
--Je crois que nous avons réussi, dit Sidney, autant qu'on peut être sûr d'une chose par la théorie.
--Il faudra l'essayer, répondit sir Benedict Arundell.
--Rien n'est plus facile, répliqua Sidney en frappant un coup sur un timbre placé près de lui.
Suscité des profondeurs de la cambuse, où il était en train de faire avec un ami des études comparatives sur la force spécifique de l'arack et du rhum, Jack apparut bientôt sur le seuil de la porte et attendit, en tournant son chapeau dans ses doigts, les ordres de sir Arthur Sidney.
--Apporte-nous une baille pleine d'eau, dit Sidney à Jack, qui, surpris de cet ordre bizarre, ne put s'empêcher de se le faire répéter.
--Votre Honneur a bien dit une baille pleine d'eau?
--Oui. Qu'y a-t-il là qui t'étonne? répliqua Sidney.
--Rien, milord; je croyais avoir mal entendu, répondit Jack, et je cours chercher l'objet demandé.
Quelques minutes après, Jack reparu, portant avec son ami Mackgill une cuve remplie, qui fut délicatement posée à l'entrée de la chambre.
Quand les deux matelots se furent retirés, Sidney prit délicatement la petite chaloupe et la posa sur l'eau avec le sérieux d'un enfant qui croit lancer un vaisseau de guerre dans une cuvette.
Chose singulière, le canot, au lieu de flotter, comme on devait s'y attendre, s'enfonça graduellement et s'engloutit sous l'eau de la baille, ce qui parut charmer beaucoup Sidney et Benedict, bien qu'ordinairement les barques ne soient pas faites pour sombrer. Sidney, plein d'enthousiasme en remarquant que le petit canot n'allait pas jusqu'au fond de la cuve, s'écria:
--Regardez, Benedict, comme il se maintient à cette profondeur; mes calculs étaient justes. Oh! maintenant, je suis sûr de tout.
Et ses yeux brillèrent, et sa narine se dilata enflée d'un souffle de noble orgueil; mais bientôt, reprenant son sang-froid habituel, il releva sa manche, plongea son bras nu dans l'eau et en retira la petite chaloupe, qu'il serra précieusement après l'avoir fait égoutter.
Le succès de cette opération parut aussi faire beaucoup de plaisir à Benedict, et, à dater de ce jour, un rayon d'espérance égaya sa tristesse. Quant à la pauvre Édith, qui n'était pas dans le secret du canot, sa mélancolie s'était tournée en résignation morne. Comme nous l'avons dit, elle n'avait guère d'autre distraction que le spectacle de l'immensité.
Le voyage durait depuis près de trois mois et ne semblait pas près de finir. Les Canaries, les îles du cap Vert, avaient fui bien loin à l'horizon; en passant à l'île de l'Ascension, Mackgill et Jack, envoyés, dans la chaloupe, à la grotte aux renseignements, trouvèrent, dans la bouteille suspendue à la voûte, un papier roulé et couvert de signes énigmatiques, qu'ils portèrent à sir Arthur Sidney.
Sir Arthur lut couramment ce grimoire effroyable, après avoir posé dessus un papier découpé en grille qu'il tira de son portefeuille, et parut satisfait du contenu de la note hiéroglyphique, car il dit à Benedict.
--C'est bien; tout va comme je veux.
L'île de l'Ascension dépassée, au bout de quelques jours de navigation, une espèce de nuage grisâtre commença à sortir de la mer comme un flocon de brume pompé par le soleil.
Bientôt le nuage devint un peu plus opaque, et ses contours se dessinèrent plus nettement à l'horizon clair; avec la longue-vue, on pouvait en discerner la silhouette.
Ce n'était pas un nuage assurément.
C'était la terre; c'était une île; elle s'élevait graduellement du sein des eaux, ne montrant encore, à cause de la déclivité de la mer, que la découpure de ses montagnes. Mais, bientôt, on la vit tout entière, immobile et sombre, au milieu de l'immensité, avec sa pâle ceinture d'écume.
D'énormes rochers à pic de deux mille pieds de haut faisaient surplomber leurs masses volcaniques sur la mer qui battait leur base et se roulait, échevelée et folle de colère, dans les anfractuosités creusées par ses attaques: on eût dit qu'elle avait conscience de ce qu'elle faisait tant les flots revenaient à la charge avec acharnement.
Ces immenses masses granitiques, estompées à leur pied par un brouillard d'écume, avaient la tête baignée de nuages mêlés de rayons. Leurs escarpements gigantesques, leurs flancs décharnés, où la lave des volcans refroidis traçait des sillons pareils à des cicatrices de blessures anciennes; leurs cimes effritées par les pluies torrentielles, présentaient un tableau d'une majesté sauvage et sinistre: ils avaient l'air grandiosement horrible.
Ces rochers paraissaient tombés là du ciel le jour de l'escalade des géants; ils étaient encore tout écornés et tout brûlés des éclats de la foudre. Quelque chose de surhumain devait s'y passer, une vengeance inouïe, un supplice à rappeler les croix du Caucase, et l'on cherchait involontairement sur quelque cime la silhouette colossale d'un Prométhée enchaîné.
Pour peu que la fantaisie eût voulu s'y prêter, une nuée ouverte en aile, qui palpitait au-dessus d'une crête vaguement ébréchée en forme humaine, figurait suffisamment le vautour.
En effet, un Prométhée, aussi grand que l'autre, mugissait là, cloué depuis cinq ans par la Force et la Puissance, comme dans la tragédie d'Eschyle.
Tout l'équipage était sur le pont. Sir Arthur Sidney contemplait l'île noire avec un regard indéfinissable où il y avait de la honte, de la douleur et de l'espoir. Muet, il serrait la main de Benedict, debout à côté de lui et qui paraissait aussi pénétré d'une vive émotion. Le capitaine Peppercul avait laissé à moitié vide un gallon plein de rhum, ce qui était pour lui le plus haut signe de perturbation morale.
L'ordre fut donné de jeter l'ancre en face de la ville dont les maisons grisâtres se dessinaient au fond de la grande déchirure des montagnes ouvertes à ce seul endroit, car partout elles entourent l'île comme une ceinture de tours et de bastions.
Édith, qui, à bord de _la Belle-Jenny_, avait vécu dans un isolement parfait et ne s'était nullement rendu compte de la marche du navire, émue de curiosité à l'aspect de cette terre, s'approcha timidement de sir Arthur Sidney, qui, ne pouvant détacher ses regards du spectacle offert à ses yeux, lui posa le bout des doigts sur le bras, car il ne faisait aucune attention à elle, et lui dit d'une voix un peu tremblante, car jamais elle ne lui adressait la parole la première:
--Milord, comment s'appelle cette île?
--Cette île, répondit sir Arthur Sidney en sortant de sa rêverie et avec un accent singulier, cette île s'appelle Sainte-Hélène!
XVI
--Sainte-Hélène! soupira Édith, dont les yeux devinrent humides.
--Oui, répondit Sidney en suivant avec intérêt, sur la figure d'Édith, l'effet produit par ce mot magique.
--Oh! quel affreux séjour! continua Édith en joignant les mains.
--N'est-ce pas, bien affreux? répliqua sir Arthur Sidney, les yeux toujours fixés sur Édith.
--Ce serait une cruauté que de déporter là le crime!
--Et on y a déporté le génie! dit sir Benedict Arundell en se mêlant à la conversation.
--Quelle honte pour notre nation! poursuivit Sidney comme en lui-même, et absorbé dans une rêverie profonde. Mais... patience!...
Et il s'arrêta comme s'il avait peur d'en trop dire; puis il reprit sa physionomie impassible.
Seulement, au bout de quelques minutes de contemplation, il fit dire au capitaine Peppercul qu'il eût à mettre un canot à la mer, et rentra dans la cabine avec Édith et sir Benedict Arundell.
La conversation qu'ils eurent ensemble, la voici. Sidney prit la main d'Édith en présence de Benedict et lui dit:
--Vous m'avez donné le pouvoir d'user de votre dévouement et de votre intelligence pour le but que je poursuis; vous avez promis d'avoir en moi la confiance la plus aveugle et de marcher les yeux fermés sur la route où je vous poserai, dût-il y avoir un abîme au bout.
--Je l'ai dit; ma vie vous appartient, répondit la jeune femme.
--Bien! continua sir Arthur Sidney; il ne s'agit pas maintenant de quelque chose de si grave. Le moment est venu de quitter ce costume de mousse; allez dans votre chambre, où j'ai fait préparer tout ce qu'il faut.
Édith se leva et sortit.
Sir Arthur Sidney resté seul avec Benedict, se croisa, comme pour contenir les mouvements de son coeur, les bras sur la poitrine; puis il les ouvrit à son ami et lui dit:
--Frère, en cas que nous ne nous revoyions pas en ce monde, embrassons-nous!
Benedict s'avança vers Sidney; et les deux amis se tinrent quelques minutes les bras enlacés.
--Quand tout sera prêt, dit Sidney en entraînant Benedict près du sabord, tu couperas ce petit arbre qui se tord et s'échevèle au vent sur le sommet de cette roche noire; on le voit de loin en mer. Je vais aux îles de Tristan d'Acuna, ou sur la côte d'Afrique, à l'embouchure de la rivière de Coanza; c'est plus près, pour construire mon canot. Il me faut deux mois. Dans deux mois, _la Belle-Jenny_ croisera dans ces parages et nous frapperons le grand coup.
--Ah! l'histoire s'en étonnera, répondit Benedict, et jamais...
Il allait en dire plus long lorsque Édith entra.
Benedict et Sidney restèrent comme surpris de sa beauté. Son costume d'homme avait empêché jusqu'à ce jour les deux amis, absorbés, l'un par une grande pensée, l'autre par un grand chagrin, de remarquer à quel point miss Édith était adorable et charmante.
Le temps écoulé avait, sinon apaisé, du moins adouci la douleur de la jeune femme; de cette horrible catastrophe, il ne restait d'autre trace qu'une pâleur délicate sur les joues, qu'une légère teinte azurée aux tempes attendries, qui augmentaient encore l'élégance de cette charmante figure, en y rendant en quelque sorte l'âme visible.
Elle était habillée avec la simplicité la plus fraîche; une robe blanche de mousseline des Indes parsemée de petites fleurs à peine visibles dessinait sa taille jeune et souple, et se massait sur les hanches à plis abondants; un chapeau de fine paille de Manille garni de rubans roses encadrait le délicieux ovale de sa tête, et une échappe de Chine se drapait sur ses épaules.
Sous le regard d'admiration de Sidney et de Benedict, miss Édith sentit monter une faible rougeur à ses joues décolorées: la femme renaissait en elle.
--Vous êtes charmante ainsi, ne put s'empêcher de dire Sidney; maintenant, vous allez descendre à terre avec Benedict. Vous serez sa soeur ou sa femme: sa femme vaut mieux, j'y pense, et c'est ce titre que vous porterez. Vous prendrez une maison de ville à James-Town, et une maison de campagne aussi près de Longwood que possible; plus tard, Benedict vous dira ce que vous aurez à faire.
--J'obéirai, répondit la jeune femme, un peu troublée par cette idée de passer pour la femme de Benedict et de vivre seule, sous le même toit, avec un homme jeune et beau.
Puis, par une de ces humilités des âmes pures, toujours injustes pour elles-mêmes, elle se dit qu'elle n'avait pas le droit de trouver cette situation équivoque, et qu'après tout, la maîtresse de Xavier ne devait pas avoir tant de scrupules.
--Allons, dit Sidney en prenant Édith par la main et la conduisant à sir Benedict Arundell, jeunes époux, il est temps de partir; le canot attend, les rames parées.
Puis, souriant de ce sourire plein de sérénité qui lui était propre, il dit à son ami:
--Avoue que, si je t'ai ôté une femme, je t'en rends une qui n'est pas moins belle.
Benedict pâlit à cette phrase, peut-être maladroite de Sidney; mais il se contint, car il savait que rien n'était plus éloigné de là pensée d'Arthur qu'une raillerie même la plus innocente; et, regardant miss Édith, il ne put s'empêcher de trouver qu'elle n'était pas inférieure en beauté à miss Amabel Vyvyan.
Édith, sans en avoir la conscience bien distincte, éprouvait un certain plaisir à être vêtue avec les habits de son sexe. Ces blanches draperies, ce fin chapeau de paille, ces noeuds de ruban l'égayaient malgré elle. L'idée de débarquer lui était agréable. Une longue traversée est si ennuyeuse, que la terre même la plus aride et la plus inhospitalière vous paraît un séjour préférable à celui du navire; et, depuis trois mois, Édith n'avait vu que le ciel et l'eau.
En se trouvant assise à l'arrière du canot, à côté de sir Benedict Arundell, elle éprouva comme un sentiment de bien-être et de délivrance, et un rayon plus clair illumina sa belle figure ordinairement si mélancolique.
La mer était assez calme et le canot, poussé par six vigoureux avirons, s'avançait rapidement du côté de la terre.
On aborda, et Benedict tendit la main à Édith pour sauter hors du canot. Jack et Saunders chargèrent sur les épaules de pauvres diables basanés et cuivrés les caisses que sir Arthur Sidney avait fait remplir de tous les objets nécessaires à l'installation du jeune ménage.
Saunders eut bientôt trouvé par la ville une maison convenable où le jeune couple, après avoir satisfait les autorités en leur montrant des papiers parfaitement en règle fournis par le prévoyant Sidney, s'établit sous le nom de M. et Mme Smith.
D'après la fable répandue par Jack, Mme Smith, qui se rendait aux Indes avec son mari pour y visiter de grandes propriétés d'indigo et d'opium qu'ils y possédaient, s'était trouvée extrêmement fatiguée par la mer et avait demandé un mois ou deux de repos sur la première terre habitable qu'on rencontrerait, avant de reprendre le voyage si pénible pour elle.
Le soir même, sir Arthur Sidney fit remettre à la voile, et _la Belle-Jenny_ eut bientôt disparu dans les profondeurs bleues de l'horizon. Benedict, accoudé à la fenêtre de son nouveau logement, qui donnait sur la mer, suivit le bâtiment qui s'amoindrissait jusqu'à ce qu'il pût être caché par l'aile d'une mouette.
La maison habitée par les faux époux reproduisait une maison de Chersea ou de Ramsgate, avec cette obstination particulière à la race anglaise, que rien ne peut faire dévier, ni l'éloignement ni le climat; les murailles étaient de cette brique jaune qui poursuit à Londres l'oeil de l'étranger, et les distributions intérieures étaient exactement les mêmes que si la maison eût été bâtie dans Temple-Bar ou à côté de Trinity-Church. La seule concession faite au climat consistait en une marquise rayée de bleu qui ombrageait la porte d'entrée, et dans la substitution des nattes des Philippines aux tapis de laine.
Dans le jardin aride et sec, une allée de tamarins dont les feuillages, découpés en fine dentelle vert-de-grisée, tremblaient au moindre vent, jetait un peu d'ombre sur le sable pulvérulent où languissaient quelques pauvres fleurs altérées à qui un jardinier malais prodiguait des soins malheureux.
Ce fut une impression singulière pour sir Benedict Arundell et miss Édith lorsqu'ils se trouvèrent seuls à table, placés conjugalement en face l'un de l'autre et servis par un domestique silencieux. Cette intimité soudaine, née de la supposition de leur mariage et parfaitement naturelle dans cette hypothèse, les étonnait, les effrayait, et peut-être les charmait à leur insu.
La combinaison d'événements bizarres qui avait amené cette situation impossible ne s'était peut-être pas produite une fois depuis que la terre accomplit sa révolution autour du soleil, et encore n'en connaissaient-ils pas toute l'étrangeté; car Arundell et miss Édith ignoraient qu'ils fussent, l'un un mari sans femme, l'autre une femme sans mari. Benedict, détourné par Sidney, n'était point entré dans l'église de Sainte-Margareth, et sous le noir porche les deux blanches fiancées s'étaient seules rencontrées.
Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se trouvaient à deux mille lieues de leur patrie, sur ce triste îlot de Saint-Hélène, par suite de la froide symétrie d'un plan mystérieux, obligés de vivre jour et nuit sous le même toit..., tous deux jeunes et beaux, et sans amour.
Le repas fini, ils visitèrent la maison plus en détail, et s'aperçurent qu'il n'y avait qu'une seule chambre à coucher. Édith rougit dans sa pudeur anglaise, et Benedict, arrêté sur le seuil et comprenant l'embarras de sa prétendue femme, dit:
--Je ferai accrocher un hamac pour moi dans la chambre d'en haut.
Édith, rassurée, sourit doucement et jeta son écharpe sur le lit en signe de prise de possession.
Ensuite ils descendirent au jardin, où ils se promenèrent dans la longue allée des tamarins avec cette volupté de gens, qui, depuis trois mois, ont pour limite à leurs pas le tillac étroit d'un navire. Le bras d'Édith s'appuyait sur celui d'Arundell, car elle chancelait, déshabituée de la marche par cette longue traversée; et certes, c'eût été pour Amabel et Volmerange un spectacle incompréhensible que ce couple parcourant cette allée solitaire avec un air d'intimité conjugale.
Quelques jours se passèrent de la sorte. Édith était convenue vis-à-vis d'elle-même de regarder Benedict comme un frère; Benedict, de son côté, l'acceptait comme une soeur. Cependant un charme plus vif qu'ils ne le croyaient les attirait l'un vers l'autre, et ils passaient presque toujours leurs journées ensemble.
Ils finirent par se faire des confidences. Benedict raconta à Édith son amour pour Amabel, et la façon dont il en avait été séparé; Édith lui apprit son mariage à la funèbre église de Sainte-Margareth.
--Quoi! cette voiture qui a croisé la mienne devant le portail, c'était la vôtre.
--Oui, répondit la jeune femme.
--Étrange coïncidence: le mariage que tout semblait préparer n'a pu se faire; ceux qui devaient être unis sont séparés, ceux qui devaient être séparés sont unis; les couples se défont et se reforment en dépit des choix et des volontés: nous qui n'avons pas d'amour l'un pour l'autre, car nos coeurs sont donnés, nous voici dans la même maison, seuls, libres; et nous sommes à des milliers de lieues des êtres que nous chérissons et que nous ne reverrons peut-être jamais.
--C'est vrai, répondit la jeune femme rêveuse: la destinée a d'étranges caprices.
Les faux époux avaient désormais un de ces commodes sujets de conversation où les inclinations naissantes trouvent les moyens de faire ces aveux indirects que l'on peut confirmer ou rétracter suivant qu'ils réussissent. Benedict parlait d'Amabel et de sa beauté en termes qui, à la rigueur, pouvaient s'appliquer aussi à Édith. Il s'exhalait en regrets et peignait sa passion avec les traits les plus vifs et les couleurs les plus brûlantes. La jeune femme, attentive, intéressée au plus haut point, écoutait cette éloquence passionnée avec d'autant moins de scrupule qu'elle ne s'adressait pas directement à elle.
Elle y répondait par des protestations d'amour pour Volmerange, dont elle reconnaissait avoir justement mérité la colère, ayant manqué de franchise avec lui. Dans ces entretiens ambigus, chacun montrait sa sensibilité, sa tendresse, sa puissance de dévouement, et déployait sans crainte tous les trésors de son âme. A l'abri des noms d'Amabel et de Volmerange, ils se livraient à des subtilités de métaphysique amoureuse. Leur passion inconnue d'eux-mêmes, et cachée par ce masque, usait de la liberté du bal travesti. Insensiblement, Édith prenait la place d'Amabel et Benedict celle de Volmerange.