Partant pour la Syrie

Part 9

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Ils ont assumé la tâche d’encourager le fanatisme des princes, des pachas et des cheiks, de les inciter à la résistance et de recueillir auprès d’eux, qui sont fort riches, des subsides qui serviront à la propagande et à l’achat d’armes...

C’est avec eux qu’il importe de converser. Ah! les redoutables _debaters_! Comme ils sont retors! Comme, dans leurs discours, ils savent bien prononcer les formules en honneur à la Société des Nations et aussi celles dont usèrent les puissances alliées au cours de la grande guerre: «Principe des nationalités! Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes»!

Il faut les laisser parler. Et l’on apprend des choses bien intéressantes.

Singulièrement celle-ci: le problème syrien, déjà si irritant, si malaisé à exposer, se complique encore du fait que les organisations panislamiques collaborent avec les adversaires du mandat.

Sur toute l’étendue des pays d’Islam, les Musulmans fanatiques poursuivent le rêve de secouer la tutelle européenne qui leur est imposée. Songeant à la gloire des conquérants dont ils sont les fils déchus, mais non résignés, conservant l’illusion de pouvoir, un jour, reprendre leur marche vers l’ouest, de récupérer les immenses étendues jadis asservies qui vont de l’Adriatique à Constantinople et, d’autre part, comprennent toute cette Afrique du Nord (Égypte, Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc) où l’Angleterre, l’Italie, la France et l’Espagne se sont installées, les musulmans fanatiques ne sont pas très éloignés de croire que l’insurrection syrienne est le prélude du grand mouvement libérateur...

Si l’on pouvait douter de la solidarité existant entre Damas, Angora, les Riffains, les Égyptiens nationalistes, il suffirait, pour s’en convaincre, de constater qu’il n’est pas un petit café, pas une boutique de marchand ou d’artisans, pas une maison princière où l’on ne voit, à la meilleure place, de grossières enluminures ou de magnifiques photographies représentant Mustapha Kémal[19], Saad Zagloul, Abd-el-Krim, tous les héros de l’Islam dressés contre l’Occident!

[19] Mustapha Kemal, représentant l’idée turque et dont on est d’autant plus surpris de voir l’image honorée par l’Arabe qu’elle devrait rappeler à celui-ci le joug turc sous quoi il gémit de longs siècles durant.

Et, bien entendu, car nous sommes ici aux lieux où les hommes s’abandonnent avec délices à leurs songes, il n’est émir, cheik, militaire, avocat, journaliste, qui ne se croie promis à la fortune, à la gloire de Mustapha Kémal Pacha!

*

* *

Pourtant, ces propagandistes de l’idée panislamique ne sont pas les auteurs responsables de nos difficultés, les instigateurs du mouvement insurrectionnel. Ils sont venus à lui lorsqu’il s’est déclenché, parce qu’ils ont cru, je l’ai écrit plus haut, qu’il était, pouvait être le premier épisode de la grande lutte à laquelle ils pensent.

Si les éléments nationalistes syriens, qui, encore un coup, appartiennent à toutes les confessions, ont accueilli, comme de précieux auxiliaires, les serviteurs d’une autre cause que la leur, c’est que ceux-ci sont capables et de fournir d’importants subsides à l’insurrection, et d’organiser, auprès des populations, une très ardente, une très utile propagande antieuropéenne, antifrançaise.

Mais ils ont conservé toute leur liberté d’action. Ils ne tendent que vers un but strictement national: donner au mandat les formes d’un traité qui, passé entre la France et la Syrie, fixerait pour trente ans les relations, les droits et les obligations réciproques des deux nations.

Ce traité, s’inspirant de celui conclu entre la Grande-Bretagne et l’Irak, réserverait à la France l’influence politique et la priorité économique sans porter atteinte à la souveraineté nationale de la Syrie.

Ils entendent réaliser l’unité syrienne, créer une armée nationale de façon à permettre aux troupes françaises l’évacuation progressive du pays et demander l’admission de celui-ci à la S. D. N. ainsi que le droit de représentation extérieure analogue à celui concédé à l’Irak[20].

[20] Après avoir étudié avec une parfaite lucidité et la plus honnête objectivité le problème syrien, M. Henry de Jouvenel, le premier de tous les Hauts-Commissaires, comprit quelle orientation il fallait donner à la politique française.

Mais son trop court séjour en Syrie (décembre 1925-mai 1926) ne lui permit pas de réaliser son programme qui se rapprochait sensiblement de celui que nous venons d’indiquer.

Le Quai d’Orsay a-t-il admis d’aussi sages conceptions? M. Ponsot a-t-il été invité à réaliser ce que son prédécesseur avait si bien préparé?

Ou, au contraire, lui a-t-on donné pour mission de revenir aux errements anciens?

On le voudrait savoir.

Car, dans le premier cas, nous pourrions, sans abandonner aucune des prérogatives de la France, espérer la pacification de la Syrie. Dans le second, il nous faudrait nous préparer à poursuivre la guerre...

C’est pour nous faire admettre leurs revendications qu’ils combattent, acceptent toutes les collaborations qui s’offrent à eux, celle des panislamiques, du Comité syro-palestinien et des mercenaires que celui-ci a lancés contre nous: Druses de Soltan-el-Attrache et Arabes recrutés par les chefs de bandes professionnels.

Il sied de faire une place à part à ces Syriens qui admettent que nous soyons leurs alliés, leurs conseillers, mais ne veulent pas de nous comme maîtres. Il ne faut point les confondre avec les ambitieux, les aventuriers, les faméliques, les gens prêts à toutes besognes groupés autour de l’extravagant néo-prince du Caire et dont le patriotisme est aussi sujet à caution que la moralité. Antimandataires farouches, certes et capables d’employer contre nous les armes les plus redoutables, ils ne sont pas méprisables. Ils luttent pour une idée, l’Idée syrienne. Et si quelques-unes de leurs revendications sont excessives, mal justifiées, du moins en est-il dont nous ne saurions, sans mauvaise foi, contester la légitimité.

CARTE DES ÉTATS DU LEVANT PLACÉS SOUS LE MANDAT FRANÇAIS

Communiqué par «Excelsior»

IX

Examen de conscience

Quels sont les devoirs et les droits d’une puissance mandataire? Comment celle-ci doit-elle concevoir la mission qu’elle tient de la Société des Nations?

Parlant devant la Chambre des Députés, au cours de la discussion relative aux événements qui se produisirent en Syrie, alors que Sarrail y représentait la République, M. Aristide Briand déclarait qu’en somme la seule expérience permettrait de répondre à ces questions et de trouver la définition du mandat.

C’était reconnaître qu’après six années de séjour dans le Levant, nous cherchions encore la formule susceptible de la fixer.

Voilà, précisément, ce que les Syriens nous reprochent.

Témoins de nos hésitations, de notre versatilité, beaucoup se demandent, non sans anxiété, par quelles voies les tuteurs que nous sommes officiellement pour eux les conduiront jusqu’à leur majorité nationale, politique et administrative. Plus nombreux encore sont ceux qui nous estiment incapables de remplir cette tâche lorsqu’ils font examen critique de notre administration, dressent le bilan de nos erreurs et de nos fautes.

Car nous avons commis un grand nombre des unes et des autres, et peut-être convient-il de procéder à un examen de conscience.

*

* *

Et, d’abord, nos militaires et fonctionnaires se sont mépris sur la nature du rôle qui leur était dévolu.

Le mandat était une conception nouvelle. Pour l’appliquer, lui donner vie, il était indispensable de croire à la Société des Nations, d’avoir «l’esprit des traités».

Or, nos militaires, qui venaient de gagner la guerre en France et en Orient étaient un peu grisés par leurs victoires. Ils avaient fait de l’occupation en Allemagne, en Macédoine, en Thrace, en Turquie. Ils ne croyaient qu’à la force. La Société des Nations leur paraissait une institution assez risible.

C’est le plus naturellement du monde qu’ils considérèrent les pays placés sous notre mandat comme des territoires à occuper. Ils furent impérieux, brutaux et, quand les troubles se produisirent, ils prirent des mesures répressives au petit bonheur, brûlant et rasant des villages, dont les habitants, privés d’abris, de moyens d’existence, n’eurent plus d’autres ressources que d’aller grossir les rangs des rebelles.

Beaucoup de nos fonctionnaires appartenaient à l’administration coloniale. Eux aussi, et de bonne foi, supposèrent qu’on attendait d’eux qu’ils appliquassent les mêmes méthodes (bonnes ou mauvaises, ce n’est pas ici le lieu de les discuter) dont ils avaient usé, durant toute leur carrière, dans nos possessions au-delà des mers, à l’égard de populations très peu évoluées.

Les uns et les autres firent de l’autorité alors qu’il s’agissait d’exercer une tutelle.

Insoucieux des coutumes locales, du particularisme de chaque groupe d’habitants, des susceptibilités individuelles ou collectives, ignorant que la Syrie est un pays de très ancienne et très profonde culture, ils se comportèrent à peu de choses près comme ils se fussent comportés avec des nègres.

Bicots! Tarbouchards! Nha-Qoué étaient les mots dont ils usaient couramment pour désigner les Syriens, qu’il s’agît du portefaix qui, une armoire à glace sur le dos, traverse la rue, du commerçant, du lettré ou du grand seigneur.

On vit des capitaines, des lieutenants, des employés subalternes exiger des notables des marques extérieures de respect, que des généraux, des préfets, des ambassadeurs n’eussent point réclamées et que, d’ailleurs, rien ne légitimait.

On vit ces mêmes infimes représentants de la Puissance Mandataire convoquer à leurs bureaux des Cheiks, des Pachas, des Émirs, tous personnages fastueux, habitués aux honneurs, parfaitement au courant de toute hiérarchie, de tout protocole, les laisser debout, alors qu’eux-mêmes restaient assis et, d’un ton impératif, leur donner des ordres souvent ponctués de coups de cravaches sur la table!

On vit... Que ne vit-on pas dans les grandes villes, les villages et le bled?

Mais pourquoi insister?

En arrivant en Syrie, les Français, trop de Français, avaient tendance à se comporter comme en pays conquis. Or, ce n’était pas le cas. Et si tels actes, telles attitudes peuvent, paraît-il, se justifier par le droit de conquête, ils étaient, ici, tout à fait inadmissibles. De plus, Gouraud, grand soldat, belle et noble figure au demeurant, mais homme aussi peu préparé, aussi peu qualifié que possible pour jouer le rôle de Haut-Commissaire lequel exige tant de facultés diverses qu’on n’a pas accoutumé de rencontrer chez un militaire, était débarqué à Beyrouth avec des idées préconçues.

Il avait une mentalité de Croisé. Lui aussi, devait se rappeler la chanson de la Reine Hortense, l’expédition de 1860, et, au-delà, évoquer les figures des grands guerriers francs, Godefroy de Bouillon, Baudouin, Bohémond, qui l’avaient précédé sur ce sol.

La Syrie se présentait à ses yeux comme une terre chrétienne. Le musulman y était un intrus, un indésirable. Comme on ne pouvait le chasser, il fallait, sinon l’asservir, du moins l’abaisser et favoriser le chrétien ami, protégé et client plusieurs fois séculaire de la France.

Au mépris de ce principe qu’un tuteur ayant accepté de veiller sur plusieurs enfants n’a pas le droit de favoriser les uns au détriment des autres et sans se rendre compte surtout que les chrétiens, respectables certes et dignes de toute notre sollicitude, ne constituent, en Syrie, qu’une infime minorité alors que les musulmans occupent presque l’intégralité du pays[21], c’est à cette tâche, à cette tâche pro-chrétienne, alors que tant d’autres le requéraient, que Gouraud s’appliqua.

[21] Sur une population totale de 3 millions d’habitants, on compte 700.000 chrétiens (dont 300.000 maronites), presque tous concentrés dans le Liban.

Immédiatement entouré, chambré par le clergé maronite pour lequel il semble que la politique soit la grande affaire, il s’engagea dans une manière de nouvelle croisade.

Au reste, il agit avec une parfaite loyauté. Jamais il ne cacha son drapeau ni quelle orientation il entendait donner à sa politique.

Au cours d’une harangue qu’il prononça un jour, à Damas, devant le tombeau du Grand Saladin, dont tout musulman vénère la mémoire, il s’écria:

--Ma présence, ici consacre la victoire de la Croix sur le Croissant!

Ah! les imprudentes, ah, les malheureuses paroles! Quel tort elles nous devaient faire! De Damas-la-Sainte, elles se propagèrent jusqu’aux extrêmes limites de toutes les terres d’Islam. Les musulmans de Syrie les ressentirent comme une injure, une provocation. Ils frémirent et s’indignèrent.

--Nous avons échangé le joug turc musulman contre le joug français très chrétien, dirent-ils.

Ce n’était rien encore! Gouraud passa des paroles aux actes et, pour manifester de façon tangible sa sympathie aux chrétiens, pour complaire plutôt à leurs pasteurs-politiciens, il créa pour eux un État.

Jusqu’à notre arrivée, ils avaient vécu dans une région montagneuse et pauvre, le Liban, où croît le mûrier, que hante la chèvre et où les terres cultivables sont rares.

C’était leur pays. C’était là que la destinée les avait fait naître. Ils s’en contentaient comme l’habitant de nos causses, de nos landes, de nos plateaux rocheux doit se contenter du sien. D’ailleurs, rien ne les empêchait d’en partir et ils ne se privaient pas d’émigrer à l’étranger, notamment en Amérique du Sud, où ils allaient tenter et souvent séduire la Fortune.

Lorsque nous débarquâmes à Beyrouth, les Libanais que nous avions défendus en 1860[22] contre les musulmans, et qui, au moment des négociations pour le Traité de Paix, devaient demander que le mandat sur la Syrie nous fût dévolu, crurent, ou voulurent croire, que nous venions, après soixante années, poursuivre notre œuvre, et que, nécessairement, puisqu’ils avaient été nos protégés, nos clients, nous les devions favoriser au détriment des autres populations, leur donner une situation privilégiée.

[22] On avait alors constitué pour eux un sandjak autonome. Leur gouverneur devrait être chrétien et les grandes puissances, leur protectrices, ratifiaient sa nomination valable pour cinq ans.

Gagné d’avance à leur cause, Gouraud décida de leur constituer un magnifique domaine.

Il fit princièrement les choses. Au Sandjak de 1860, il annexa les casas d’Hasbaya Rachaya, Baalbeck, la riche plaine de la Bekaa, tous territoires peuplés en majorité de musulmans, la région de Tripoli et d’Akkar au nord, celle de Sour et de Saïda au sud. De la frontière palestinienne jusqu’aux parages de l’île de Rouad, toute la côte syrienne appartenait aux Grandlibanais.

Damas, qui n’est pas seulement la Sainte, mais la Commerçante, mais l’Industrieuse, Damas, la ville la plus importante de toute la Syrie, où aboutissent les routes de Bagdad, était isolée de la mer!

Autant, plus encore que par les paroles prononcées par Gouraud, devant le tombeau de Saladin, les Damascènes et tous les musulmans de Syrie furent atterrés.

Leur émotion se propagea. Des Druses, des Chrétiens même, qui se sentaient Syriens avant tout, qui avaient tant espéré, durant la guerre, la création du Royaume arabe qu’on leur avait promis et qui, après l’évanouissement de leur beau rêve, s’étaient résignés à n’être que des Syriens, mais le voulaient être, souffrirent de cette atteinte portée avec tant de désinvolture par l’étranger à leur souveraineté nationale.

Ils mêlèrent leurs voix à celles des musulmans. Ce jour-là, commença une action qui, depuis, ne s’est point arrêtée et se poursuit, l’Action pour l’Unité syrienne.

Gouraud ne devait pas s’en tenir là dans son travail de découpage. Après avoir proclamé l’indépendance du Grand Liban (septembre 1920), de la Syrie, il fit un puzzle. Il créa l’État des Alaouites (capitale Latakieh), l’État du Djebel Druse (capitale Soueïda), l’État de Damas et l’État d’Alep, tous deux entièrement isolées de la mer! Il faut avouer que les Syriens qui protestèrent contre cette injuste mesure n’avaient peut-être pas tout à fait tort.

Pourquoi Gouraud fit-il cette poussière d’États? Fut-ce, ainsi qu’on le prétend dans le Levant, pour multiplier les postes de gouverneurs, sous-gouverneurs, délégués et fonctionnaires de toutes natures, pour offrir fastueusement à ses collaborateurs militaires et civils des emplois grassement rémunérés sur les budgets locaux? Je ne m’arrête pas à cette idée. Gouraud est aussi intègre, qu’il est loyal. S’il divisa, c’est qu’il pensa, ainsi, pouvoir mieux régner.

Hélas! en ce pays, où toutes choses sont si compliquées, si difficiles, il est des conceptions, des formules (excellentes, peut-être, ailleurs) qu’il n’y faut point importer. En divisant, Gouraud porta une grave atteinte au sentiment national des éléments syriens les plus évolués, les plus sérieux dont il eût pu obtenir une précieuse collaboration et dont il fit des adversaires de cette Puissance Mandataire qui, sans apparente raison raisonnable, préludait à son action tutélaire en morcelant leur pays.

Par ailleurs, il créait de nouveaux particularismes, encourageait les intrigues locales, donnait à d’infimes groupements ethniques ou religieux l’extravagante ambition d’être érigés en États, d’avoir un Conseil Représentatif, un drapeau, un timbre-poste!

De misérables bourgades élevèrent la prétention d’être capitales. Et certains de nos fonctionnaires--mon Dieu, c’est très humain!--qui, n’étant que sous-ordres, souhaitaient de monter en grade et devenir à leur tour gouverneurs, allèrent jusqu’à susciter artificiellement certains mouvements séparatistes!

Peut-être n’avez-vous pas oublié ce Reclus d’Alep qui voulut être roi!

De la Syrie, Gouraud avait fait une Macédoine, une Macédoine sillonnée de frontières arbitraires que, par la suite, lui et ses successeurs, s’abandonnant à leur inspiration personnelle ou obéissant aux suggestions qu’ils recevaient, multipliaient, déplaçaient, supprimaient[23].

[23] En six années, la Syrie connut toutes les aventures territoriales. Elle fut divisée, puis fédérée, puis découpée une fois encore. A peine l’unité des États d’Alep et de Damas fut-elle proclamée (1er janvier 1925) que le pseudo-mouvement séparatiste d’Alep se déclenchait. On peut le rapprocher du pseudo-mouvement séparatiste d’Alexandrette. Après avoir demandé son indépendance en mars 1926, le sandjak réclamait, au mois de juin de la même année, son rattachement à la Syrie de Damas.

Devant tant d’incohérence, les Syriens étaient affolés.

*

* *

Cet intempestif morcellement, et, surtout, la création de l’État du Grand Liban, est l’une des causes, la principale, la plus grave, du conflit qui s’est élevé contre la Puissance mandataire et ses pupilles de Syrie.

On peut, on doit tenir pour certain que ce conflit prendra fin seulement lorsque cette injustice sera réparée. Les Syriens cesseront de pactiser avec nos ennemis de l’extérieur, nos véritables ennemis, à condition que nous donnions à leur pays un débouché sur la mer et lui rendions les territoires sans lesquels il ne saurait vivre.

Est-il dans notre possibilité de les satisfaire?

Hélas! les choses ne sont pas si faciles.

Les chrétiens--ils estiment que possession vaut titre--ne se laisseraient point faire. A leur tour, ils crieraient à la spoliation. Ils ameuteraient le monde.

Ils crient déjà!

Eh oui! Ils comprennent bien, malgré la passion qui les anime, qu’ils furent favorisés au mépris de toute équité. Ils comprennent bien que tout Français de bonne foi, étudiant objectivement le problème syrien, arrive inéluctablement à concevoir que ce problème pourra être résolu seulement lorsque l’Unité syrienne sera réalisée.

Et ils n’ignorent pas que, durant les pourparlers que nos représentants officiels ont avec les hommes politiques syriens, il est toujours, il est avant tout, question de ces éventuelles, de ces indispensables modifications territoriales.

Il faut lire leurs journaux chaque fois que, pour trouver, s’il se peut, un terrain d’entente entre les partis, une conversation de cette nature intervient. Sur quel ton ils s’expriment! Avec quelle force, quelle autorité, ils somment le Haut-Commissaire de la République de proclamer solennellement l’intangibilité des frontières du Grand Liban!

Leurs prêtres, inspirateurs de ces ultimatums, s’agitent, multiplient les démarches, écrivent à leurs amis d’Occident. Et dans sa résidence de la montagne, le vénérable Patriarche des Maronites, Sa Béatitude Mgr Hoyek, se tient prêt à lancer l’anathème:

«Le mandat s’appuiera sur la communauté maronite ou ne sera pas», répète-t-il.

L’écho de ces clameurs vient jusqu’à Paris. Le représentant de la France reçoit l’ordre impératif de ne pas admettre que les frontières du Grand Liban puissent être discutées. Les chrétiens maronites, c’est-à-dire une minorité, reçoivent satisfaction. Mais la majorité syrienne continue à souffrir d’un état de choses, d’une injustice dont nous sommes responsables, dont nul ne saurait dire en quoi elle nous a profité. Et la lutte se poursuit contre nous.

Pourtant, il ne nous eût point été difficile de gagner leur amitié. Il ne fallait, pour cela, que leur témoigner de la sympathie et agir avec une certaine adresse.

Ils se trouvaient encore sous le coup de l’amère déception que leur avait causée le partage, par les alliés, des provinces détachées de l’Empire ottoman.

Nous pouvions leur donner une nouvelle espérance: celle que la Syrie deviendrait un jour le foyer de leur race.

C’était retourner, à notre profit, le plan que les Anglais tentaient de réaliser à la Mecque.

Le fait que nous occupions Damas-la-Sainte, la Prestigieuse, nous rendait l’entreprise aisée de créer, dans cette ville, une université qui, sous notre égide, eût rivalisé avec El Azar et fût devenue le centre où la pensée arabe se fût concentrée.

Nous n’avons pas compris le parti que nous aurions pu tirer de cette situation.

Notre présence en Syrie ne consacrait-elle point la victoire de la Croix sur le Croissant?...

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Ayant morcelé le pays commis à nos soins pour en attribuer les plus belles parts à ceux de nos pupilles que nous portions tout particulièrement dans notre cœur, nous devions faire d’autres largesses encore avec un bien dont on nous conteste le droit de disposer à notre guise. Par le traité d’Angora nous cédions à la Turquie, la Cilicie, c’est-à-dire non seulement une région considérée par les Syriens comme faisant partie de leur patrimoine, mais encore une immense et très productive terre à blé.

Il n’y a pas lieu de discuter ici le Traité d’Angora au point de vue français. Mais au point de vue syrien? Ne constituait-il pas, de notre part, un acte au moins hardi?

Outre qu’il amputait la Syrie, mettait Alep et surtout Alexandrette[24] à proximité de la frontière turque, et collait exactement cette frontière au chemin de fer Mouslimié, Djerablous, Nissibin, ce qui, stratégiquement, présente un grave inconvénient, le traité d’Angora eut pour conséquence de faire entrer en Syrie, sous notre protection, des milliers de familles arméniennes qui fuyaient le pays où leurs ennemis revenaient et où, sans doute, elles eussent été massacrées en grand nombre.

[24] Les nationalistes turcs revendiquent Alexandrette et Antioche.

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Il est délicat de parler des Arméniens. Ils sont chrétiens. Ils ont été victimes de persécutions atroces. Ce sont là deux raisons qui les rendent sympathiques aux Français de France.

Mais qui connaît l’Orient n’ignore pas les raisons de ces persécutions et avec quelle allégresse, dès qu’elles le peuvent, ces victimes deviennent bourreaux...