Partant pour la Syrie

Part 7

Chapter 73,861 wordsPublic domain

Est-ce pour obéir à son chef et ceci, en dépit de ce principe militaire intangible, principe reconnu par Napoléon lui-même, que nul n’est tenu d’entreprendre une action s’il juge ne point disposer des moyens nécessaires pour la mener à bien?

N’est-ce pas, au contraire, pour trouver une étoile sur la route de Soueïda, comme on le dit ouvertement dans toute l’armée du Levant, où l’on parle de la nervosité qu’il laissait paraître depuis qu’il avait entrevu l’éventualité d’un nouvel avancement?

Au surplus, c’est le général Michaud lui-même qui forma sa colonne. Tout ce qu’on put prélever sans danger sur la totalité des forces françaises en Syrie lui fut confié.

Savez-vous, par exemple, ce qui restait d’artillerie en dehors de la zone des opérations? On peut l’écrire aujourd’hui sans inconvénient: une batterie de 65 à Deir-ez-Zor, face au désert, et une demi-batterie de 75 à Alep!

Le général Michaud voulut de l’artillerie lourde? On improvisa pour lui une batterie de 105. Un officier d’état-major lui ayant demandé à quoi il envisageait de l’employer, il répondit:

--A pilonner, Monsieur!

A pilonner quoi? L’ennemi ne dispose point d’artillerie. Ses organisations défensives sont inexistantes. Il abandonne avant le combat la plupart de ses villages et ceux-ci, faits de blocs de pierres, de dalles basaltiques, sont pratiquement indestructibles, l’expérience l’a démontré.

A la rigueur, on pouvait utiliser la portée du 105 pour l’interdiction des points d’eau. Or c’est le seul emploi qui n’en a pas été fait!

Donc, le général Michaud disposait de tout ce qu’il avait été possible de lui donner.

--Mais, dira-t-on peut-être, en reprenant les accusations portées contre Sarrail, qui, «pour faire sa cour au Gouvernement», aurait renvoyé volontairement des unités en France, à qui la faute si l’armée du Levant était si pauvre?

Qu’il me suffise, pour répondre à l’objection de citer la note de service du ministère de la Guerre (Nº 9625/1, 20 septembre 1924) prescrivant de ramener l’effectif de l’armée du Levant à un chiffre voisin de 20.000 hommes. L’aménagement des effectifs résultant de ces prescriptions devait être et fut réalisée à la date du 25 décembre 1924.

En résumé, les réductions prévues étaient effectuées au départ de Weygand. Mais en juin 1925, _sur la demande du ministère_, Sarrail envoyait au Maroc un bataillon de tirailleurs qui fut remplacé par un bataillon de chasseurs-mitrailleurs non instruits (bataillon Aujac)[12].

[12] C’est à cette unité de laquelle, encore qu’il l’ait nié par la suite, il connaissait la faiblesse, que le général Michaud confia la garde de son convoi, c’est-à-dire de la partie centrale, de la partie vitale, essentielle de la colonne, celle autour de laquelle tous les éléments composant celle-ci devaient se grouper.

Ayant obtenu tout le monde, tout le matériel qu’il voulait et même cette artillerie lourde qui ne devait lui servir de rien, le général Michaud enrichit sa colonne de nombreux impedimenta: caisses d’archives, de comptabilité, machines à écrire, etc. Dix-huit mulets transportaient les bagages du Q. G.!

Mais jamais Michaud n’inspecta ses troupes.

La première fois qu’il prit contact avec elles, ce fut à Ezraa, le 1er août, à la veille de l’action.

Il arrivait de Damas en avion.

Il réunit les officiers qui allaient combattre et les passa en revue. Deux d’entre eux ne portaient pas d’éperons. Il leur en fit l’observation avec aigreur et donna, pour le lendemain, l’ordre du départ.

Certains éléments venaient de rester deux jours sans pain et sans vin. De même, les Malgaches n’avaient pas touché de riz.

Le Désastre de Soueïda

Le général Michaud a donné l’ordre du départ. Le plus grand désordre règne. Tout le monde commande. Personne ne sait le rôle qu’il doit jouer.

Le général Michaud a donné l’ordre du départ, Mais il n’a oublié qu’une chose: faire avertir le commandant Aujac, chargé du convoi--du cœur même de la colonne.

Je lis dans une lettre poignante d’un rescapé:

«A l’heure où les premiers éléments s’ébranlaient, le bataillon Aujac n’était pas informé de ce que le jour J (premier jour de l’opération) était fixé. Les officiers étaient en pyjama.»

Il est bon de noter que le mot «convoi», le seul qui, plus tard, sera employé sur le terrain par tout le monde (général compris) ne figure même pas dans l’ordre d’opérations.

Dans ce document, il est fait seulement mention (ordre J, plus I, première partie, § XI) de la «réserve» dont le mouvement est réglé comme celui d’une unité de manœuvre et avec laquelle doit progresser le poste de commandement, ce qui, d’ailleurs, ne se produisit point puisque, jamais, le général Michaud ne marcha avec cette «réserve» et que, nouveau Soubise, il la perdit!

Si le commandant au groupe d’artillerie est un peu mieux renseigné que son camarade, il a été averti si tard qu’il n’a pas eu le temps matériel de faire préparer son convoi de munitions!

Le général Michaud a donné l’ordre du départ!

Dans le plan qu’il a conçu, tout est prévu comme s’il était question d’une opération genre prise de Douaumont, à exécuter sur le front français, contre un ennemi fixe, par une unité encadrée. Or, il s’agit de la manœuvre d’un groupe mobile, manœuvre classique, pratiquée depuis Bugeaud sur tous les territoires d’opérations extérieures!

Qu’importe! L’ordre de mouvement contient cette indication évidemment précieuse:

«Se reporter aux articles de X à Y du règlement de manœuvre 2e partie et à l’exercice sur la carte de Montdidier.»

Vous marquez quelque surprise à voir mentionner le nom de Montdidier à l’occasion d’une opération dans le Djebel, contre les Druses? Apprenez donc que, pendant tout l’hiver 1924-1925, les officiers de l’armée du Levant, appelés à combattre dans le désert et dans la montagne, durent, par l’ordre du général Michaud, se livrer au Kriegesspiel sur la carte de la Somme!

La colonne avance.

Au nord de la route, de nombreuses crêtes offrent à l’ennemi des abris efficaces situés à 1.500 mètres, à 1.000 mètres même de l’axe de marche. Aucune mesure de sécurité n’est prévue de ce côté où, pourtant, l’aviation signale des rassemblements et d’où partira, plus tard, l’attaque contre le convoi.

Un officier d’état-major signale cette lacune au général.

--Les autos-mitrailleuses se chargeront de ça, dit-il.

Et comme il est pressé, il accélère le mouvement.

Enfin, l’on arrive à la première étape: Bos-el-Hariri. Le général Michaud se sépare de ses troupes, de son état-major. Il laisse tout son monde au bivouac. Il monte en avion. Il va coucher à Ezraa.

C’est là que se trouve la base. La confusion règne dans l’organisation du ravitaillement. Le commandant de cette unité, qui ne figure même pas parmi les destinataires des ordres d’opérations, ne sait ce qu’il doit faire.

Le général Michaud, que, à ce moment, on peut comparer au grand Condé, dort.

Le lendemain, lorsque le jour paraît, les troupes voudraient bien recevoir des instructions. Les officiers tentent vainement de découvrir le commandant de la colonne. Or, vous le savez, il n’est pas avec son état-major, et, bien entendu, celui-ci ne peut se substituer au chef absent.

Où est-il, le chef que chacun réclame?

Un peu partout. Sauf à sa place. On l’aperçoit, vers 8 heures, perdant vingt minutes à chercher lui-même des attelages pour six arabas qui en sont privées. Vers midi, sur un autre point de la route, il fait arrêter son auto pour ramasser une caisse d’obus.

En réalité, la colonne n’est pas commandée.

Elle s’ébranle. Le convoi ne démarre pas. On y envoie des agents de liaison pour lui ordonner de suivre. Mais on ne s’assure pas que l’ordre est exécuté. Et l’on commet cette faute impardonnable de poursuivre la marche en avant. Le soir, vers 17 heures, les éléments avancés arrivent en vue de Soueïda dont on voit la citadelle se profiler au loin sur le ciel. Et l’on se félicite du succès tactique remporté. La manœuvre élaborée sur la carte de Montdidier a pleinement réussi!

Oui, mais, à 18 heures, un officier d’état-major survient. Il rend compte de l’attaque du convoi!

--La situation est tragique, dit-il.

Le général dépêche le colonel Raynal à l’arrière pour y recueillir des renseignements, Puis il tente d’y aller lui-même. Tous deux reviennent, peu après, atterrés.

On dresse le bivouac dans une sorte de cuvette dont on ne prend même pas la peine de faire occuper les crêtes. L’issue vers Soueïda, c’est-à-dire vers l’objectif à atteindre, c’est-à-dire vers l’ennemi, n’est pas gardée.

«C’est miracle, écrit l’officier rescapé dont j’ai cité la lettre que, cette nuit-là, toute la colonne n’ait pas été massacrée au bivouac.»

Vers minuit, le général Michaud décide d’accorder aux troupes une journée de repos, le lendemain. Puis il décide de laisser une garnison à Mezraa et de marcher sur Soueïda. Puis il décide de continuer avec tout son monde sur Soueïda. Mais, vers cinq heures, il se ravise, tient un conseil de guerre avec ses officiers et décide qu’on retournera sur Ezraa.

Un ordre est rédigé dans ce sens (on oublie d’y mentionner l’artillerie) puis on rapporte cet ordre pour le remplacer par un autre qui ne comporte d’ailleurs aucune prescription de détail.

Des coups de feu éclatent. Un grand nombre d’hommes et d’animaux sont blessés.

Il eût fallu, à ce moment, monter une manœuvre et assurer le débouché du défilé dans lequel on allait engager la colonne. On chercherait en vain, dans l’ordre ci-dessus mentionné, et qui figure dans le journal de marche, la moindre idée de manœuvre.

Une fois encore, la colonne s’ébranle dans le plus grand désordre. La route est vite embouteillée. La fusillade de l’ennemi arrête nos éléments de flanc-garde qui refluent en désordre sur la route ainsi que les Syriens et les Malgaches du convoi. C’est la panique.

Je cite toujours la lettre de l’officier rescapé:

«Conducteurs du convoi et de l’artillerie coupent les sangles et les traits pour enfourcher les mulets, s’enfuir. Les Druses tirent sans relâche. Ils montent sur les autos, les incendient, mutilent et achèvent les blessés. Le commandant Soudois, le capitaine Faur, les lieutenants Pelloux, Pegulu, Bestagne, Tchervre, et beaucoup d’autres sont tués.»

Où est le général Michaud?

Dans une auto-mitrailleuse qui le ramène à Ezraa sain et sauf.

Et sans doute parfaitement calme, puisque, quelques jours plus tard, il prend le soin de dresser de sa main, qu’il a belle, l’état de ce que, personnellement, il a perdu dans la bagarre et que, dans ce document, il n’omet de faire figurer ni un paquet de bougies, ni une douzaine de boîtes d’allumettes, ni, pour cent francs, une cantine que, dit-on, il a fait confectionner quelque temps auparavant, à titre gratuit, par un des services de l’armée.

Dommages de guerre!

Décidément, le général Michaud excelle à dresser le compte des siens[13].

[13] On peut même le considérer comme un professionnel de ces travaux d’écriture.

*

* *

Sarrail a eu entre les mains les documents dont je me suis servi pour écrire ce qui précède. Il n’ignore rien des circonstances dans lesquelles se produisit le désastre du 3 août. Pourtant il s’irrite et tonne lorsqu’on ose, en sa présence, juger avec sévérité le vaincu de Soueïda. Il le couvre!

Il se solidarise avec Michaud.

Précisément parce qu’on ne l’assume pas volontiers dans le militaire, où la tradition exige que, par ricochet, toute faute tactique, stratégique, administrative, retombe sur la tête du dernier muletier, cette attitude force le respect.

Mais--Sarrail le sait-il?--ce n’est pas ainsi que les soldats et les officiers de son ancienne armée espéraient le voir agir.

Conscients d’avoir été menés au combat par un chef dont le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’il fut insuffisant, ils estimaient que ce chef devait être déféré au Conseil de guerre et que si, par esprit de solidarité, ses pairs l’acquittaient, sa mise d’office à la retraite s’imposait.

Ainsi eût-il enfin été placé dans l’heureuse impuissance de nuire.

Ils attendaient que Sarrail prît l’initiative de demander lui-même des sanctions contre son subordonné.

Je ne saurais dire quelle fut leur douleur lorsqu’ils apprirent que Sarrail entendait couvrir Michaud, ni quelle fut leur indignation quand la nouvelle leur parvint que Michaud venait de recevoir un commandement.

--Le Patron n’a pas fait son devoir envers l’armée du Levant, m’ont dit maints officiers qui servirent sous lui à Verdun, en Albanie, en Macédoine, en Syrie.

*

* *

Et maintenant, il me reste à poser quelques questions:

Est-il vrai que le général Michaud excipe du fait que, par une omission du troisième bureau de l’état-major de Beyrouth, la transmission manuscrite du rapport Aujac n’a pas été enregistrée, pour prétendre que cette pièce ne lui est jamais parvenue?

Est-il vrai qu’étant donné l’importance du document et l’urgence qu’il y avait à ce qu’il parvînt au commandant de colonne, un officier d’état-major[14], partant pour Damas, se le vit confier avec mission de le remettre aux mains du général?

[14] Capitaine Georges Picot.

Cette mission fut-elle remplie?

Si non, pourquoi?

Y eut-il volonté, accident ou oubli?

Est-il vrai que le général Michaud affirme n’avoir appris qu’après coup, c’est-à-dire sur le terrain, l’insuffisance combative des troupes constituant le bataillon Aujac?

Est-il vrai qu’à Damas, dans la soirée du 29 juillet, au cours d’une réunion des officiers supérieurs et des chefs de service, le commandant Aujac répéta verbalement les termes de son rapport et qu’alors le général Michaud prononça ces mots: «Ne vous faites nul souci, votre unité n’aura pas à intervenir»?

--Est-il vrai?...

Mais à quoi bon allonger ce questionnaire?

Concluons par cette phrase qui est sur les lèvres de tous les officiers et soldats du Levant dont les camarades sont tombés sur la route de Soueïda:

«Une enquête sur le rôle du général Michaud s’impose, c’est seulement lorsqu’elle sera ordonnée que nous retrouverons notre tranquillité d’esprit.»

Mais cette enquête devra être confiée à une Commission composée de civils, et ayant pleins pouvoirs pour se faire ouvrir les dossiers, tous les dossiers, procéder à tous les interrogatoires[15].

[15] L’enquête réclamée, avec tant de naïveté par l’armée du Levant, ne fut pas ordonnée. Le général Michaud, on l’a vu, reçut un nouvel avancement!

Intermezzo

Monsieur Robert

Directeur des Maisons militaires

Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuit!

FRANÇOIS VILLON

Hôtel de Derâa!...

S’il fallait qu’un jour je revienne vous voir, mes amis du bled, vous dont jamais je n’oublierai l’accueil, faites quelque chose pour moi.

Ne me laissez pas aller dormir à l’hôtel de Derâa.

Permettez que je partage la tente de «Monsieur Tiraillou». Ou donnez-moi une couverture de troupe. J’irai m’étendre sur le ciment de la salle d’attente de la gare, parmi les Bédouins et Bédouines. Mes frères du désert sont sales, magnifiquement loqueteux, et toute la vermine connue les habite, je le sais.

Mais tout vaut mieux, oui, tout, que cette chambre gluante, empuantie, où j’ai passé la nuit, que ce lit sur lequel on ne me retirera pas de l’idée, qu’une heure avant mon arrivée, se liquéfiait un cadavre qu’on a enlevé et jeté à la voirie pour me donner sa place.

La nuit est encore close lorsque je quitte ce dépôt mortuaire. Il pleut. Il pleut comme il pleuvait hier, comme il pleuvra demain et tous les jours qui suivront. Je patauge dans un lac de boue glacée.

Dans le noir, une lueur soudaine d’incendie ou de volcan. Un bruit grondant. Des halètements. Le volcan lançant des fumées rousses, soufrées, verdegrisées se met en marche. Il vient sur moi: je me trouve sur la voie ferrée où manœuvre la locomotive du train qui doit m’emporter vers Bosra.

Des quinquets s’allument.

Le quai se peuple d’ombres mouvantes. Je distingue des visages basanés aux rudes moustaches, des fronts barrés par la triple couronne de poil de chameau, de fins mentons tatoués, de beaux yeux d’émail. Bédouins et Bédouines ont quitté la salle d’attente qui leur servit de dortoir. Ils traînent leurs paquets sur le quai, s’accroupissent avec leur marmaille dans la boue, sous l’inexorable pluie. Les mères étouffent, dans les plis de leurs robes, les cris de tout petits qui pleurent.

Le train se range le long du quai. On a accroché un wagon plat sur quoi s’empilent des sacs à terre. C’est le poste roulant pour la section d’infanterie de protection.

Les Bédouins se lèvent. Hommes, femmes, enfants, ballots s’entassent dans les compartiments.

Des bandes cuivrées et vert d’eau paraissent à l’horizon. Le jour va poindre sur le bled fangeux semé de pierres volcaniques.

Un cri, très long, lancé d’une voix de tête. Puis une mélopée désespérée qui semble ne devoir jamais finir. Ces accents me sont familiers. Que de fois, au petit matin, en Anatolie, en Égypte, en Macédoine, ils ont frappé mon oreille! Mais toujours ils suscitent en moi la même émotion. Je lève les yeux. Dans l’aube incertaine, je cherche le minaret d’où tombe ce pathétique appel à la prière. A peine si son sommet, en forme de chapeau d’Annamite, dépasse le toit de la gare. Humble minaret de bois d’une misérable mosquée de village!

Penché sur la rampe, le muezzin continue de s’égosiller: «Allahou akbar...»

--Il en a de la santé, le frère, de gueuler comme ça sous une flotte pareille!

«Mouhammedour-rasoûlou-llâh...»

--Tu me la copieras!

Des rires: les hommes de la section de protection essaient d’oublier le froid cruel, la pluie, l’exil, les camarades morts, de ne pas penser aux colonnes prochaines dont ils feront partie.

--C’est vous qui en avez une santé de pouvoir rigoler, clame une voix impérieuse et terrible. Moi j’en ai marre!... J’étais le 3 août sur la route de Soueïda avec Michaud!... J’ai vu égorger et brûler les copains!... Depuis, je ne veux plus rien savoir... On ne m’aura plus!...

Ces accents aussi me sont familiers! Accents du soldat exilé que le cafard tourmente!

Lancé à toute volée, un fusil tombe sur le quai. C’est celui de l’homme qui a été sur la route de Soueïda, avec le général Michaud et qui, depuis ce jour, n’a plus envie de rire...

Un de ses camarades saute du train, ramasse l’arme, enjambe à nouveau les sacs à terre. J’entends des objurgations:

--Tout le monde a le cafard. C’est pas une raison pour jouer à l’andouille... Tais-toi!... Tais-toi!... Veux-tu la fermer!...

Le muezzin continue d’appeler les fidèles à la prière du matin. Au ciel, les bandes alternées rouges et vertes sont plus longues, plus larges, plus brillantes. Au delà de la voie, sur le bled où règne maintenant une demi-clarté sale, où les flaques d’eau sont de cuivre recuit et de malachite, passent quatre chameaux attachés en file et conduits par un âne minuscule. Un enfant monte le bourriquot. Un homme est accroupi sur le col du premier chameau.

--Jolie carte postale!

C’est prononcé derrière moi sur le mode cordial, avec l’accent des gens de notre Midi. Je me retourne. Un quidam me salue. Il est vêtu d’un pardessus gris chiné à taille. Son col mou et sa cravate sont très fatigués.

Visiblement, le rasoir n’a point passé, de plusieurs jours, sur ses lèvres et ses joues. L’œil est petit, la paupière lourde, le regard vif. A Derâa, que peut faire ce civil français?

Je croyais être le seul qui se fût aventuré dans ce bled, depuis une semaine à peine que la ligne Damas-Bosraa-eski-Cham est reconstruite.

Illusion! Illusion perdue!

L’homme est de belle prestance. Entendez qu’il a le physique du cambusier, de l’hôtelier du vieux Toulon ou de l’accessoiriste-régisseur parlant au public d’une tournée de septième ordre.

--Jolie carte postale, répète-t-il. Il n’y a pas à dire, c’est bien couleur locale!

Et décidément très cordial:

--Vous allez sans doute à Bosraa?

Je suis peu «liant». Ni sur les paquebots, ni dans les trains, ni sur le quai des gares, ni dans les hôtels, je n’aime échanger ma carte avec un inconnu. Et puis--dois-je le dire?--je fuis le Français exporté. Trop souvent il s’est montré à moi en de telles postures que, vraiment, il ne me plaît point d’être vu en sa compagnie--même par des Bédouins.

--Vous allez sans doute à Bosraa, répète l’homme. Moi aussi. Nous voyagerons donc ensemble. Car, comme de juste, je prends des premières.

Si je ne recherche point, si j’évite d’entrer en relations avec mes semblables rencontrés au loin, je n’ai jamais su, je ne saurais jamais tourner le dos à un importun, refuser la place qu’il m’offre à côté de lui, empêcher qu’il ne s’asseye auprès de moi. Que de fois, malgré mes principes, ma volonté, me suis-je laissé capter, annexer par des êtres ridicules ou odieux! Et que de peine j’ai eue à me libérer d’eux!

Je sens que, ce matin encore, si les circonstances voulaient que je voyage seul je n’échapperais pas à mon destin. Mais je suis protégé contre les fâcheux et contre ma faiblesse. Je suis en tutelle. Deux officiers et leurs jeunes femmes doivent m’accompagner. Au moment que je cherche une formule pour gagner le large, ils paraissent. Je les rejoins, nous prenons place dans le train.

Mes compagnons sourient. Ils échangent des regards amusés. L’homme au pardessus gris chiné, suit le couloir devant notre compartiment. Il salue. Il est suivi de deux femmes: une musulmane dont le voile est relevé et une chrétienne.

Toutes deux ont les cheveux passés au henné roux, les paupières bleues, les joues enflammées par le fard. Elles fument. Derrière elles, un vieil homme coiffé d’un tarbouche porte une scie à bois et deux lourds filets de provisions.

--Vous connaissez? me demande un des officiers.

--Non.

A son sourire, à l’expression de son regard, je sens qu’il est incrédule.

--Vous ne connaissez pas M. Robert, directeur des dix-huit maisons militaires[16] de l’Armée du Levant? Vous savez que c’est un personnage considérable.

[16] Dans le civil nous disons «maison».

--Je n’en doute point!... Et je constate qu’une fois encore j’ai laissé passer l’occasion de me créer une belle relation.

Le train s’ébranle. Il couvre trois kilomètres, s’arrête deux heures, repart, fait une nouvelle station plus longue que la première. Tout espoir d’arriver à Bosraa-eski-Cham pour le déjeuner est perdu. Et même, il n’est que Dieu pour savoir si nous passerons ou non la nuit dans ce wagon.

C’est le voyage! Le voyage dans un pays en guerre, sur une voie que chaque jour l’Arabe et le Druse coupent et qu’il faut réparer.

Nous sommes patients, résignés plutôt. Nous avons perdu toute notion du temps. Nous regardons à travers les glaces ruisselantes le cloaque roux qui s’étend à l’infini. Personnellement je tâche à me convaincre que j’éprouve satisfaction et fierté à savoir que je traverse la plaine où Israël vainquit Og, roi de Baschan, tua ses sujets jusqu’au dernier et s’empara de son territoire.

M. Robert paraît à la porte de notre wagon. Il se découvre, s’incline. A ce moment je suis tout à fait certain qu’il a bien été régisseur parlant au public. Il est des gestes qui ne peuvent tromper.

--Messieurs et dames, dit-il, je vois avec peine que vous n’avez pas de provisions. Moi, je suis précautionneux de ma nature. C’est ce qui fait que j’ai apporté de quoi déjeuner. Si le cœur vous en dit...

Nous nous regardons, mes compagnons et moi. Ils ressemblent tous les quatre à Charlie Chaplin aux pires moments de disette de la _Ruée vers l’or_. Il est vraisemblable que l’expression de mon visage est identique à la leur...

--Allons, sans cérémonie, dit M. Robert. C’est offert de bon cœur...

Que celui qui n’a jamais eu faim entre Derâa et Bosraa-eski-Cham, par un après-midi de décembre, qui ne s’est jamais demandé quand sonnerait l’heure de son prochain repas, nous juge!

Nous sommes sans force pour résister à la douce voix, à la voix tentatrice du directeur des Maisons Militaires de l’Armée du Levant. Nous acceptons de ses mains le pain, les sardines, le thon mariné, la mortadelle, les œufs durs, le fromage, la bière, les oranges, les mandarines.