Part 5
Tous ces hommes ont détruit la paix, la sûreté et la liberté sur la terre.
Vous ne retrouverez donc la liberté, la sûreté, la paix, qu’en combattant contre eux sans relâche.
La cité qu’ils ont faite est la cité de Satan; vous avez à rebâtir la cité de Dieu.
Dans la cité de Dieu, chacun aime ses frères comme soi-même, et c’est pourquoi nul n’est délaissé, nul n’y souffre, s’il est un remède à ses souffrances.
Dans la cité de Dieu, tous sont égaux, aucun ne domine, car la justice seule y règne avec l’amour.
Dans la cité de Dieu, chacun possède sans crainte ce qui est à lui, et ne désire rien de plus, parce que ce qui est à chacun est à tous, et que tous possèdent Dieu, qui renferme tous les biens.
Dans la cité de Dieu, nul ne sacrifie les autres à soi, mais chacun est prêt à se sacrifier pour les autres.
Dans la cité de Dieu, s’il se glisse un méchant, tous se séparent de lui et tous s’unissent pour le contenir, ou pour le chasser: car le méchant est l’ennemi de chacun, et l’ennemi de chacun est l’ennemi de tous.
Quand vous aurez rebâti la cité de Dieu, la terre refleurira, et les peuples refleuriront, parce que vous aurez vaincu les fils de Satan qui oppriment les peuples et désolent la terre, les hommes d’orgueil, les hommes de rapine, les hommes de meurtre et les hommes de peur.
XXXIV
Si les oppresseurs des nations étoient abandonnés à eux-mêmes, sans appui, sans secours étranger, que pourroient-ils contre elles?
Si, pour les tenir en servitude, ils n’avoient d’aide que l’aide de ceux à qui la servitude profite, que seroit-ce que ce petit nombre contre des peuples entiers?
Et c’est la sagesse de Dieu qui a ainsi disposé les choses, afin que les hommes puissent toujours résister à la tyrannie; et la tyrannie seroit impossible, si les hommes comprenoient la sagesse de Dieu.
Mais ayant tourné leur cœur à d’autres pensées, les dominateurs du monde ont opposé à la sagesse de Dieu que les hommes ne comprenoient plus, la sagesse du prince de ce monde, de Satan.
Or Satan, qui est le roi des oppresseurs des nations, leur suggéra, pour affermir leur tyrannie, une ruse infernale.
Il leur dit: Voici ce qu’il faut faire. Prenez dans chaque famille les jeunes gens les plus robustes et donnez-leur des armes, et exercez-les à les manier, et ils combattront pour vous contre leurs pères et leurs frères; car je leur persuaderai que c’est une action glorieuse.
Je leur ferai deux idoles, qui s’appelleront Honneur et Fidélité, et une loi qui s’appellera Obéissance passive.
Et ils adoreront ces idoles, et ils se soumettront à cette loi aveuglément, parce que je séduirai leur esprit, et vous n’aurez plus rien à craindre.
Et les oppresseurs des nations firent ce que Satan leur avoit dit, et Satan aussi accomplit ce qu’il avoit promis aux oppresseurs des nations.
Et l’on vit les enfants du peuple lever le bras contre le peuple, égorger leurs frères, enchaîner leurs pères, et oublier jusqu’aux entrailles qui les avoient portés.
Quand on leur disoit: Au nom de tout ce qui est sacré, pensez à l’injustice, à l’atrocité de ce qu’on vous ordonne; ils répondoient: Nous ne pensons point, nous obéissons.
Et quand on leur disoit: N’y a-t-il plus en vous aucun amour pour vos pères, vos mères, vos frères et vos sœurs? ils répondoient: Nous n’aimons point, nous obéissons.
Et quand on leur montroit les autels du Dieu qui a créé l’homme et du Christ qui l’a sauvé, ils s’écrioient: Ce sont là les Dieux de la patrie; nos Dieux, à nous, sont les Dieux de ses maîtres, la Fidélité et l’Honneur.
Je vous le dis en vérité, depuis la séduction de la première femme par le serpent, il n’y a point eu de séduction plus effrayante que celle-là.
Mais elle touche à sa fin. Lorsque l’esprit mauvais fascine des âmes droites, ce n’est que pour un temps. Elles passent comme à travers un rêve affreux, et au réveil elles bénissent Dieu qui les a délivrées de ce tourment.
Encore quelques jours, et ceux qui combattoient pour les oppresseurs, combattront pour les opprimés; ceux qui combattoient pour retenir dans les fers leurs pères, leurs mères, leurs frères et leurs sœurs, combattront pour les affranchir.
Et Satan fuira dans ses cavernes avec les dominateurs des nations.
XXXV
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour la justice, pour la sainte cause des peuples, pour les droits sacrés du genre humain.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour délivrer mes frères de l’oppression, pour briser leurs chaînes et les chaînes du monde.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre contre les hommes iniques pour ceux qu’ils renversent et foulent aux pieds, contre les maîtres pour les esclaves, contre les tyrans pour la liberté.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que tous ne ne soient plus la proie de quelques-uns, pour relever les têtes courbées et soutenir les genoux qui fléchissent.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que les pères ne maudissent plus le jour où il leur fut dit: Un fils vous est né; ni les mères celui où elles le serrèrent pour la première fois sur leur sein.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que le frère ne s’attriste plus en voyant sa sœur se faner comme l’herbe que la terre refuse de nourrir; pour que la sœur ne regarde plus en pleurant son frère qui part et ne reviendra point.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que chacun mange en paix le fruit de son travail; pour sécher les larmes des petits enfants qui demandent du pain, et on leur répond: Il n’y a plus de pain; on nous a pris ce qui en restoit.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour le pauvre, pour qu’il ne soit pas à jamais dépouillé de sa part dans l’héritage commun.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour chasser la faim des chaumières, pour ramener dans les familles l’abondance, la sécurité et la joie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour rendre à ceux que les oppresseurs ont jetés au fond des cachots, l’air qui manque à leurs poitrines et la lumière que cherchent leurs yeux.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples, et les empêchent de s’embrasser comme les fils du même père, destinés à vivre unis dans un même amour.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour affranchir de la tyrannie de l’homme la pensée, la parole, la conscience.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour les lois éternelles descendues d’en haut, pour la justice qui protége les droits, pour la charité qui adoucit les maux inévitables.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu, et une patrie sur la terre.
Que tes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat!
XXXVI
Pourquoi vous fatiguez-vous vainement dans votre misère? Votre désir est bon, mais vous ne savez pas comment il doit s’accomplir.
Retenez-bien cette maxime: Celui-là seul peut rendre la vie, qui a donné la vie.
Vous ne réussirez à rien sans Dieu.
Vous vous tournez et retournez sur votre lit d’angoisse: quel soulagement avez-vous trouvé?
Vous avez abattu quelques tyrans, et il en est venu d’autres pires que les premiers.
Vous avez aboli des lois de servitude, et vous avez eu des lois de sang, et après encore des lois de servitude.
Défiez-vous donc des hommes qui se mettent entre Dieu et vous, pour que leur ombre vous le cache. Ces hommes-là ont de mauvais desseins.
Car c’est de Dieu que vient la force qui délivre, parce que c’est de Dieu que vient l’amour qui unit.
Que peut faire pour vous un homme qui n’a que sa pensée pour règle, et pour loi que sa volonté?
Même quand il est de bonne foi et ne souhaite que le bien, il faut qu’il vous donne sa volonté pour loi et sa pensée pour règle.
Or tous les tyrans ne font que cela.
Ce n’est pas la peine de bouleverser tout et de s’exposer à tout, pour substituer à une tyrannie une autre tyrannie.
La liberté ne consiste pas en ce que ce soit celui-ci qui domine au lieu de celui-là; mais en ce qu’aucun ne domine.
Or, où Dieu ne règne pas, il est nécessaire qu’un homme domine, et cela s’est vu toujours.
Le règne de Dieu, je vous le dis encore, c’est le règne de la justice dans les esprits et de la charité dans les cœurs: et il a sur la terre son fondement dans la foi en Dieu et la foi au Christ, qui a promulgué la loi de Dieu, la loi de charité et la loi de justice.
La loi de justice enseigne que tous sont égaux devant leur père, qui est Dieu, et devant leur seul maître, qui est le Christ.
La loi de charité leur apprend à s’aimer et à s’entr’aider comme les fils d’un même père et les disciples d’un même maître.
Et alors ils sont libres, parce que nul ne commande à autrui, s’il n’a été librement choisi de tous pour commander: et on ne peut leur ravir leur liberté, parce qu’ils sont tous unis pour la défendre.
Mais ceux qui vous disent: Avant nous, on n’a pas su ce que c’est que la justice: la justice ne vient pas de Dieu, elle vient de l’homme: fiez-vous à nous, et nous vous en ferons une qui vous satisfera:
Ceux-là vous trompent, ou, s’ils vous promettent sincèrement la liberté, ils se trompent eux-mêmes.
Car ils vous demandent de les reconnoître pour maîtres, et ainsi votre liberté ne seroit que l’obéissance à ces nouveaux maîtres.
Répondez-leur que votre maître est le Christ, que vous n’en voulez point d’autre, et le Christ vous affranchira.
XXXVII
Vous avez besoin de beaucoup de patience et d’un courage qui ne se lasse point: car vous ne vaincrez pas en un jour.
La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front.
Plusieurs commencent avec ardeur, et puis ils se rebutent, avant d’être arrivés au temps de la moisson.
Ils ressemblent aux hommes mous et lâches qui, ne pouvant supporter le travail d’arracher de leurs champs les mauvaises herbes à mesure qu’elles croissent, sèment et ne recueillent point, parce qu’ils ont laissé étouffer la bonne semence.
Je vous le dis, il y a toujours une grande famine dans ce pays-là.
Ils ressemblent encore aux hommes insensés qui, ayant élevé jusqu’au toit une maison pour s’y loger, négligent de la couvrir, parce qu’ils craignent un peu de fatigue de plus.
Les vents et les pluies viennent, et la maison s’écroule, et ceux qui l’avoient bâtie sont tout-à-coup ensevelis sous ses ruines.
Quand même vos espérances auroient été trompées non-seulement sept fois, mais septante fois sept fois, ne perdez jamais l’espérance.
Lorsqu’on a foi en elle, la cause juste triomphe toujours, et celui-là se sauve qui persévère jusqu’à la fin.
Ne dites pas: C’est souffrir beaucoup pour des biens qui ne viendront que tard.
Si ces biens viennent tard, si vous n’en jouissez que peu de temps, ou que même il ne vous soit pas donné d’en jouir du tout, vos enfants en jouiront, et les enfants de vos enfants.
Ils n’auront que ce que vous leur laisserez: voyez donc si vous voulez leur laisser des fers et des verges et la faim pour héritage.
Celui qui se demande ce que vaut la justice, profane en son cœur la justice; et celui qui suppute ce que coûte la liberté renonce en son cœur à la liberté.
La liberté et la justice vous pèseront dans la même balance où vous les aurez pesées. Apprenez donc à en connoître le prix.
Il y a des peuples qui ne l’ont point connu, et jamais misère n’égala leur misère.
S’il est sur la terre quelque chose de grand, c’est la résolution ferme d’un peuple qui marche sous l’œil de Dieu, sans se lasser un moment, à la conquête des droits qu’il tient de lui; qui ne compte ni ses blessures, ni les jours sans repos, ni les nuits sans sommeil, et qui se dit: Qu’est-ce que cela? La justice et la liberté sont dignes de bien d’autres travaux.
Il pourra éprouver des infortunes, des revers, des trahisons, être vendu par quelque Juda. Que rien ne le décourage.
Car je vous le dis en vérité, quand il descendroit comme le Christ dans le tombeau, comme le Christ il en sortiroit le troisième jour, vainqueur de la mort, et du prince de ce monde, et des ministres du prince de ce monde.
XXXVIII
Le laboureur porte le poids du jour, s’expose à la pluie, au soleil, aux vents, pour préparer par son travail la moisson qui remplira ses greniers à l’automne.
La justice est la moisson des peuples.
L’artisan se lève avant l’aube, allume sa petite lampe, et fatigue sans relâche pour gagner un peu de pain qui le nourrisse lui et ses enfants.
La justice est le pain des peuples.
Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint d’aucunes peines; il use son corps et oublie le sommeil, afin d’amasser des richesses.
La liberté est la richesse des peuples.
Le matelot traverse les mers, se livre aux flots et aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le froid et le chaud, afin de s’assurer quelque repos dans ses vieux ans.
La liberté est le repos des peuples.
Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille et combat, et donne son sang, pour ce qu’il appelle la gloire.
La liberté est la gloire des peuples.
S’il est un peuple qui estime moins la justice et la liberté, que le laboureur sa moisson, l’artisan un peu de pain, le marchand les richesses, le matelot le repos et le soldat la gloire; élevez autour de ce peuple une haute muraille, afin que son haleine n’infecte pas le reste de la terre.
Quand viendra le grand jour du jugement des peuples, il lui sera dit: Qu’as-tu fait de ton âme? on n’en a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont été tout pour toi. Tu as aimé la boue, va pourrir dans la boue.
Et le peuple, au contraire, qui au-dessus des biens matériels aura placé dans son cœur les vrais biens; qui pour les conquérir n’aura épargné aucun travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra cette parole:
A ceux qui ont une âme, la récompense des âmes. Parce que tu as aimé plus que toutes choses la liberté et la justice, viens, et possède à jamais la justice et la liberté.
XXXIX
Croyez-vous que le bœuf qu’on nourrit à l’étable pour l’atteler au joug, et qu’on engraisse pour la boucherie, soit plus à envier que le taureau qui cherche libre sa nourriture dans les forêts?
Croyez-vous que le cheval qu’on scelle et qu’on bride, et qui a toujours abondamment du foin dans le râtelier, jouisse d’un sort préférable à celui de l’étalon qui, délivré de toute entrave, hennit et bondit dans la plaine?
Croyez-vous que le chapon à qui l’on jette du grain dans la basse-cour, soit plus heureux que le ramier qui, le matin, ne sait pas où il trouvera sa pâture de la journée?
Croyez-vous que celui qui se promène tranquille dans un de ces parcs qu’on appelle royaumes, ait une vie plus douce que le fugitif qui, de bois en bois et de rocher en rocher, s’en va le cœur plein de l’espérance de se créer une patrie?
Croyez-vous que celui qui dort, la corde au cou, sur la litière que lui a jetée son maître, ait un meilleur sommeil que celui qui, après avoir combattu pendant le jour pour ne dépendre d’aucun maître, se repose quelques heures, la nuit, sur la terre, au coin d’un champ?
Croyez-vous que le lâche, qui traîne en tout lieu la chaîne de l’esclave, soit moins chargé que l’homme de courage qui porte les fers du prisonnier?
Croyez-vous que l’homme timide qui expire dans son lit, étouffé par l’air infect qui environne la tyrannie, ait une mort plus désirable que l’homme ferme qui, sur l’échafaud, rend à Dieu son âme libre comme il l’a reçue de lui?
Le travail est partout et la souffrance partout: seulement il y a des travaux stériles et des travaux féconds, des souffrances infâmes et des souffrances glorieuses.
XL
Il s’en alloit errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!
J’ai passé à travers les peuples, et ils m’ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L’exilé partout est seul.
Lorsque je voyois, au déclin du jour, s’élever du creux d’un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disois: Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s’y assied au milieu des siens. L’exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête? Elle me chasse comme eux, et qu’importe où? L’exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays: ils ne me disent rien. L’exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine; mais son murmure n’est pas celui qu’entendit mon enfance: il ne rappelle à mon âme aucuns souvenirs. L’exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu’ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L’exilé partout est seul.
On m’a demandé: Pourquoi pleurez-vous? Et quand je l’ai dit, nul n’a pleuré, parce qu’on ne me comprenoit point. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des vieillards entourés d’enfants, comme l’olivier de ses rejetons; mais aucun de ces vieillards ne m’appeloit son fils, aucun de ces enfants ne m’appeloit son frère. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes filles sourire, d’un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s’étoit choisi pour époux; mais pas une ne m’a souri. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s’étreindre comme s’ils avoient voulu de deux vies ne faire qu’une vie; mais pas un ne m’a serré la main. L’exilé partout est seul.
Il n’y a d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L’exilé partout est seul.
Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis comme toi: tous voient passer et s’évanouir pères, frères, épouses, amis.
La patrie n’est point ici bas; l’homme vainement l’y cherche; ce qu’il prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.
Il s’en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!
XLI
Et la patrie me fut montrée.
Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyois le temps les emporter d’une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit le souffle du Midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le lointain sur la plaine.
Et je montois, et je montois encore; et les réalités, invisibles à l’œil de chair, m’apparurent, et j’entendis des sons qui n’ont point d’écho dans ce monde de fantômes.
Et ce que j’entendois, ce que je voyois étoit si vivant, mon âme le saisissoit avec une telle puissance, qu’il me sembloit qu’auparavant tout ce que j’avois cru voir et entendre n’étoit qu’un songe vague de la nuit.
Que dirai-je donc aux enfants de la nuit, et que peuvent-ils comprendre? Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein de la nuit, dans la région du temps et des ombres?
Je voyois comme un océan immobile, immense, infini; et dans cet océan, trois océans: un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie; et ces trois océans, se pénétrant l’un l’autre sans se confondre, ne formoient qu’un même océan, qu’une même unité indivisible, absolue, éternelle.
Et cette unité étoit Celui qui est; et, au fond de son être, un nœud ineffable lioit entre elles trois personnes, qui me furent nommées, et leurs noms étoient le Père, le Fils, l’Esprit; et il y avoit là une génération mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, fécond; et le Père, le Fils, l’Esprit, étoient Celui qui est.
Et le Père m’apparoissoit comme une puissance qui, au-dedans de l’Être infini, un avec elle, n’a qu’un seul acte, permanent, complet, illimité, qui est l’Être infini lui-même.
Et le Fils m’apparoissoit comme une parole, permanente, complète, illimitée, qui dit ce qu’opère la puissance du Père, ce qu’il est, ce qu’est l’être infini.
Et l’Esprit m’apparoissoit comme l’amour, l’effusion, l’aspiration mutuelle du Père et du Fils, les animant d’une vie commune, animant d’une vie permanente, complète, illimitée, l’être infini.
Et ces trois étoient un, et ces trois étoient Dieu, et ils s’embrassoient et s’unissoient dans l’impénétrable sanctuaire de la substance une: et cette union, cet embrassement, étoient, au sein de l’immensité, l’éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.
Et dans les profondeurs de cet infini océan d’être, nageoit et flottoit et se dilatoit la création; telle qu’une île qui incessamment dilateroit ses rivages au milieu d’une mer sans limites.
Elle s’épanouissoit comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux, et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface.
Et je voyois les êtres s’enchaîner aux êtres, et se produire et se développer dans leur variété innombrable, s’abreuvant, se nourrissant d’une sève qui jamais ne s’épuise, de la force, de la lumière et de la vie de Celui qui est.
Et tout ce qui m’avoit été caché jusqu’alors se dévoiloit à mes regards, que n’arrêtoit plus la matérielle enveloppe des essences.
Dégagé des entraves terrestres, je m’en allois de monde en monde, comme ici-bas l’esprit va d’une pensée à une pensée; et après m’être plongé, perdu, dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et de l’amour, je me plongeois, je me perdois dans la source même de l’amour, de la sagesse et de la puissance.
Et je sentois ce que c’est que la patrie; et je m’enivrois de lumière, et mon âme, emportée par des flots d’harmonie, s’endormoit sur les ondes célestes, dans une extase inénarrable.
Et puis je voyois le Christ à la droite de son père, rayonnant d’une gloire immortelle.
Et je le voyois aussi comme un agneau mystique immolé sur un autel; des myriades d’anges et les hommes rachetés de son sang l’environnoient, et, chantant ses louanges, ils lui rendoient grâce dans le langage des cieux.
Et une goutte du sang de l’Agneau tomboit sur la nature languissante et malade, et je la vis se transfigurer; et toutes les créatures qu’elle renferme palpitèrent d’une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix, et cette voix disoit:
Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal et vaincu la mort.
Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l’esprit les couvrit de son ombre, et il y eut entre eux un mystère divin; et les cieux en silence tressaillirent.
FIN.