Part 9
A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait sur le roi comme si la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles députations, nouveaux gardes nationaux, nouveaux conseillers généraux et municipaux.
Parmi ces derniers, le président du conseil municipal d'un canton de l'Orne se fit remarquer par un discours assez proprement récité.
Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, s'enquiert des besoins de sa commune et termine son compliment par ces mots:
—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.
—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. C'est impossible, j'ai arrêté ma place à la diligence et j'ai eu la bêtise de donner des arrhes.
—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, à moins pourtant que vous ne soyez invité autre part.
Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer de noblesse, n'en avait pas moins des côtés touchants, disparut bien vite.
Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis une faute politique énorme; à le voir si souvent et de si près, le peuple s'était aperçu qu'au demeurant le roi n'était qu'un homme.
En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait d'avoir semé dans une terre aussi ingrate.
La noblesse boudait naturellement.
La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite entretenait ses rancunes.
Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en loin, une grande voiture bleue, de grands laquais rouges, trente dragons commandés par un simple lieutenant, traversaient au grand trot les Champs-Élysées déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux quittaient les contre-allées pour voir le roi qui, d'un fort grand air, répondait à leurs saluts, mais sans affectation et sans plaisir. Le petit-fils d'Henri IV était devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut l'humanité.
Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de femme, un ruban, un bout d'étoffe, et tout le monde courait respectueusement saluer la reine.
Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on l'aurait saluée avec la même vénération, tant sa bonté et ses hautes vertus avaient touché les cœurs.
LE DUC DE BRUNSWICK
Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité, c'est ce pauvre prince de Brunswick.
Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de la _Gazette de Paris_, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses héritiers qui s'en soucient bel et bien.
C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on ne vit un prince si cocasse.
En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire à gorge déployée.
Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf.
Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage pour voir que ses yeux étaient _faits_ comme ceux d'une fille, que sa barbe était vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.
Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis longtemps tout sentiment de dignité.
Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques, surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le _colonel belge_, qui souriait au _vieux marquis_, qui s'inclinait devant le _Persan_ de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.
Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces agissements peu hospitaliers.
On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.
Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.
L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de l'Ambigu.
A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard n'avait présidé à l'arrangement du lieu.
Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.
C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue; on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant, commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis et douteux compagnons de tous les pays.
Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été précieusement conservée.
Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.
Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans les tableaux du temps.
L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su parler.
A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense, surtout quand le mérite l'accompagne.
Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui n'était pas sa sœur.
C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de l'opinion publique.
Un jour, il demanda à son coiffeur:
—Que dit-on de moi dans Paris?
—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est toujours très bien coiffée.
—Ah! Et puis?
—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.
—Et ensuite?
—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.
—Est-ce tout?
—A peu près.
—Que dit-on de mon hôtel?
—On le trouve superbe.
—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?
—Ah si! Monseigneur.
—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.
—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.
—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.
Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en tremblant:
—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose, j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien différent.
—C'est bon. Que manque-t-il?
—On dit que ça manque de femme.
Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit simplement:
—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.
Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait égayer l'hôtel par sa présence.
On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.
Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.
Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux badauds du boulevard.
Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant assez chichement.
Voici l'histoire de cette fille.
Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.
Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.
On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.
Une Allemande, il ne fallait pas y songer.
Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.
Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.
Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne ne comprend.
Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.
Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues, elle ne répondit pas un mot.
Le prince doutait encore; il lui dit:
—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille francs.
La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.
Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.
—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à m'ennuyer.
—Elle parle! s'écria le duc.
—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.
Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son cocher fut inconsolable.
A PROPOS DU SHAH DE PERSE
Les Parisiens sont toujours les mêmes.
Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers.
«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.»
«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.»
«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.»
«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.»
C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du mal de mer que de l'esprit français.
Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la peine d'entendre la plaisanterie.
Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse inimaginable.
Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.
Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante qu'on aurait pu s'y attendre.
Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.
Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux qu'un professeur de langues orientales.
Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que Feth-Ali le fit mander près de lui.
—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.
Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.
Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer; mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une fable par mois.
Le mois suivant il dit _la Cigale et la Fourmi_; enfin, après un an, il n'en était qu'à _l'Alouette, ses petits et le maître du champ_.
Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre chose.
La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais le brouiller avec son maître.
Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la tunique du shah.
Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit à raccommoder la tunique endommagée.
Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.
—Que veut dire cela? demanda-t-il.
Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais appris.
Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince.
Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un poète capable de lui improviser des fables.
Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui seraient bien payées.
La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux habits.
—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des Français.
Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison.
Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.
Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne vaut pas mieux.
THÉODORE BARRIÈRE
A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une historiette qui peint mieux l'auteur des _Faux Bonshommes_ que tout ce qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume.
Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule.
—Vous êtes Jules Noriac?
—Oui, monsieur.
—Je suis Théodore Barrière.
—Enchanté de faire connaissance avec vous.
—Ça tombe bien, je viens _te_ demander un service.
—Tant mieux, de quoi s'agit-il?
—Lis.
Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux chevaliers de la Légion d'honneur.
—Eh bien?
—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser passer ça.
—Tu as raison.
—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des Variétés, il prend du café, l'animal!
Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde, je demeurai stupéfait.
—Mais, _cher ami_, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance.
—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu sur-le-champ.
—A dix heures du soir?
—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me gêne pas; va, je t'attends chez Véron.
Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy, le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de raison que d'esprit.
—Tu arrives bien, lui dis-je, _nous_ allons demander raison à ce monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les griefs du collaborateur de Mürger.
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main sur-le-champ.
Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous regardait stupéfait en murmurant:
—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la note?
—Quelle note?
—Tenez.
Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note suivante:
«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis depuis longtemps au-dessus de toute récompense.»
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie:
—Pour quelle heure?
—Relis ton journal.
—Je l'ai lu.
—Non, il y a une note.
—Qu'est-ce que ça me fait?
—Ça nous fait beaucoup.
Barrière se décide enfin et lit la... note.
—Eh bien, dit-il, après?
—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui qui a écrit ça?
—Pourquoi donc, pourquoi donc?
—Ça ne se peut pas.
Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments.
—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout; _je ne peux pas entrer dans tout ça_.
Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison.
PEPITA SANCHEZ
Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était toute sa gloire.
—Triste gloire! disent les gens vertueux.
—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la Sanchez ont un grand poids dans le monde.
Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui vont à la messe.
Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage qui les brode.
Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un point:
La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler quelqu'un?
Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout Paris?
Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue d'or?
A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de son esprit?
Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M. Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses pièces.
Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois jours, on n'y pensera plus.
Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
Il accompagnait la dame, le soir.
Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre dessein de mourir sous ses yeux?
HENRI MÜRGER
Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi, comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur.
Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter extrêmement, que ceci:
—Vous savez, mon cher, que _la Dame aux Camélias_ c'est tout simplement _la Vie de Bohême_, et que Dumas fils est un filou.
Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable grimace.
C'est que _la Dame aux Camélias_ n'avait fait son trou qu'au théâtre; cela la rendait plus jeune; mais le volume de _la Dame aux Camélias_ était plus vieux que le volume de _la Vie de Bohême_, et le pauvre brave garçon se disait en lui-même:
—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi.
Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas. Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une femme qu'une autre femme.
LES AMIS D'HENRY MÜRGER
Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur du pauvre Colline II.