Part 8
Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul pistolet chargé.
Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien, sinon qu'on serait exact au rendez-vous.
Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.
Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des témoins qui l'avaient assisté lui demanda:
—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite était insignifiante.
—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très difficilement.
FAUX NOBLES ET CHAUVES
Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en 1889.
La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres, sans trop savoir pourquoi ni comment.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait.
Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi, qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.
Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre, mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée.
Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement.
M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il laissait à ses enfants.
Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères, jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici:
Il signait d'abord:
Alexis Gaudissart (de la Gacherie).
Puis:
Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.
Puis:
Alexis G. de la Gacherie.
Et enfin:
Alexis de la Gacherie.
Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet devenait, par le même procédé:
M. de la Rochepercée.
Et Gaudissart junior M. de Boisvert.
Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon chemin.
Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec un titre, et l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!
Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron.
C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la mort de son père.
Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une semblable liberté.
Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui, c'est le droit commun.
On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire pousser les cheveux.
—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité, vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux.
Et il ajoutait:
—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher.
Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère.
UN MARCHAND DE TABLEAUX
Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait, depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de M...—située non loin de Fontainebleau.
Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers, à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée.
—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand plaisir à vous servir de _cicérone_.
En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette.
Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose obligeamment de se reposer dans sa maison.
—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout, sans cérémonie.
On hésite.
—Une tasse de lait pour madame.
On n'hésite plus.
Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs de sa bicoque.
Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure.
Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde.
On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux couchés dans la poussière.
—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.
—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis; je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.
Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un plumeau.
Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller.
Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on a raconté si souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.
Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très visibles.
L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin.
—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux.
—Rien.
—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait.
—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.
—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux que de les laisser perdre.
—Non, mais enfin.
—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira.
—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me repens de ne pas les lui avoir laissés.
On offre de donner le prix regretté.
L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six francs pièce.
TÉMOIN DE TOUT LE MONDE
Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un gentilhomme pauvre qui a trouvé une singulière façon de se faire traiter trois fois par semaine.
Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un peu au jeu, un peu dans les coulisses du théâtre et de la Bourse et beaucoup dans les grands restaurants de Paris, dont il était le plus bel ornement.
Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, brave et digne parent, ne lui faisait une petite rente de trois mille six cents francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas crever de faim.
Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme intelligent; il a trouvé le moyen de satisfaire ses goûts sans se donner trop de peine, il a inventé la profession de témoin.
Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la salle des mariages, ganté et cravaté de blanc.
Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive souvent, il se présente, donne sa carte et déclare qu'il sera très heureux de rendre service.
Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; il y a même des gens qui payeraient pour ça; mais M. D... n'accepterait pas d'argent, il est de trop bonne maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le vicomte est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.
L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le vieux viveur sur _l'ingéniosité_ de son métier de témoin, il répondit:
—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a des mortes-saisons. Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin de deux mariages bourgeois; ces croquants n'ont-ils pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de miel et de partir avant déjeuner!
Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous que depuis quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement myope, eh bien, pendant les cérémonies, je suis sur des épines: j'ai toujours peur qu'il se trompe et qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est si vite arrivé!
COMÉDIENS ERRANTS
Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient dans un café d'assez piètre apparence, situé dans la rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on appelait cela la Bourse des comédiens, deux mots bien étonnés de se trouver ensemble.
Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin du Palais-Royal pour lieu des rendez-vous. Ils avaient le soleil du jardin, et pour les jours de pluie les arcades protectrices, et tout cela sans avoir besoin de consommer, comme au café des Vieilles-Étuves.
Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les comédiens se laissèrent entraîner.
De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze cents artistes nomades qui se promènent.
Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y avait en lui du fou et de l'inspiré.
Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre, mais parfois intéressant.
Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus tour à tour dans _Britannicus_ et dans _l'Omelette fantastique_, dans Buridan de _la Tour de Nesle_ et dans Balochard, il y avait tant de conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une aussi formidable erreur.
Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse. Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles; il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants».
La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois.
Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un bouchon de paille à la queue est à vendre.
Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement.
Les bons comédiens de province sont connus des directeurs de ces établissements, et sont toujours placés d'avance; les mauvais finissent toujours par se placer, mais c'est plus long.
Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement des artistes lyriques français et italiens, sont devenues des maisons fort estimables, rendant de grands services aux acteurs et aux directeurs; là tout se fait honnêtement et intelligemment.
Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.
On engage toujours et quand même.
Voici la combinaison.
Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité de son engagement.
En supposant les appointements à 500 francs par mois c'est 25 francs que l'agent touche tous les mois.
Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois d'avance par l'entremise de l'agent qui retient sa commission.
L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le même agent qui l'engage pour une autre ville toujours moyennant la même commission.
Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de rentes en se faisant siffler partout. Quand ils ont fini en France ils vont se faire siffler à l'étranger, c'est plus difficile, mais ils y mettent tant de bonne volonté!
Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, mais les femmes ont une manière à elles de porter la pauvreté qui enlève à ce vice une grande partie de l'horreur qu'il inspire aux mauvais cœurs.
L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne fille qui allait jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux les bravos que Paris lui refusait, n'existe plus.
Le théâtre en province est alimenté régulièrement.
Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux partis à prendre, devenir duègnes à Paris ou aller en province jouir d'un printemps éternel. Il est rare qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.
Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs vont faire assez volontiers une saison dans une grande ville, afin de s'habituer à la scène, et d'acquérir le pied marin.
Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que les mauvaises habitudes passées à l'état de tradition.
Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce reste se compose de choristes ou de coryphées des théâtres de la capitale, braves filles dévorées du désir de devenir aussi des étoiles.
Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de _la Grande-Duchesse_ ou de _la Timbale d'argent_ et elles arrivent à imiter madame Schneider ou Judic avec une perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou Lons-le-saunier.
Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut _créer_ un nouveau rôle, Castelnaudary ne rit plus.
Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de la troupe de fer-blanc gagner quelque talent et devenir passables.
Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui sont là comme elles seraient ailleurs, parce que c'est leur destinée.
Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à Paris sur un vrai théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci rêvent le théâtre d'Alger, parce qu'en Afrique les officiers sont nombreux et forment un très bon public.
L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE
Un pauvre diable de licencié se présente chez un gentilhomme fort riche qui a demandé, par la voie de la publicité, un précepteur pour son fils, âgé de douze ans.
—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.
—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur le comte, surtout si le sujet est intelligent.
—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le comte en se redressant.
—C'est ce que je me demandais, fait humblement le précepteur.
—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?
—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.
—Je n'en ai pas.
—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit bachelier ès lettres?
—Oh! mon Dieu, pas absolument.
—Bachelier ès-sciences?
—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement ce qui est nécessaire à un homme du monde qui a un beau nom et qui aura un jour trois cent mille francs de rentes.
—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se passer de bien des choses, monsieur le comte.
—C'est assez mon avis.
—Un peu de latin?
—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre famille.
—Un peu de grec?
—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui est helléniste en diable.
—Des langues vivantes?
—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les légations.
—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.
—Dites les littératures.
—Quant aux mathématiques.....
—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait pas compter est un bien triste sire, monsieur le professeur.
—C'est bien mon avis.
—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait un jour l'envie de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie de famille.
—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.
—Naturellement.
—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?
—Vous oubliez le dessin.
—Je le réservais.
—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni de la danse, ni de l'escrime.
—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le comte, que je suis assez peu entendu dans ces matières.
—A propos, savez-vous la gymnastique?
—Théoriquement.
—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai là-dessus parce que vous me convenez beaucoup.
—Monsieur le comte me comble.
—Vous connaissez les conditions?
—Votre intendant m'en a parlé.
—Elles vous conviennent?
—Mon Dieu, oui.
Six mois après cette conversation, le comte se trouve nez à nez devant le précepteur, qui le salue humblement.
—Vous avez à me parler, monsieur?
—Oui, monsieur le comte, une réclamation.
—Seriez-vous mécontent de votre élève?
—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est un charmant enfant, assez bien doué.
—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un, dans la maison?
—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement tenue et tous les commensaux se ressentent de l'aménité du maître.
—La nourriture, peut-être?
—Excellente.
—Votre chambre, sans doute?
—Fort convenable.
—Alors, quoi?
—Mon traitement, monsieur le comte.
—Ah! vous le trouvez insuffisant?
—Non, je le trouve ridicule.
—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, un homme de grand mérite, touchait 400 livres; le mien, qui a été plus tard ministre de l'instruction publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous avez 1,200 francs, et vous vous plaignez.
—Je ne me plains pas, je réclame.
—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir sur ce qui a été convenu. Vous m'eussiez demandé davantage que j'aurais sans doute accédé à votre demande.
—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...
—Que ne saviez-vous pas?
—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval _Mirliflor_, gagnât dix fois plus que moi, qui élève votre fils.
—Ce n'est pas du tout la même chose.
—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, que _Mirliflor_ étant plus intelligent que le vicomte, Tony a bien moins de peine que moi.
Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur fut remercié sur-le-champ.
Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails ignorés ne font rien à l'affaire.
Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort agitée, mais fort honorable, le destin et les électeurs de la Vienne-et-Loire envoyèrent le précepteur fantaisiste à l'Assemblée nationale.
L'autre jour, le comte, qui représente un département de l'Ouest, lui disait en souriant:
—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis quatre ans que nous siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas eu le bonheur de vous ranger à mon avis.
—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit le représentant de Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans que nous avons été en désaccord pour la première fois.
—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? Il ne m'en souvient plus; je vous en demande pardon.
Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte ajouta gracieusement:
—Vous avez l'air si jeune!
—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; je faisais alors partie de votre maison.
—Vous voulez rire?
—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte Paul, votre fils.
—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, en effet, je vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...
—Rationnel.
—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous qui êtes parti, parce que...
—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, gagnait dix fois plus que moi, qui soignais votre fils.
—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher collègue, c'était moi qui avais raison, et vous qui aviez tort. En voulez-vous la preuve?
—Je ne demande pas mieux.
—Eh bien, _Mirliflor_ m'a rapporté près d'un million, et ses produits me rapportent encore, tandis que mon fils a mangé la fortune de sa mère et a fait 500,000 francs de dettes. Que dites-vous de cela?
—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, votre fils a été mal entraîné.
FIGURES CONTEMPORAINES
LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE
Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre politique que celle du droit divin. Il pensa, non sans raison, qu'il deviendrait populaire en se faisant bourgeois, et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir sa majesté d'une redingote à la propriétaire.
Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse se changèrent en poignées de mains.
—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?
Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires qui se tendaient vers lui.
—Bien, mes bons amis, très bien.
Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de pair à compagnon, s'informant de leur famille, et de leurs affaires et de leurs affections.
Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé de tant de bonne grâce par ces bourgeois si fiers de lui toucher la main!
Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes oubliées aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. Elles prouvent combien le roi Louis-Philippe était doué d'une bonté à toute épreuve, doublée d'une finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était accompagnée d'une bonhomie charmante.
Une députation de la garde nationale de Bordeaux vint féliciter le roi d'avoir échappé à l'attentat de Fieschi.
Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les vrais Girondins.
Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort belle prestance, il lui adressa la parole avec infiniment de bonté.
Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, comme doit être tout Bordelais qui se respecte. Un rêve d'or traversa son cerveau, et, sans autre forme de procès, il se mit à faire l'article au roi.
—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté qu'il n'y en a pas un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement du baron de Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille qui ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Vous goûterez, ça ne vous engage à rien; si ça vous convient, vous payerez quand vous voudrez. J'ai confiance en vous, moi.
Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le premier, mais mieux élevé sans doute, comprenant l'inconvenance de son compatriote, voulut rompre les chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami, il s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce la plus épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:
—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de déposer nos respects aux pieds de votre femme?
—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; _elle_ est obligée, ce soir, de garder la maison.