Part 7
—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le ventre.
Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le rivage.
A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le soustraire à la potence.
—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie.
—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.
Et il sort son sabre.
Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces Allemands sont si originaux!
Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef de brigands, son libérateur.
—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma reconnaissance en t'envoyant cent florins.
—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime autant être payé tout de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant.
Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme l'éclair, le lui arrache des mains et le tue.
Le voilà libre.
Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce.
Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien qui ne flaire le diamant.
Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger; malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et le juif éprouve d'atroces douleurs.
Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits.
Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu pour un strass de peu de valeur.
Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent.
PETITS BONHEURS DU DEUIL
Paris est rentré chez lui.
Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien des encroûtés.
Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain.
Au siècle dernier quand une famille titrée de la _généralité_ de Paris annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.»
A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter, sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.
La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le «vallon solitaire» passant ses jours à contempler dans le miroir, dit un écrivain du temps, «ses oisifs appas».
Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à d'inutiles regrets.
Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie.
Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois, ne fût-ce que pour passer le temps.
La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers, couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien.
Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château, on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la saison».
Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.
Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas aussi sagement réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné.
Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous peine d'être rayé du grand livre du monde parisien.
Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on va jusqu'à la ruine.
Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien, comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon.
Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que le hasard lui-même ne se charge de tout.
Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence.
La Providence sauve tous les ans une vingtaine de familles engagées dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil.
Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne et attend son deuil en souriant.
Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.
Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté.
Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les Clamont et leurs alliés.
La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix familles.
Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques; soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça bouche toujours un trou.
Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois, un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune.
On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.
—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un.
—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon, voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.
—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux.
Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se dresser sur sa tête et se serait cru au _prima serra_ à l'auberge des Adrets.
Et pourtant!...
SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE
Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement aux stations balnéaires.
En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace Johnston a la poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel Scatt a dit:
—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette jeune et gracieuse personne.
C'est bien! Les parents disent:
—Miss Grace ira à Pau.
Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée que l'air de Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme de M. Johnston.
C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.
Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, et, après avoir examiné le cas de la bonne mistress Johnston, il déclare sur l'honneur qu'elle a des rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse nécessité que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, pour y faire une cure de vingt et un jours.
La très bonne mistress soupire longuement et apprête ses malles.
Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit que le jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce bon docteur, que cette pâleur n'est pas naturelle, et qu'il serait bon pour le jeune homme de respirer un air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de sapin des _pinadas_ d'Arcachon.
Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle sa malle, après avoir pris soin d'y mettre autre chose que ce que contenait celle du voyageur sentimental.
Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises et une culotte de soie noire; le jeune M. Olivier ne met dans la sienne qu'une chemise et six culottes. C'est la même chose, mais c'est le contraire.
—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième fils de la maison, M. Tristan.
M. Scatt réfléchit, et dit:
—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne vois aucune raison pour vous empêcher d'aller à la mer.
—Quelle mer?
—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, ou Dieppe.
La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux quatre coins de ce coin fortuné de l'Europe qui contient des eaux salutaires à tous les maux, même à la santé.
Miss Grace est à Pau.
Papa Johnston est à Ragatz.
Maman Johnston est à Néris.
Le jeune M. Olivier est à Arcachon.
L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.
Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera au grand complet et tous les membres de ses membres seront guéris, si le savant Samuel Scatt ne s'est pas trompé, ce qui arrive quelquefois.
En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.
Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame Josse si vous voulez, une fille et deux garçons.
Dans la famille anglaise il y a un chef.
Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.
En France, il est impossible de déterminer d'une façon positive quel est le chef de la famille Josse.
Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, mais il en est d'autres où c'est madame Josse. C'est elle qui a apporté l'argent ou l'a gagné, elle parle, on se tait et on obéit.
Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard ou le fils cadet, ce vaurien d'Edmond qui entortille toujours son père et qui fait faire à sa mère tout ce qu'il veut.
Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le célèbre docteur Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités communes, mais sur le mal du chef de la famille ou plutôt de celui qui mène la famille.
—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, mon mari a un asthme, mon fils Édouard est très pâle et Edmond est très rouge. Mais, voyez-vous, tout cela n'est rien du tout, l'essentiel est de penser à mon Athénaïs qui a la poitrine très faible.
—Oh! très faible...
—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il ne m'en souvient que trop.
—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des ménagements.
—Pas elle, son état.
—Naturellement.
—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce pour demander quelque chose, c'est la discrétion même. Eh bien, docteur, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices possibles et impossibles. Où faut-il aller pour que cette chère enfant trouve un soulagement à des maux d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier elle-même.
—Dame, il faut voir.
—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément suivies, et fallût-il aller au Caire, comme cette tragédienne, mademoiselle Rachel, Athénaïs ira; nous sommes décidés aux plus grands sacrifices.
—Nous n'en sommes pas encore là.
—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.
—Mais pas du tout!
—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, vous êtes bon.
—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai vue naître, n'est pas malade le moins du monde; maintenant si, pour votre satisfaction, et comme médecine préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y vois pas d'inconvénient.
—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce que c'est que le cœur d'une mère.
Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce simple motif qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant l'hiver, notamment le jour du bal de Montroussy.
A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température changeante ne fait pas bien l'affaire des douleurs de madame Josse, ni de l'asthme de son époux; Édouard y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.
La saison terminée, la famille Josse revient et se répand en imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.
Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité domine, la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est la mère, Néris est l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. En revanche, si c'est Edmond ou Olivier qui sont les Benjamins, on se décide pour la mer.
Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse, pauvre M. Josse, que je vous plains, vous, vos douleurs et votre asthme!
Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son père à demi suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés n'auront qu'une phrase à répondre à ceux qui tâcheront de les plaindre ou de les consoler:
—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de mal que de bien.
COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS
On célébrait la cent-et-onzième représentation d'_Orphée aux enfers_.
Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous les dieux de l'Olympe à souper.
C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar.
Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?
Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de féconder l'univers sans tordre ses cheveux.
Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses foudres sous son habit noir.
La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda, était venu _péricholer_ chez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il pas?
Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs.
La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en occuper.
Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là.
Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel avec toute la bonne grâce et l'esprit possible.
Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs succès qu'eux à sa fortune.
Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde sans exception, il est très aimé tout de même.
—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de gloire.
L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont le don de toucher ces braves gens.
Meyerbeer procédait tout différemment.
Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir:
—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je vous prie.
—A votre service, répondait le cor tremblant.
—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur des _Huguenots_, vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no 17 qui est en _ré_, il y a un _ut dièze_.
—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon.
—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais dû mettre un bécarre.
—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...
—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se tromper.
Et le maître s'en allait en saluant profondément.
—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de moi.
Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.
—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire, dit-il en fronçant le sourcil.
—Mais, monsieur...
—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites.
—Mais...
—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?
—Monsieur, il y a _ré ré si_.
—_Si_ quoi?
—_Si_ naturel.
—Ah! _si_ naturel; voilà trois fois que vous me faites _si_ bémol; si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous illusionnez.
—Mais, monsieur...
—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le marché... Continuons.
Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur.
—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami?
—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi.
—Parbleu!
—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible.
—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et je perdrais mon autorité.
—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé.
PARIS EST-IL UN GARGANTUA?
Voilà comment on fait les réputations.
Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules. Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait.
La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»
Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont reproduit la fameuse phrase.
Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous parviennent avec le même fait et le même commentaire.
Eh bien, c'est tout simplement déplorable.
Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes supplémentaires, qui ont dû lui rapporter six sous, ne se doute guère de la mauvaise action qu'il a commise.
Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout.
Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en lisant la _Petite Presse_ ou le _Petit Moniteur_, ce qu'ils feraient de leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront:
—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien; aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les regarder: Paris dévore tout.
De là une grande amertume des provinciaux contre Paris.
En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques trafiquants, et non la masse des gens de province.
Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci:
Élever un veau, le vendre et le manger après.
Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient:
—Paris nous dévore tout!
Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000 kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave homme.
La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette conclusion naturelle:
—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en voudrais.
Il se tait, mais.....
Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune, il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris, vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie.
Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins vrai.
Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur, qui est cause de ce vieux malentendu.
Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez en juger.
Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante moules.
Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à Paris trois cent mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille autres personnes ont mangé chacune _une_ moule, et que sept cent cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y pouvoir prendre part.
Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.
Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant Paris est la ville la plus sobre de l'univers.
Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière.
Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que gourmand.
Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.
Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque.
Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on disait les _ventrus_?
Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte du matin au soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins pour la dignité de notre temps.
Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons.
UN DUEL RUSSE
Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se contente de se saluer, et il n'est plus question de rien.
Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie.
Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche. C'est dur.
Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le soir même des noces. L'auteur de _Colomba_ a raconté la chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y perd rien.
Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.
Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.
—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit depuis longtemps.
On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés pour demander réparation au grave fonctionnaire.
—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.
—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait oublié l'aventure.
—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.
—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.
—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre.
—Il m'avait provoqué.
—C'est vrai.
—Je garde donc ma situation d'insulté.