Paris tel qu'il est

Part 4

Chapter 43,906 wordsPublic domain

Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout le monde fait bien.

Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu, il n'y a pas de mal à cela.

Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans en être plus fier.

Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide?

Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles?

A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention; tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des vieillards:

—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y étaient pas.

Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la _Revue des beaux-arts_, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu près.

Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins passaient dans un chantier de bois pour aller au collège Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur de la _Monographie des monuments de Paris_ n'avait rien d'exagéré.

Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.

Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert se peupla vite et bien.

Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.

Une seule chose désolait cette _ville_, c'était son nom. Les Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était bien mieux.

Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux arrondissements de la capitale.

Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays; l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture: Batignolles et Paris, ça fait deux.

Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs droits et prérogatives.

Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on couronnait une gentille et honnête jeune fille.

Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées.

Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la couronner, tout est pour le mieux.

Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une pénurie inutile à constater.

Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation, bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations.

Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.

La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et jolis visages est impossible à dire.

Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger voulant se renseigner?

—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la maison de Dieu?

—Monsieur, elle a été vertueuse.

Cet étranger s'en ira en pensant:

—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles. Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres? Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République française.

LA ROSIÈRE DE SURESNES

L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les roses de Nanterre et de Salency.

Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende.

Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru insignifiant d'abord.

Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère, et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa douleur.

La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu; elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère heureuse là où elle avait tant pleuré.

Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de sa chère regrettée.

C'est une idée qui viendrait à bien des mères.

ACTRICE ET GRANDE DAME

Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre toutes, ou je ne m'y connais pas.

Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux, tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses dents blanches.

Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.

Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction tout à fait dangereux.

Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En un mot, c'était un monstre.

Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera ce qui est.

Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans sa vie quelques accès d'honnêteté.

Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.

Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.

Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut de courte durée.

Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait, devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher Paris.

Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice de H..., de changer de conversation.

—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.

Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion, elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.

—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir, et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.

—Lequel?

—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais. Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.

—Que n'allez-vous la voir?

—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.

—Où demeure-t-elle?

—Rue Bleue.

—J'y vais.

—Vous?

—Moi.

Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.

—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...

—Vous l'aimez? demanda la malade.

—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez vite.

—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.

—Cherchez bien.

—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore pour quelques heures.

—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez, parlez.

—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.

La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau, elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de l'actrice.

—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés. Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.

—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse racontait la scène.

Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois, tout le monde a eu raison.

UN THÉATRE DE L'AVENIR

Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions, ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup.

Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point.

Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle, tout le monde comprendrait.

Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais.

Quarante-cinq mille Allemands;

Quinze mille Italiens;

Dix mille Espagnols;

Six mille Russes;

Douze mille Américains.

Sans compter les Français et les Parisiens.

La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.

Voilà son plan.

Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe anglaise.

Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle.

Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste; il croit en lui et a réponse à tout.

—Que jouerez-vous? lui demandait-on.

—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de Shakspeare.

—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française, mais les autres?

—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir; l'art ne vit pas de coups de fusil.

—Bien; mais les Russes?

—Je gratterai les Polonais.

—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres.

—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde, mais on ne protège que ce qui n'est pas français.

Monsieur Sikes, vous avez raison.

LES FAUX PAUVRES

Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.

Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:

—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.

Heureusement on est prévenu.

Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule de mendiants éhontés.

Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes, de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la séquelle des demandeurs.

Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne l'applique-t-on pas avec sévérité?

Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point, lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.

Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui, admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une institution.

Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours mutuels.

Mendier, dans cette société, s'appelle _faire la manche_. D'où vient cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan Larchey.

Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady, au faubourg Saint-Denis.

Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.

L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les lettres destinées aux cœurs généreux.

Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit formules qui, elles, ne variaient jamais.

Les _mancheurs_ achetaient ces lettres suivant les besoins de leur clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des clients.

—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot ou contre une actrice superstitieuse.

Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire et le _mancheur_ qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort de ne rien avoir.

Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de grands progrès.

Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune, leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.

Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se fatigue souvent de donner au même individu.

Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.

Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de relations et congédie le solliciteur.

Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:

—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que vingt-trois ans.

La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et vint à son secours; cela dura longtemps.

Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.

Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.

—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal des uns ne détruit pas le mal des autres.

La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes, se divise en deux catégories, les _leveurs_ et les _sujets_.

Le _leveur_ est celui qui découvre une victime, le _sujet_ est celui qui l'exploite.

Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune fille.

Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause de ses opinions avancées.

Il y a l'homme de lettres.

Il y a le peintre.

Il y a le graveur qui a perdu la vue.

Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.

Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.

Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et recommencent le lendemain.

Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.

Dans le temps, la _manche_ avait une reine. C'était une dame titrée, qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente famille.

Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:

—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.

Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails attendrissants et s'écriait:

—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu de fortune!

On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps, cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants, passa dans le monde parisien pour une sainte.

Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle _travaille_ encore un peu.

Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un _mancheur_ célèbre dont ils ignoraient la profession.

C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.

Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était toujours la même.

Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et, affectant d'être fort pressé, il lui disait:

—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche, l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis jusqu'à demain.

Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison, soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le _mancheur_, sur vingt portes, ramassait dix louis.

Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.

—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.

—Mendiant.

—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.

—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou d'une partie de la fortune d'autrui.

—Parfaitement.

—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.

—Quelle ambassade?

—Celle que vous voudrez.

TABLEAUX VIVANTS

En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.

Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps, sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la jeunesse.

Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police qui, comme on sait, a un œil partout.

Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car l'établissement fut fermé.

Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de Prudhon.

La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer tant de peine.

Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça abîme beaucoup les appartements.

La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins de loin aux personnages du tableau choisi.

Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons sont rarissimes.

Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.

Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien qu'ils prendraient leur revanche.

L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester cinq minutes sans parler.

LE MURILLO VOLÉ

On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous qui avez trouvé le fameux Murillo?

Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera; mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.

Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié:

—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également?

Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la toile et on l'a emportée.

Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait chose possible.