Paris tel qu'il est

Part 2

Chapter 23,932 wordsPublic domain

J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper une place distinguée dans le mouvement artistique.

Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas le plus bel ornement.

En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de quolibets; et encore!...

LES DEUX GENDARMES D'URI

Un philosophe a dit:

«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue de son bonheur ou celle de son infortune.»

Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.

Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer l'envie. Je vais regarder à côté.

Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre classique de la liberté?

Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton d'Uri, où est né Guillaume Tell?

Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.

S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.

Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote directement les lois, sa journée étant finie.

La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son prestige.

Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier arrondissement, dit _l'ancien pays_, et l'arrondissement d'Useren; pour garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait deux gendarmes.

Attendez donc, vous allez voir.

Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus heureux.

Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son supérieur.

Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux gendarmes commençait à se faisander.

En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie paisible des deux gendarmes.

Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.

Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient qu'il avait rendu un service dans le temps.

Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.

On assembla les chambres.

Elles interrogèrent le gendarme.

Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que, n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.

La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune, nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.

Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la république d'Uri.

Si vous saviez comme elle s'en passe!

L'HOMME AU SOU

Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.

Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.

Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.

Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.

Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en dessaisir.

Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des rixes.

Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et dans les omnibus.

Vous verrez ça au premier jour de pluie.

Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour celles qui auront des mains.

Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.

Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans le _Figaro_, quelques jours après la prise de Sébastopol:

«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:

«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»

Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:

«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»

Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies publiques.

Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.

UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES

Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts à combattre.

Dans le premier, on veut le _statu quo_.

Dans le second, on veut quitter le sentier battu.

Question de chiffon, vous l'avez deviné.

Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait peine inutile.

Voici son programme:

ART. 1er

La robe à plis est et demeure abolie.

ART. 2

Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne pourront être rétablis.

ART. 3

Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans les circonstances exceptionnelles.

ART. 4

M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.

Le spirituel rédacteur du _Sport_ ne s'est pas fait prier.

Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:

«La robe classique a cessé d'exister.

Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.

Corsage _corselet_, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.

La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules, et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et l'accompagne fort gracieusement.

A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.

La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»

Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour avoir beaucoup de succès.

Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les user.

PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE

M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble, _à l'instar_ de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.

«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les succès des pièces et la réputation des artistes?»

La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.

Il n'y a qu'à Paris où la _claque_ soit une institution permanente et organisée.

Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.

Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer, sans que la claque donne le signal.

Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer.

Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la _claque_ ne faisait pas leur _entrée_. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée, la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son chef de claque; elle sait bien que sans lui elle _n'étrennerait_ pas.

Elle sait aussi que _s'il_ voulait bien, sa rivale ferait vite des progrès dans l'esprit du public.

Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque.

S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait pas assez.

Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux, manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est perdue.

Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis, qui est toujours écouté.

Il note les passages importants, les mots à effets et les points d'orgue.

Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa mission est des plus délicates.

Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait tout. C'est,—en termes de coulisses,—le _chatouilleur_.

D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun, peut-être choquant.

D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration, et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce.

Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer jamais.

C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce.

Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui payent.

La place de chef de claque s'achète.

Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de temps qui varie de trois à cinq ans.

Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses engagements.

Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire.

On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de Paris, ils répondront invariablement:

—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux quitter le théâtre!

Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art.

Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens parce que tous les chefs de claque s'enrichissent.

Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour avoir une belle fortune fort honnêtement acquise.

M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations les plus loyales et les plus aimables.

J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui sont les commanditaires de leurs théâtres.

On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou.

Quel est donc ce mystère?

Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le mystère susdit:

Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent également.

Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas un n'entre pour rien dans une salle de spectacle.

Ils se divisent en trois classes:

_Les intimes._

_Les habitués._

_Les solitaires._

Les _intimes_, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on peut compter.

Ils sont au _rendez-vous_ dans un café voisin du théâtre, où ils sont forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le payer.

Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour _leurs_ artistes pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement.

En 1852, un _intime_ se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé.

Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.

—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'_elle_ chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait.

—Jamais de la vie, répondit l'autre.

Le vainqueur réfléchit et dit gravement.

—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien.

L'_habitué_ ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce.

L'_habitué_ sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les applaudisse à tout rompre.

Quand l'_habitué_ est vieux, il est absolument impossible; le présent n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de jouer un rôle de Roger ou de Massol.

Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque jamais son effet.

—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil; moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le _Postillon de Longjumeau_.

Le _solitaire_ est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin qui a la maladie des premières représentations.

Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.

Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait partie du fameux _tout Paris_, et qu'à force de se montrer dans des endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde.

Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en leur disant:

—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!

—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne le connais pas de vue. Comment est-il?

—Mais c'est un grand blond.

On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places de _solitaires_ aux premières représentations que les chefs de claque peuvent faire de grands bénéfices.

D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune.

Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes?

Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère Thierret.

Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se raser; le chef de claque survient:

—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse.

—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes.

—Ah! par exemple!

—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?

—Oh non!

—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne donne pas à la claque, c'est une crasseuse.»

—Mais je vous jure...

—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne pas être obligée de payer pour me faire applaudir.

—Certainement, le public s'en charge...

—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards.

—Mais, madame, je vous assure...

—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas.

Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen assez original pour ne pas payer la claque.

—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime. Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs; faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de notre duo.

Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des claqueurs.

Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on ne trouverait de plus honnêtes gens.

Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale.

Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a été acceptée.

Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un fait de cette nature.

Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces. Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un _intime_ ou un _habitué_.

Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où des particuliers organisaient des _cabales_ dans un intérêt tout particulier.

Ce temps est loin.

GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS

Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.

Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale, c'est bien le mot.

La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.

Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par des querelles intestines?

N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?

O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et voilà que tout se détraque; c'est terrible.

Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main, le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais sans enthousiasme.

Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies femmes partout, avaient prêché la concorde.

«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés; aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.

«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de T..., habitent les Champs-Élysées.

«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés.

«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.

«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.

«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles, elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une véritable curiosité.

«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue du Bac.»

Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.

Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.

Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.

Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.

Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à l'habit noir. Il préfère tout à cela.

On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits traits malins.