Part 12
Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué une certaine célébrité parmi nous.
Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée par un immense éclat de rire.
Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez son fils au quartier Latin.
Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et jonchaient le sol.
—Hum! fit le président, qu'est cela?
—Des bouteilles.
—Je vois bien; mais quel désordre!
—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout cela.
—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas se tuer.
En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat rencontrèrent un objet sans nom.
Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.
Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit une résistance.
—Qu'est-ce encore? fit-il.
—Des bottes.
—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?
—Oui, papa: des pieds.
—A qui?
—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.
—Ça, un duc?
—Oui, c'est un duc.
—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème déguenillé qui dormait les poings fermés.
—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs, pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale qui a abandonné la cause du roi.
—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs, ces Olivarès!
Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller, et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son père avec le dormeur.
Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures, le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda dix-sept fois du pain.
Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas, un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de rire qui fit trembler Paris.
Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président, pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.
Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.
La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.
Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.
La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à cette visite.
Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée, qu'elle s'établit dans l'endroit.
En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: _Madame de Régis_, qu'on jouera demain à la Renaissance, _les Rebelles_, empêchés par la catastrophe du Châtelet; _Madeleine_, un grand drame, et enfin _le Dernier Gascon_.
Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la _République Française_ des articles fort remarqués, entre autres une série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable éclat de rire.
Il débutait ainsi:
«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»
Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.
Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.
Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne devait se présenter.
Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl, qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.
Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta, le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.
Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.
Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois le bruit du canon, l'officier disait:
—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.
Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette injure à la face.
Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus pittoresque.
Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles sont en prose.
En voici un échantillon:
«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
«Autrefois le rat de ville »Invita le rat des champs »D'une façon fort civile »A des reliefs d'ortolans.
«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de la foudre:
»Le rat de ville lui criait:
»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera rien, remontez donc!
»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des histoires.»
Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand fabuliste.
LA REINE POMARÉ
Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de mourir sans que personne y prenne autrement garde.
Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées.
Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait acclamée bien souvent.
Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté nationale.
Elle avait régné sans opposition.
Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements, tout l'abandonna à la fois.
Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs, gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver.
Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu.
Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument.
C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher.
Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat; elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte.
Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne disent pas non, ou je les imprime tout vifs...
Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux d'un noir à irriter le cirage.
C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt que d'avoir la guerre avec l'Angleterre.
Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on ne parla que de cela.
Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria:
—Tiens! la reine Pomaré.
Le nom lui resta.
Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette majesté, «elle croyait que c'était arrivé».
Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire: «Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois.
Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de Gustave Nadaud:
Pomaré, Maria, Mogador et Clara, A mes yeux enchantés Apparaissez, belles divinités.
Tout passe!
MADAME THIERRET
On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de l'originalité bizarre de cette comédienne.
Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable talent.
On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout pouvait lui arriver.
Jugez-en plutôt par ceci:
Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.
À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.
—Quand _tu_ crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça me fait, puisque je ne te comprends pas?
L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable calotte l'envoie rouler à dix pas.
Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la comédienne en assez bon français.
—Pourquoi j'ai frappé _ton_ employé? répond la mère Thierret, parce qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.
—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre l'allemand?
—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut _te_ mordre, _tu_ le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.
Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un Allemand.
EN FUMANT UN CIGARE
Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.
Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de nouveau «dans les feuilles».
—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle invention qui va faire révolution dans l'armée.
—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient l'armée.
—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention qui va faire sensation.
—A la bonne heure! Quelle invention?
—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous les autres canons de l'Europe.
—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là?
⁂
Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons aristocratiques.
Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une vieille marquise s'approche de lui:
—Ah! monsieur _Ravignan_, dit-elle, que de talent et que de grâce! je suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?
—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père!
⁂
Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.
La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un monsieur insignifiant et une dame de bon monde.
—Madame ne danse pas?
—Mais, pardon.
—Oserais-je?...
—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille.
—C'est un vœu?
—Oh! un tic tout au plus.
—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un peu bien mêlée.
—Oui, monsieur.
—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve, mais que je déplore.
—Vous êtes trop poli.
—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle; je suis le préfet de Châteauvert.
⁂
Un mot superbe à propos de mariage.
Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un jeune enfant qu'il aimait tendrement.
Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de rester ensemble.
B... prend une plume et écrit:
«Monsieur le maire du 9e arrondissement,
»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu l'honneur de vous faire.
»Je vous prie de vouloir bien considérer la _démarche_ que j'ai faite comme nulle et non avenue.
»Recevez, etc.»
Le maire ne répondit pas.
—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière demeure.
Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de rencontrer un ami:
L'ami disait:
—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?
—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas.
—C'est comme ça partout.
Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir:
—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à reprendre.
⁂
Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où quelques toiles ont été poussées à des prix formidables.
—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins cher, et qui est peut-être plus beau.
—Où est cette merveille? demande un amateur forcené.
—Chez un pharmacien de chez nous.
—De qui est cette toile?
—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.
—Ça représente?
—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un lion.
—Le propriétaire en connaît-il le prix?
—Il s'en doute.
—Est-ce un tableau ancien?
—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans.
—Diable, il doit être en bien mauvais état.
—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans.
⁂
Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France?
Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la Hollande l'adopterait volontiers.
Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien, non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur charmant.
Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en:
—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie?
La dame réfléchit.
—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.
—Oui.
—C'est la veille.
⁂
Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon.
—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer ainsi.
—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à
Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les prendre quelque part.
⁂
M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques années; c'était avant de mourir, bien entendu.
M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.
Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!
Ah! dame, écoutez donc!
Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses.
Brunet était sourd.
Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait quatre-vingt-deux ans.
Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses.
Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de _Jocrisse maître et valet_, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique:
—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens! elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet.
Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de son camarade et lui dit tout bas:
—Laisse-les rire, laisse-les rire.
Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le public ne riait plus pour si peu.
Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être aveugle.
⁂
Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient été bien plus heureux en restant sous terre.
En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs!
Et tant d'autres.
Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps?
Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne jusqu'au champ du repos.
Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur.
Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul, le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la comtesse est encore vivante.
Quelle joie!
Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur.
Enfin, elle meurt pour _de bon_; la douleur du comte, moins bruyante, est aussi sincère que la première fois.
Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.
—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?
—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du chemin.
⁂
Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris, mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.
Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des drôleries.
—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions politiques diffèrent.
—Vous me permettez d'en être flatté.
—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des questions sociales.
—C'est invraisemblable.
—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse commune.
—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie.
⁂
Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à l'exécration publique.
On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et le conteur ajoutait:
—C'est une chose bien particulière!
—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette?
Si j'étais du jury!...
On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait absolument de reconnaître la République.
—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a toujours besoin de quelqu'un pour le sauver.
Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une facilité des plus remarquables.
Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice, comme on voudra:
—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par des situations plus difficiles.
—Jamais!
—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue.
—A quel moment?
—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui.
⁂
L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez sévèrement les œuvres de leurs confrères.
—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me souviens maintenant que vous êtes très liés.
—En effet.
—Vous m'en voulez?
—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami.
⁂
Un mot de portière.
—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit pas aperçu puisque c'était pendant la répétition?
—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de l'Opéra.
—Mais c'est dans l'_Union_.
—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal des prêtres.
—On ne peut plus avoir confiance en personne.
⁂
Mot d'un bas bleu à son mari.
—Quand passe votre pièce?
—Dans un mois.
—C'est important?
—Cinq actes.
—Beaucoup de monde?
—Six ròles.
—Non, sept.
—Pardon, chère amie, six seulement.
—Sept.
—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et Antoine, ça ne fait que six.
—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un rôle ridicule.
⁂
Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.