Paris tel qu'il est

Part 11

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Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.

M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première représentation du _Moineau de Lesbie_.

Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait été plus beau que celui d'Émile Augier.

On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:

Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant; joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».

Barthet avait écrit le _Moineau de Lesbie_ à Besançon, à sa sortie du collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à tous ses amis.

En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à l'Odéon.

Naturellement il n'en entendit plus parler.

Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet; bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.

Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne considérait plus que comme un péché de jeunesse.

Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves d'or et de gloire de sa prime jeunesse.

Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à Jules Janin.

—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.

Il pensait mal.

Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution; Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune inconnu.

Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière qu'il devait sauver un désespéré de talent.

Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main, il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.

M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye, l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle d'enfant terrible.

Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français.

Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.

Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait pas trop brillant pour parer son front prédestiné.

On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de la Comédie.

Arsène Houssaye était sorti.

Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.

Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.

La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.

Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.

Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la tête, et il pâlit.

Voilà ce qui s'était passé:

Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur le couvre-chef devenu horriblement chauve.

—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry, maudit enfant! qu'as-tu fait là?

—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit tranquillement à battre un pas redoublé.

—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.

Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.

Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.

Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre par son inaltérable sang-froid.

Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.

Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un d'eux prenait la parole:

—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer de concilier autant que possible...

Barthet s'élançait comme un chacal.

—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons à faire?

—Pas le moins du monde.

—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.

—Mais...

—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous deux, et mon ami se chargera de monsieur.

Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait lui-même.

Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se récusaient ou signaient ce qu'on voulait.

Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.

Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée fixe.

Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les officiers allemands.

Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.

Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil avec tristesse.

—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.

C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils l'avaient pris pour un fou.

Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort privé de sa raison!

MYSS AMY SHERIDAN

Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est mademoiselle Amy Shéridan.

Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle a six pieds de haut.

Les formes de son corps sont admirables...

Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.

Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de prendre un petit air mystérieux.

Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce, entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans les fêtes de Noël à Londres.

Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait _la Timbale d'argent_, je veux bien être pendu, si je sais comment vous raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.

Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je puis faire pour vous. Voici l'histoire:

Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.

Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin, elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville. Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!

Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.

Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui passe par la tête une autre vision.

Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui plaira de chevaucher dans les rues.

Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.

Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.

Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur qui regarde à travers les carreaux.

Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.

La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose, descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.

Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans, on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.

On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!

La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme, qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des compatriotes de Shakspeare:

—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.

Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?

ALFRED QUIDANT

Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.

Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le feu est au logis.

—Qui est là?

—Ouvrez vite!

—Mais encore!

—Est-ce ici chez le pianiste?

On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:

—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la princesse.... off.

—Pour quoi faire?

—Pour les faire danser.

—Vous êtes fou!

—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon pianiste et je suis venu chez vous.

—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du _Petit enfant_.

—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons à la demoiselle.

—Mais...

—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est très généreuse.

—Mais, mon ami, vous confondez, je...

—Monsieur! la voiture est en bas.

—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.

Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.

A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.

—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.

—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une erreur; je ne sais comment m'excuser.

Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le salon, on tourne.

Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au brillant pianiste.

—Cher maître, votre bras.

Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens, stupéfaction du domestique.

Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans l'antichambre.

Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.

—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.

—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main. Je vous remercie d'avoir pensé à moi.

—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais, voyez-vous, moi, j'aime les artistes!

EDMOND VIELLOT

Un très bon garçon.

Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.

La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.

Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. _Monte-Cristo_ et _les Mousquetaires_ venaient de faire fureur, et tous les journaux de Paris cherchaient à arracher au _Siècle_ l'illustre romancier qui faisait sa gloire.

Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les autres et serait ainsi forcé de donner du sien.

Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.

En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:

—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!

Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné: c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.

Dumas sonna son domestique.

—Où as-tu acheté cela?

—Chez un charcutier.

—Je m'en doutais. Quel charcutier?

—Le charcutier du coin?

—Quel coin?

—Rue Saint-Lazare.

—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison, Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.

Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur vérificateur qui demeurait vis-à-vis.

Fontaine alla chez le toiseur.

—Qui a écrit cela? demanda-t-il.

—Moi, dit un grand jeune homme pâle.

—Suivez-moi.

En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:

—Voilà le bonhomme.

—Qui es-tu? demanda l'auteur d'_Antony_; moi, je suis Alexandre Dumas.

—Moi, Edmond Viellot.

—Me connais-tu?

—Quelle bêtise! je sais _les Mousquetaires_ par cœur, et, toutes les fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire _Térésa_, _Angèle_ ou _Don Juan de Marana_.

—Tu n'es pas courtisan.

—Je suis toiseur.

—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais ton âge.

—Accepté, fit Viellot avec joie.

Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas nourri du tout.

Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon, puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna la tête, et franchement il y avait de quoi.

Viellot copia, copia à la toise la moitié des _Quarante-Cinq_, vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans compter la moitié de _la Dame de Monsoreau_, _Pitou_, _Joseph Balsamo_ et quantité d'autres récits du prestigieux conteur.

Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi être le collaborateur de Dumas.

Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même illusion, que Viellot était bien pardonnable.

Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri, bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.

Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après avoir fait le journal _le Mousquetaire_, se reposa sur ses lauriers.

Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.

Un matin, Dumas lui dit:

—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.

Viellot répondit:

—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.

Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:

—Ah! et pourquoi donc?

—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.

—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.

—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le meilleur d'entre nous.

Le soir, Dumas disait:

—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!

Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions, n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:

—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais enfin _il_ fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui _le_ tourmenterai jamais.

Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.

Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez un des cent mille amis de Dumas.

—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais une délégation sur mes appointements.

—Que désirez-vous?

—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais besoin d'une pièce de quarante sous.

Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.

Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:

—Tiens, va payer ma voiture.

—Combien?

—Une heure: 2 francs 50.

Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.

—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il n'a pas rendu la monnaie!

—Bah! fit Dumas, la belle affaire!

Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:

—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim avant d'y toucher.

L'auditoire était incrédule.

—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on peut confier un million à Viellot, mais...

—Mais?

—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.

Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.

Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million sont très rares, il perdit beaucoup de clients.

Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.

A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée par une poignante misère.

La veille de sa mort, il disait:

—Je vais aller _le_ retrouver là-haut; c'est _lui_ qui sera étonné quand je _lui_ dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, _son_ plus vieux _collaborateur_.

Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.

Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:

—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la _Revue des Deux Mondes_?

—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!

—Bah! tu dis cela.

—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.

—Et s'il t'en offrait vingt?

—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et je _m'ensauverais_.

MICHELET

Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien, est mort.

Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on a vendu sa bibliothèque aux enchères.

Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française.

Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.

A cela on dira que madame Janin est riche.

C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de _Barnave_ est d'un prix inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas atteint trois cents francs.

On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point. Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.

Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule, grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle s'adressait.

Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend pas.

LOUIS D'AVYL

La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.

C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du Panthéon pour les bureaux des petits journaux.