Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 9
Mon ami la regardait avec autant d’admiration que de surprise. Il commença à se rappeler qu’il l’avait vue jadis, mais où et comment, il ne savait pas. Elle remarqua son embarras et sourit: «Vous m’avez oubliée donc? dit-elle. _Je m’appelle Eglé de P... Mais je suis mariée..._»
Mais revenons à notre bal.
Quand je vis toutes les femmes mariées invitées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danseur libre, je me sentis positivement en colère; car, malgré l’aide de mes ignorants compatriotes, il y avait encore au moins une demi-douzaine de jeunes filles sans cavalier.
Elles ne semblaient pas, d’ailleurs, aussi tristement désappointées que l’eussent été des jeunes filles anglaises en pareil cas. Elles étaient habituées à cette torture, comme les hommes l’étaient eux-mêmes à la leur faire subir, et elles battaient en cadence le parquet de leurs jolis petits pieds, tandis qu’elles voyaient les heureuses femmes mariées danser en couples--couples non mariés--devant leurs yeux.
Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en souriant, et leur permirent de les faire danser.
Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison, merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,--certains si bien conduits! d’autres si maladroitement!
En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on agit tout autrement, sinon mieux.
En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt, depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir les enivrantes paroles du _parfait amour_,--quand on voit cela, en Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans, on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est. Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est pas mariée.
J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours s’approcher avec grand plaisir.
«_A quoi pensez-vous, madame Trollope?_ me dit-elle; _vous avez l’air de méditer?_»
J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque chose qui me fit croire que je pouvais lui livrer mes confidences sans craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement:
«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux femmes qui ne sont pas mariées.
--Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque jamais en France, dit-elle.
--Pourtant ces jeunes femmes qui viennent de finir leur quadrille ne sont pas mariées?
--Ah!... mais vous ne devez pas les appeler des femmes non mariées. _Ce sont des demoiselles._
--Soit! Mes méditations les concernaient.
--Eh bien?...
--Eh bien... il me semble que le bal n’est pas donné, que les musiciens ne jouent pas, que les messieurs ne sont pas _empressés_ pour elles.
--Non, certainement. Et ce serait absolument contraire à nos idées de convenances, s’il en était ainsi.
--Chez nous, c’est différent. Ce sont toujours les jeunes filles qui sont les héroïnes de tous les bals.
--Les héroïnes visibles?» Elle appuya fortement sur l’adjectif et ajouta avec un sourire: «Chez nous les héroïnes visibles sont les réelles héroïnes en ces occasions.»
Je m’expliquai: «J’avoue, dis-je, que les héroïnes réelles sont, en certains cas d’ostentation et de parade, les dames qui offrent les bals.
--Bien expliqué, dit-elle en riant; mais je crois que vous devez avoir certainement une autre pensée. Vous trouvez donc, ajouta-t-elle, que nos jeunes femmes mariées prennent trop d’importance?
--Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement le ton de la société.
--Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde, leur étaient préférées?
--Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous?
--Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plus _triste_, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées.
--Pourtant, n’est-ce pas une dangereuse coutume que celle de lancer pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables?
--Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de défendre à tout jamais ces exercices.
--Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils pussent danser à volonté.
--Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce de _besoin_, vous excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à obtenir qu’elles nous permissent de _monter un ménage_ pour elles. Le mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois.
--Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence, ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc silencieuse.
Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage?
--Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière d’agir en ce cas est la meilleure.
--Telle est votre opinion?
--A parler sincèrement, oui.
--Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre?
--La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées.
--Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de la galanterie.
--Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après qu’elle a été donnée à son mari?
--Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments, ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne nous induisent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre.
--La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire.
--Assurément, mais vous avouerez pourtant, que, s’ils sont rares en Angleterre, ces scandales et ces hontes le sont encore plus en France.
--Les événements de cette espèce n’y produisent peut-être pas autant de sensation, dis-je.
--Parce qu’ils y sont plus fréquents, voulez-vous dire? Est-ce là votre opinion? (Et elle sourit avec reproche.)
--Ce n’est certainement pas cela que je veux dire, expliquai-je; et, en vérité, ce n’est pas une occupation gracieuse ni utile que de chercher de quel côté de la Manche se trouve le plus de vertu. Pourtant, peut-être serait-il bon pour chacun des deux pays de modifier ses procédés d’éducation en y introduisant ce qu’il y a de meilleur dans celle de l’autre.
--Je n’en doute pas, dit-elle; et quand nous aurons fait ainsi d’aimables échanges, qui sait si nous ne vivrons pas assez, vous et moi, pour voir vos jeunes filles un peu moins libres, tandis que leurs pères et mères leur chercheront un bon mariage, au lieu d’assumer entièrement cette tâche elles-mêmes? Et, en retour, nos jeunes épouses laisseront peut-être de côté leurs coquetteries et deviendront _mères respectables_ un peu plus tôt. Quoique, à dire vrai, elles le deviennent toutes à la fin.»
Comme elle finissait de parler, une nouvelle valse commença, et une douzaine de couples, les uns mal, les autres bien assortis, glissèrent doucement devant nous. L’un d’eux se composait d’un jeune homme très distingué, avec des favoris et des moustaches d’un noir bleu, haut comme une tour, et semblant, à en juger par son aspect, très content de lui-même. Sa _danseuse_ aurait incontestablement pu adresser à son mari, qui, assis non loin de nous, retirait pour la laisser passer, ses pieds goutteux sous sa chaise, ces touchantes paroles:
Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tour De l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre, Et trente fois douze lunes, avec leur éclat, Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé, Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mains Unies par les liens les plus sacrés.
Ma voisine et moi échangeâmes un regard en les voyant et nous nous mîmes à rire.
«Au moins, vous avouerez, dit-elle, que voici un cas où une dame mariée peut satisfaire sa passion pour la danse sans craindre les conséquences?
--Je n’en suis pas tout à fait sûre, répondis-je, car si elle n’est pas trouvée coupable de péché, elle obtiendra avec peine un verdict qui l’acquitte de folie. Mais qui peut pousser ce magnifique personnage, qui regarde du haut de sa grandeur, à rechercher l’honneur de prendre cette taille vénérable dans ses bras?
--Rien de plus facile à expliquer. Cette jolie jeune fille assise dans le coin là-bas, avec ses cheveux si sévèrement tirés, est sa fille, sa fille unique et qui aura une noble _dot_. Comprenez-vous?... Et dites-moi, dans le cas où l’affaire n’aboutirait pas, ne vaut-il pas mieux que ce soit cette excellente dame, valsant comme un canard, qui reçoive sur son cœur d’acier toute l’éloquence que ce jeune homme déploie pour se rendre aimable, plutôt que la délicate petite jeune fille?
--Est-ce sérieusement que vous nous recommandez cette façon de faire l’amour par procuration, en substituant la maman à la jeune fille jusqu’à ce que celle-ci ait obtenu un brevet qui lui permette d’écouter elle-même le langage de l’amour? Si excellent que ce système puisse être, chère madame, il est vain d’espérer que nous l’introduisions jamais parmi nous. Nos jeunes filles diraient, ce que vous opposiez tout à l’heure à l’idée de faire accepter en France des innovations anglaises: _Ce n’est pas dans nos mœurs_.»
Je vous assure, mon amie, que je n’ai pas inventé _à loisir_ cette conversation pour votre amusement, car je me suis rapprochée le plus possible de ce qu’on m’a dit; je ne vous ai pas tout conté, mais ma lettre est déjà assez longue.
XXIII
LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.--POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A LONDRES.--LE PORTIER-FACTOTUM.--LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A LONDRES.--RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE.
Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et l’agrément des _trottoirs_ dans les rues. Dans peu d’années, à moins que tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street; néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été oubliés.
Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée sans succès: celle des _maisonnettes_, ou petits hôtels construits pour une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile d’obvier à présent.
Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans chaque famille.
Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble qu’on me répond généralement quand je demande quelqu’un pour faire une commission: «_Oui, madame, le portier_ (ou _la portière_) _fera cela_»; et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans lui...
Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce auxquelles on voit des _locataires_ sexagénaires gagner leur élégant _premier_ en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les plus jolis et les mieux _chaussés_ du monde, qui à présent se trémoussent _sans souci_ sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête en pensant à _ce vilain escalier à frotter_ du haut en bas! Toutes ces préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent, leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des _maisonnettes_...
Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: _cela se fait_ et _cela ne se fait pas_. On ne peut nier que ces mêmes mots n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que _cela se fait_ ou _cela ne se fait pas_. A Paris, au contraire ces phrases impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de plaisirs et d’agréments dans la vie.
Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.
Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées. Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre de sa comparaison avec celle des autres...
Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,--nous serions incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne le sommes à présent.
On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et commencent à produire ici de très grands changements.